‹ Ozanam, livre du centenaireChapitre 118 sur 192 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

l'éternité. Et cependant rien n'était plus libre, puisque le pouvoir ne s'y exerçait que parla parole et par l'exemple. Mais comme l'ordre ne peut s'établir au milieu du désordre sans attirer tout à lui, la société religieuse n'avait pu se constituer parmi les barbares sans y recomposer la société politique... » L'Eglise « s'appliquait à sanctifier le pouvoir, à lui imprimer un caractère moral, à le dégager enfin de ce qui lui restait de matériel et de violent. Mais l'autorité ne s'établissait qu'en prouvant ses titres ; il fallait qu'elle s'adressât à la raison et à la conscience : il fallait donc qu'elle reconnût leurs droits. Et quand la conscience éclairée se soumettait enfin, elle ne se rendait encore qu'à l'évidence d'un devoir, c'est-à-dire d'une loi divine; l'obéissance devenait un sacrifice, l'acte le plus libre dont la nature humaine soit capable. Ces conditions de liberté étaient aussi des conditions de puissance : comme le pouvoir assis dans les esprits ne s'absentait plus, comme il veillait toujours et se faisait entendre partout, rien ne l'empêchait désormais d'agir avec l'étendue et la durée qu'il faut aux grandes choses. » Voilà un morceau éloquent, mais que la critique ne sait comment apprécier; qu'a voulu faire Ozanam ? A-t-il entendu peindre la réalité (auquel cas il l'aurait singulièrement flattée), ou résumer les doctrines des théoriciens politiques du moyen âge, ou exposer son propre idéal de politique chrétienne ? Des pages de ce genre, qui ne sont plus de l'histoire, si vagues et si générales qu'elles échappent presque à la discussion, se rencontrent parfois, il faut l'avouer, dans ses derniers ouvrages. Il prodigue trop les réflexions et les sentences morales ; il abuse de la philosophie de l'histoire ; il sait trop quels ont été les desseins de la Providence. Il lui arrive aussi, à lui qui sait tant de choses, de se laisser entraîner par ses souvenirs à des rapprochements arbitraires et forcés, établis par-dessus les siècles et les distances'. Mais toujours,

1. Par exemple, il nie (Civilisation chez les Francs, p. 647), conformément à l'évidence, que Charlemagne ait fondé l'Université de Paris. Mais il veut que

quand il reste sur le terrain solide des faits, on retrouve l'historien pénétrant. Ainsi il a très bien aperçu une vérité acceptée de tous, aujourd'hui que Fustel de Coulanges l'a développée avec sa vigueur coutumière, mais longtemps méconnue; c'est que les rois mérovingiens, bien loin de rompre systématiquement avec la tradition administrative romaine, l'ont prolongée autant qu'il l'ont pu, et dans la mesure où ces organes savants se prêtaient à être maniés par des mains barbares. De même, il a analysé de façon intéressante les éléments divers qui ont concouru à former la conception que le moyen âge s'est faite de la monarchie. Il a très justement fait ressortir le caractère tout religieux et mystique que prend la dignité impériale dans l'esprit de Charlemagne et de ses contemporains; et revenant à un ordre de questions auquel il avait déjà consacré quelques-uns de ses meilleurs travaux, il a abordé, après le cycle des fins dernières, après le cycle de Rome, un autre des grands ensembles légendaires du moyen âge, celui qui se rattache à l'Empire. A l'aide de quelques exemples, il a tout au moins esquissé les grandes lignes de ce curieux sujet.

Mais dans la Civilisation chrétienne chez les Francs le chapitre le plus considérable par l'étendue (il occupe à lui seul près du tiers du volume), le plus important aux yeux de l'auteur, le plus neuf, et le plus remarqué à l'apparition du livre, c'est celui qui est consacré aux écoles. Ozanamy soutient que jusque dans la seconde moitié du vne siècle les écoles publiques romaines avaient prolongé leur existence, à la vérité de plus en plus précaire; lorsqu'elles disparurent enfin, elles étaient partout remplacées, et depuis longtemps, par ce qu'il appelle les écoles barbares, c'est-

la « tradition » n'ait pas complètement tort; il croit « qu'en convoquant autour de lui tant d'Italiens, d'Irlandais, d 'Anglo-Saxons ». Charlema°rne accoutumait tout ce qu'il y avait de docte chez les peuples voisins à prendre le chemin de la France, qu'elle lui dut de voir tous les grands théologiens du xill" siècle venir d'Italie et d'Allemagne briguer ses chaires. Il suffit de rappeler qu'il s'est écoulé quatre siècles entre Charlemagne etles débuts de l'Université de Paris.

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à-direles écoles épiscopales et monastiques, néesauxtemps barbares, mais d'ailleurs à peu près fidèles aux programmes classiques. Ainsi, par un bienfait immense dont le monde serait redevable à l'action consciente de l'Eglise, aurait été assurée « la perpétuité des traditions littéraires... de Glovis à Charlemagne1 ». On voit la place que devait occuper cette théorie dans 1" Histoire littéraire des temps barbares. Elle en aurait été, à coup sûr, une des idéesmaîtresses; et son auteur la regardait à la fois comme une découverte scientifique considérable, et comme une conquête précieuse pour l'apologétique. Elle a longtemps passé pour très solide. Elle est aujourd'hui battue en brèche, et l'important ouvrage de M. Roger sur Y Enseignement des lettres classiques d'Ausone à Alcuin en est presque d'un bout à l'autre une réfutation. Il vaut la peine de s'y arrêter quelque peu; essayer de mettre au point la thèse d'Ozanam et les objections qu'on y oppose, c'est étudier sa méthode et son œuvre sur un exemple particulièrement instructif.

Qu'il ait renouvelé le sujet, en attirant l'attention sur une foule de faits intéressants, c'est ce qu'il n'est guère possible de contester. Et sa théorie, à condition de ne pas la pousser trop loin, était l'application instinctive d'une idée générale très juste, que la science, en plus d'un domaine, a beaucoup gagné à reconnaître. L'histoire, — comme la géologie, — a longtemps abusé des coups de théâtre; elle a trop attribué à l'action personnelle de quelques grands hommes. C'est ainsi que toute la civilisation passait pour avoir disparu avec les invasions, pour renaître brusquement sous Gharlemagne, et rentrer aussitôt dans le néant. A l'encontre de cette conception par trop simple, et d'autres analogues, il était bon de restaurer la notion de continuité, et d'écrire « qu'il n'y eut jamais de renaissance pour les lettres, qui ne moururent jamais2 ». Ce qui, dans la rigueur des termes, était parfaitement vrai.

Mais il est non moins certain qu'on a pu relever chez Oza-

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