Etudes germanique», t. I, p. 101-1 0ô
2. « Tel est le commencement de tontes les histoires où se découvrent la toute-puissance, la sagesse et la bonté de Dieu, l'innocence heureuse sous sa protection ; sa justice à venger les crimes, et en mêmetemps sa patience à attendre la conversion des pécheurs, la grandeur et la dignité de l'homme dans sa première institution, le génie du genre humain depuis qu'il fut corrompu ; le naturel de la jalousie, et les causes secrètes des violences et des guerres, c'est-à-dire tous les fondements de la religion et de la morale. Avec le genre humain, Noé conserva les arts ;... Ces premiers arts que les hommes apprirent
Ozanam maintient absolument le caractère surnaturel de cette première révélation, distincte des vérités surnaturelles auxquelles l'esprit humain peut accéder de luimême, ainsi que la divine autorité de nos Livres sacrés, qu'il s'agisse de la rédaction, de la transmission ou de la conservation des antiques traditions religieuses. Tout en admettant la nécessité morale de la révélation qu'il considère comme éducatrice de la raison, il se garde de soutenir l'impuissance radicale de la raison; il ne fait pas de la vérité révélée le point de départ nécessaire de toute vérité rationnelle ; il ne confond pas les deux ordres et donc il évite l'erreur fondamentale du traditionalisme1.
Peut-être a-t-il marqué d'un trait moins exact et moins fort, au moins dans cette étude, l'originalité et même (quoiqu'il l'affirme) la transcendance du christianisme qu'il réduit trop exclusivement à avoir refait le partage entre la vérité et Terreur, purifié ce qui était corrompu. Après un vigoureux tableau des superstitions germaniques et de leurs suites honteuses, qui «allaient au renversement de toutes les lois conservatrices de l'humanité, si l'Evangile ne fût arrivé à temps pour les rétablir », il ajoute :
« Sans doute, il n'y a pas de société si égarée, il n'y a pas de siècle si corrompu, où l'on ne trouve, au moins implicitement, les vérités métaphysiques sur lesquelles toute moralité repose. Mais ces vérités y sont mêlées d'erreurs qui les contredisent, troublent leur clarté, ébranlent leur certitude, affaiblissent leur puissance. Le mald'abord et apparemment de leur Créateur, sont l'agriculture, l'art pastoral, celui de se vêtir et, peut-être, celui de se loger. Aussi ne voyons-nous pas le commencement de ces arts en Orient, vers les lieux d'où le genre humain s'est rép:indn. La tradition du déluge universel se trouve par toute la terre... Plusieurs autres circonstances de cette fameuse histoire se trouvent marquées dans les annales et dans les traditions des anciens peuples; les temps conviennent, et tout se rapporte, autant qu'on le pouvait espérer dans une antiquité si reculée.» Discours sur l'Histoire universelle, 1" partie, lre époque.
1. Il ne s'était pas toujours exprimé avec la même exactitude. Dans sa lettre à Falconnet, du 29 décembre 1831, il disait : « La vérité religieuse estlasource et la fin de la vérité philosophique. » Mais qui ferait un grief de cette inexactitude à un jeune laïque de dix-huit ans ?
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heur des siècles païens estbeaucoup moins d'avoir ignoré le bien que de n'avoir pas haï le mal, de l'avoir aimé, de l'avoir adoré. C'est l'état où le christianisme trouva les esprits. Ce qu'il avait à faire, ce que toutes les philosophies avaient inutilement tenté, c'était de dégager de toute contradiction les vérités troublées, de raffermir ces vérités ébranlées en y remettant l'enchaînement logique qui saisit les intelligences, de rendre à ces vérités affaiblies l'efficacité morale qui subjugue les cœurs. Ce que voulait V intervention d'un pouvoir surnaturel, c'était de détruire toutes les confusions où la faiblesse humaine trouvait son intérêt, de séparer courageusement, irrévocablement le vrai du faux, le bien du mal, comme il avait fallu la puissance du Créateur au commencement pour séparer la lumière des ténèbres, et pour appeler la lumière four et les ténèbres nuit '. »
Il n'est que juste de faire observer que, sur ce point de l'originalité du christianisme, Ozanam s'était déjà prononcé, et en termes irréprochables aux yeux de la plus stricte orthodoxie, dans son Etude sur le Bouddhisme, publiée en 1842, cinq ans avant que ne parût le chapitre sur la Religion des Germains. Sans doute, il voit dans la triade des Hindous et dans les incarnations des Bouddhas comme un vestige des augustes mystères de la Sainte Trinité et de l'Incarnation. Mais il s'élève avec force contre tant de prétendues ressemblances dont on a voulu tirer parti contre le christianisme ; il démontre que sous ces ressemblances extérieures se cache un fond très différent; enfin, il prend catégoriquement parti en faveur des critiques qui affirment la très grande influence du christianisme nestorien sur l'évolution du bouddhisme : « En sorte, dit-il, qu'argumenter des analogies du culte lamaïque contre la divine origine du christianisme, c'est à peu près comme si, des souvenirs de la Bible épars dans le Coran, on voulait conclure que Moïse fut le plagiaire de Mahomet. » Et il
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ajoute très justement : « Mais il y a trois choses qui ne se contrefont pas; ce sont : la foi, l'espérance et la charité; là où elles manquent, l'illusion des ressemblances n'est pas longue1. »
On est donc en droit de conclure qu'Ozanam avait rejeté tout ce qui, du traditionalisme, ne saurait être appprouvé, pour n'en garder que ce qui, à condition d'en user avec prudence, peut servir la cause d'une saine apologétique et donc de la vraie religion.
Peut-être ceux qui ont présente à la mémoire la naïve et fougueuse passion pour la philosophie que le cours de l'abbé Noirot avait allumée dans le cœur du jeune collégien de Lyon, se sont-ils étonnés de voir notre apologiste débuter, ainsi que nous venons de le montrer, par YHistoire des religions. Frédéric Ozanam n'avait-il pas écrit que « les grands hommes de la religion, de la littérature et de la morale n'avaient été grands que parce quils avaient puisé leurs connaissances dans ia philosophie »; et n'avait-il pas manifesté l'ambition de « tout faire rentrer dans ce cadre immense, dont le titre serait Philosop/tie2 » ?
A vrai dire, si la Providence avait doué celui qu'elle destinait à la belle mission d'apologiste d'une intelligence généralisatrice et synthétique, elle ne lui avait pas donné un esprit proprement philosophique, du moins à entendre par là un esprit tourné vers les hautes spéculations de la métaphysique3. Il semble bien que le cours de l'abbé Noirot et l'éclectisme cousinien aient été pour lui le dernier mot de la philosophie spiritualiste.
Certes, lorsqu'il étudie Dante et la philosophie catholique, les idées justes et ingénieuses ne sont pas rares