‹ Ozanam, livre du centenaireChapitre 2 sur 192 · PREFACE III · texte numérisé non relu

PREFACE III

essentiels de sa nature. A cette piété native se joint un goût de la beauté, un sentiment de l'art qui chez lui n'est pas moins instinctif'. Cest la part de l'Italie. A moitié Italien par le lieu de sa naissance et par les origines lointaines de sa famille, une nostalgie le ramenait, sans cesse vers cette Italie, but préféré de ses voyages et de ses études, seconde patrie de son imagination. Religion et beaux-arts, christianisme et littérature, cest tout Ozanam. Pour le bien connaître et pénétrer aussitôt dans son intimité, il faut aller tout droit au séjour qu'il vint faire à Paris, ses études classiques une fois terminées, comme élève de V Ecole de droit. La partie de sa correspondance relative aux cinq années qu'il passa dans ce Paris en èbullition, oit la révolution de 1830 avait échauffé toutes les têtes, est de beaucoup la plus intéressante : je ne crois pas qu'on puisse trouver dans aucun recueil épistolaire rien de plus noble et déplus touchant. Ce qui frappe d'abord, dans ces lettres de la vingtième année, c'est la qualité de l'âme de celui qui les a écrites avec toute l'ardeur de la jeunesse, mais d'une jeunesse qui n'est éprise que de perfection morale. Sa bonne étoile avait conduit le petit Lyonnais chez André-Marie Ampère; celui-ci, à qui il plut tout d'abord, l'installa chez lui, rue des Fossés-Saint- Victor, et lui donna pour camarade son fils J.-J. Ampère. En dépit de cette heureuse chance, Ozanam se sent isolé dans Paris ; la grande ville, immense et corrompue, lui inspire une sorte de terreur. Il éprouve le besoin de se grouper avec quelques camarades ayant mêmes convictions que lui, et de former une phalange d'élite qui pourra opposer sa résistance aux mauvais courants du siècle ; un but charitable sera entre eux le meilleur gage d'union. Ce fut l'origine des Conférences Saint-Vincent de Paul. « A Paris, écrit Ozanam, nous sommes des oiseaux de passage, éloignés pour un temps du nid paternel et sur lesquels l'incrédulité, ce vautour de la pensée, plane pour en faire sa proie. Nous sommes de pauvres jeunes intelligences, nourries au giron du catholicisme et disséminées

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au milieu d'une foule inepte et sensuelle... Eh! bien, il s'agit avant tout que ces faibles oiseaux de passage se rassemblent sous un abri qui les protège, que ces jeunes intelligences trouvent un point de ralliement pour le temps de leur exil... Il importait donc de former une association d'encouragement mutuel pour les jeunes gens catholiques, où l'on trouvât amitié, soutien, exemple... Or, le lien le plus fort, le principe d'une amitié véritable, c'est la charité. » Auparavant il avait organisé, toujours entre jeunes (>ens. des conférences d'histoire et de droit. Une ardeur généreuse l'enflammait. Quand même on ne partagerait pas les croyances d' Ozanam, comment lire sans émotion des déclarations comme celle-ci, qui jaillit toute brûlante de son cœur : « La terre s'est refroidie : c'est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint ; c'est à nous de recommencer aussi l'ère des martyrs ? » Et comment ne pas saluer avec respect des jeunes gens qui, dans une correspondance familière, s'expriment sur ce ton ?

Les premières visites dOzanam avaient été pour Chateaubriandet Ballanche. Il vit Montalembert et Lamennais à la veille de leur départ pour Rome. Il connut Lamartine et Sainte-Beuve. Il s'imprégna de cette atmosphère enfiévrée où les idées les plus contradictoires se rencontraient, prêtes à la discussion, avides de lutte. L' éloquence était le produit naturel de cette société troublée : c'est l'époque des grands cours où se pressait tout le public lettré. La parole de quelques maîtres fameux avait, surtout auprès des jeunes gens, un retentissement énorme ; ces maîtres étaient, pour la plupart, des héritiers de la pensée du xvme siècle : allait-on laisser la jeunesse catholique sans orateurs et sans guides ? Ozanam, qui faisait partie de cette jeunesse, qui en était l'un des chefs, sentit le danger et voulut le conjurer. On sait tout ce que peut faire l'initiative d'un seul. C'est à la demande d'Ozanam que s'ouvrent les conférences de l'abbé Gerbet. C'est Ozanam qui présente à Mgr de Quélen une pétition tendant à instituer

