Lettrée d'Ozanam, I, p
et quatre sermonnaires alors notoires, Jammes, Annat, Veyssières, Dassance.
« Pendant que je vais déjeuner, dit l'archevêque aux deux jeunes gens, expliquez-leur ce que vous voulez. »
Pendant une demi-heure, raconte Lallier, nous nous efforçâmes de leur prouver que ce n'était pas eux qu'il nous fallait. Bien entendu, Ozanam supporta tout le poids de la discussion. Elle devint si vive que pendant que je restais debout près de la cheminée, causant avec les deux ou trois plus calmes, Ozanam avait fini par se trouver à l'autre bout du salon, argumentant très vivement avec les autres, parmi lesquels se faisait remarquer l'abbé Thibault, fort animé etcoloré, le geste plein et la voix élevée. Monseigneur survint à ce moment, et lorsqu'il parut, M. Thibault étendit les deux bras vers lui en criant : « Monseigneur, nous nous entendons! nous nous entendons ! — Si vous ne vous entendez pas, répartit monseigneur en souriant, on vous entend parfaitement. » Sur ce, nous prîmes congé, en nous excusant de la liberté grande.
Ozanam et Lallier s'en allaient déçus. Il y avait là, pour eux, six prédicateurs de trop ; ils auraient préféré « un enseignement unique, fortement coordonné ». Rentrant chez l'un d'eux, ils rédigèrent, séance tenante, un mémoire, destiné à l'archevêque de Paris.
Ozanam était plein de son sujet, raconte Lallier ; les idées se pressaient sur ses lèvres et s'en échappaient comme d'une source. Chacun des deux amis prit la plume, et dans une sorte de dictée réciproque, par un échange rapide et animé de pensées et d'expression, où Ozanam avait presque toujours l'initiative, ils s'efforcèrent de formuler, en termes clairs et précis, chacune des questions qu'il leur semblait important de traiter, et qui, presque toutes, se rapportaient au rôle social de l'Eglise.
On envoya ce travail à l'archevêque. Fut-il mis par Quélen sous les yeux des sept prédicateurs ? La parole de Dieu, telle qu'elle retentit en i834 dans la chairede Notre- Dame, fut-elle en quelque mesure l'écho de ce curieux plébiciste, par lequel les mandataires de la jeunesse catholique indiquaient aux interprètes du Verbe les besoins des âmes ? C'est ce qu'on ne peut savoir, le programme rédigé par Ozanam étant demeuré introuvable *. Mais du
i. L'Univers religieux des 21 février, i" mars, 7 mars et a5 mars i834, publia quatre articles de l'abbé Bautain, intitulés : Quelques réflexions sur Vinstitu-
SON APOSTOLAT INTELLBCTUEL 81
moins Quélen, dans le mandement par lequel il annonçait le prochain Carême ', montrait comment ce genre de prédicationsnouvelles avait été surtout réclamé parla jeunesse, par « les pères, les mères, les sœurs, les cvêques provinciaux de ces jeunes gens ».
La chaire de Notre-Dame, en cette année 1 834, demeurait donc close, encore, à l'abbé Lacordaire. Il semble, d'après une lettre qu'il écrivait àMontalembert, qu'il aurait pu être des sept, et qu'indirectement Quélen l'avait fait sonder2; mais il s'était effacé, « ne voulant pas, disait-il, se jeter dans ce labyrinthe où il pressentait qu'il serait très difficile cle s'entendre ». Mais dès le 19 janvier i834, s'inauguraient au collège Stanislas, par l'initiative de l'abbé Buquet, préfet ,des études, quelques conférences de Lacordaire. Elles furent rapidement suspectes. « L'esprit de routine se scandalisait, écrit Foisset. L'esprit de parti poussait des cris, cabalait, dénonçait à l'archevêché, au Vatican, à la police3 ». Pouravoir dit que le premier arbre de la liberté avait été planté, il y a longtemps, dans le paradis, par la main de Dieu même, Lacordaire était dénoncé comme une sorte de républicain fanatique, capable de bouleverser l'esprit d'une partie de la jeunesse1. Un jour, c'était le 21 mars i834, découragé par les intrigues hostiles, il écrivit à Quélen qu'il renonçait à ses conférences.
Je les termine, déclarait-il, sans autre regret que celui du bien qu'elles commençaient à produire... Si un jour, dans une de ces tourmentes où la barque de Pierre chancelle, et où les disciples sont
tion des conférences religieuses à Paris. Il est intéressant d'y chercher comment Bautain eût compris ces conférences, si, comme lavaient subsidiairenient souhaité Ozanam et ses amis, elles lui eussent été confiées.
I. Exauvillez, Vie de MS<- de Quélen, II, p. i38-i45 (Paris. Société de Saint- Nicolas, 1840). Henrion, Vie et travaux apostoliques de .Vsr de Quélen, aeédit., p. 4o3-4i6 (Paris, Le Clère, 1840).
a. Lacordaire à Montalembert, ao janvier i834 Foisset, Vie du P. Lacordaire, I, p. 3o4. (Paris, Lecoffre, 1870).