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des conférences à Notre-Dame. Il est à peine besoin de rappeler quels devaient être le succès et l'éclat de cette nouveauté . Ozanam le constate avec une joie où n entre aucune vanité personnelle, mais seulement la certitude d'un service rendu aux idées qui sont les siennes. « Le grand rendez-vous des jeunes gens catholiques et non catholiques, cette année, a été à Notre-Dame. Tu as sans doute entendu parler des conférences de l'abbé Lacordaire. Elles n'ont eu qu'un défaut : d'être trop peu nombreuses. Il en a fait huit, au milieu d'un auditoire de près de six mille hommes, sans compter les femmes... La dernière a été d'une éloquence supérieure à tout ce que f ai jamais entendu. » L'orateur de Notre-Dame était doué magnifiquement , sans doute; mais bien des exemples attestent ce qu'un orateur doit à V auditoire par lequel il se sent soulevé : l'enthousiasme des Ozanam fait en partie l'éloquence des Lacordaire.

Ces années de Paris furent pour Ozanam les plus heureuses de toute sa vie, celles dont il évoquait le plus volontiers le souvenir. De retour à Lyon, il en traçait ce brillant tableau : « Toutes ces humbles scènes de notre vie d'étudiants, quand elles me reviennent au demi-jour du passé, ont pour moi un charme inexprimable : les réunions du soir, aux conférences de M. Gerbet, qui avaient un peu le prestige du mystère. .. les luttes historiques, philosophiques, où nous portions une ardeur de si bon aloi... et cette visite improvisée (à Mgr de Quélen) où nous nous rendîmes en tremblant, où nous soutînmes un si rude assaut, d'où nous sortîmes si émus ; et les premiers débuts de Lacordaire à Stanislas, et ses triomphes de Notre-Dame que nous faisions un peu les nôtres, et la rédaction de la Revue Européenne dans le salon de M. Bailly, et les vicissitudes de la Société de Saint-Vincent de Paul. Avec cela, les réveillons de Noël, les processions de la Fête-Dieu, les églantines qui fleurissaient si jolies sur le chemin de Nanterre, les reliques de saint Vincent de Paul portées sur nos épaules à Clichy, et puis tant de bons offices échangés,

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tant de fois le trop-plein du cœur épanché en des conversations que la complaisance de l'un permettait à Vautre de rendre longues... enfin jusqu'aux promenades autour ries lilas du Luxembourg ou sur la place de Saint-Etiennedu-Mont, quand le clair de lune en dessinait si bien les trois grands édifices! » Je n'ai pas craint d'insister sur ce chapitre de la biographie d'Ozanam. Outre qu'il contient déjà plus que le germe et l'ébauche de ce qui allait suivre, c'est un aspect de la vie d'étudiant qu'ont généralement négligé les romanciers, chroniqueurs et autres peintres des mœurs parisiennes.

Ozanam était avocat ; il plaida ; il plaida même avec succès. Mais il n'avait pas de vocation pour le métier. Il était d'avis qu'il n'est pas de si bonne cause oit il n'y ait des torts réciproques, pas de plaidoyer si loyal où il ne faille dissimuler quelques points faibles. Etrange avocat qui eût voulu reconnaître d'abord les torts de son client! Il fit bien de renoncer. Il fut aussi professeur de Droit, et de Droit commercial encore. Son cours, très apprécié du public, était des plus remarquables : j'en crois sur parole le savant M. Duthoit. Ozanam était en train de trouver sa voie, qui était l'enseignement, mais devait être surtout l'enseignement des lettres. Il s'y préparait en s' occupant de ses thèses pour le doctorat, dont l'une fut consacrée à la philosophie de Dante. Au mois d'octobre i840, il fut nommé à la Sorbonne suppléant de Fauriel. Il avait vingt-sept ans. Heureuse époque oit l'on ne se méfiait pas de la jeunesse du maître qui va porter la parole devant des jeunes gens !

Ce que fut Ozanam dans sa chaire, un bon juge. J.-J. Ampère, va nous le dire : « Préparations laborieuses, recherches opiniâtres dans les textes, science accumulée avec de grands efforts, et puis improvisation brillante, parole entraînante et colorée, tel était l'enseignement d'Ozanam. Il est rare de réunir au même degré les deux mérites du professeur, le fond et la forme, le savoir et l'éloquence. Il préparait ses leçons comme un bénédictin et les pro-

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