Lettres d Ozanam, I, p
Devant Gerhet, autour d'Ozanam, se rangeaient les « hommes célèbres » et les « jeunes gens avides ». Ozanam voyait « MM. de Potter, de Sainte-Beuve, Ampère fils recevantavec transport » les enseignements du jeune prêtre; il notait cela joyeusement, magnifiait Dieu; et Gerbet, au début de sa première leçon, disait à ses auditeurs: « Vous êtes, messieurs, les prémices de cette jeunesse avide de foi et de science, qui se pressera un jour dans des écoles encore inconnues. » Jeunes gens avides, écrivait Ozanam; jeunesse avide, disait Gerbet. Ils marquaient du même mot, tous les deux, le tourment de ces jeunes hommes dont le petit Lyonnais, tout frais émoulu de sa province, était déjà le conducteur, et dont il acheminait vers l'abbé Gerbet les esprits et les âmes.
Après le 6 février i83a, Gerbet suspendit ses conférences, pour les reprendre en avril i833 ; et quelques-uns de ses auditeurs les publiaient au fur et à mesure, en fascicules, dont le groupement devait former un volume aujourd'hui presque introuvable : Introduction à la philosophie de l'Histoire, par M. l'abbé Gerbet1.
Ces entretiens, disait Gerbet, doivent être « une préparation telle quelle à cette grande philosophie catholique qui, prenant pour base les phénomènes permanents et généraux de l'intelligence humaine, ramènera toutes les sciences à l'unité, aune unité supérieure aux organisations scientifiques du passé, de toute la supériorité que l'esprit moderne a acquise par l'immense variété de ses connaissances ». L'enivrement même de son dessein cachait à l'orateur une partie des ressources que le passé lui pouvait fournir; la philosophie du moyen âge ne lui apparaissait que sous l'image d'une tente, « vaste comme tente, trop étroite comme demeure », isolée « au milieu d'un
I. Ce volume manque à la Bibliothèque nationale; nous ne l'avons trouvé, dans Paris, qu à la Bibliothèque Cardinal. Il fut publié à Paris, aux bureaux de l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse. i832 et i833. Cf. deLadoue, Mer Gerbet, sa vie, ses œuvres et l'École Mejiaisienne, I.p. ai8-2-«7 (Paris, Tolra et Haton, 1869).
désert où l'esprit humain a passé ». Au delà de ce désert il apercevait en France, en Allemagne, une résurrection de la science religieuse, et concluait que « la lampe qui veille près du sépulcre chrétien d'Aristote n'est pas l'éternel soleil de l'esprit humain ». Et d'un geste singulièrement prématuré, il montrait au loin, se formant, se développant, la philosophie de M. l'abbé de Lamennais, qui « ne ressemble, dans sa généralité, à aucune des philosophies connues ». Il annonçait un prochain ouvrage de son « illustre ami et maître » sur l'ordre de liberté et de science : cet ouvrage, disait-il triomphalement, « marque la seconde époque de son intelligence ; il en révélera une moitié jusqu'ici inconnue ». Gerbet se trompait, et Gerbet d'autre part ne croyait pas dire aussi vrai; l'ouvrage qu'il annonçait avec cette ferveur de disciple ne parut jamais ; et d'autres parurent qui révélèrent de Lamennais, effectivement, une moitié jusque-là inconnue — mais sur laquelle Gerbet n'avait plus qu'à pleurer.
Il y avait, dans ces conférences de Gerbet, d'admirables passages : il établissait, saint Vincent de Lérins en main, comment l'idée du progrès de l'humanité est une idée toute chrétienne ; il faisait éclater les applaudissements en s'essayant à débrouiller les rapports entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel ; il trouvait de merveilleux jeux d'optique pour laisser voir brusquement, à la fin d'un paragraphe, comment Rome était le centre du catholicisme, comment le catholicisme était le foyer du christianisme, comment le christianisme était le résumé de toutes les traditions religieuses de l'humanité, et comment, ainsi, des députés de tous les peuples même sauvages, de toutes les sectes chrétiennes même les plus dégradées, se réunissant à Rome en un concile, y retrouveraient toutes les ;dées religieuses sur lesquelles d'avance ils étaient d'accord entre eux. Il montrait l'Allemagne moderne représentant l'intuition, l'Angleterre représentant l'esprit logique, la France combinant ces deux grandes facultés ; et le génie de Napoléon symbolisant cette
combinaison, présageant l'union de l'esprit oriental, plus intuitif, et de l'esprit grec, plus logique ; et fugitivement, l'auditoire, fasciné par les évocations de Gerbet, apercevait l'Empereur « se revêtant du christianisme comme d'une armure afin de partir la tète haute pour la grande expédition de l'éternité ». Une autre conférence — ce fut en i833 — était consacrée à l'ordre de charité et à l'ordre de jouissance: on y voyait l'activité même du dogme chrétien, rayonnant dans le cercle des devoirs de l'homme, aboutir à la suppression de l'esclavage, puis entraîner la restitution à tous les hommes des droits civils. Gerbet faisait comparaître, devant la chaire chrétienne, la nouvelle féodalité, celle de la richesse. « Opposant à l'ancienne aristocratie le principe de la liberté, disait-il, et à l'émancipation des classes inférieures les mêmes principes que la première opposait au progrès social, elle dit à l'une: il n'y a point de droits contre les droits de la nation; et se retournant aussitôt vers le peuple, elle ajoute : la nation c'est moi. » A quoi Gerbet ripostait: « Les lois parlésquelles la Providence gouverne le genre humain auraient failli, si la société pouvait vivre de ce mensonge. » Il donnait aux jeunes hommes qui l'écoutaient certains avertissements que l'année 1848 devait leur offrir une occasion d'appliquer.
Si les hommes religieux veulent épargner à la religion et à la société des calamités sans exemple, il ne suffit pas qu'ils se détachent de l'ordre politique du passé, il ne faut pas qu'ils en sortent pour venir s'accroupir sous l'ignoble tente qu'une féodalité nouvelle essaie de planter sur le sépulcre du moyen âge. Il faut qu'ils prennent position dans l'avenir, et s'établissent à la fois les défenseurs, les modérateurs et les guides des intérêts des masses, des intérêts vraiment populaires, dont l'inévitable triomphe, étroitement uni à celui de la charité et de la justice, terminera le cycle social dont le genre humain a déjà parcouru divers degrés. De là aussi, messieurs, une nouvelle carrière de charité, qui s'ouvre devant le sacerdoce, ou plutôt devant tout chrétien, car tout chrétien est prêtre pour accomplir le sacrifice de la charité.
Lorsque Gerbet parlait de la sorte, Ozanam et ses amis
avaient déjà tenu, quelques semaines plus tôt, la première réunion des conférences de Saint- Vincent de Paul. La parole du futur évêque de Perpignan semblait ainsi sceller et orienter leur propre vocation de « prêtres », préposés au « sacrifice de la charité ». Quant à l'université libre que l'enseignement de Gerbet aspirait à « préfigurer », elle n'était pas encore à la veille de naître; et ces étudiants catholiques, qui la cherchaient dans Paris et puis ne la trouvaient point, consolaient et vengeaient leurs déceptions en venant au secours de la nouvelle université de Louvain, par leurs souscriptions d'abord, et puis par la riposte publique qu'ils adressaient aux outrages dont avaient voulu la salir quelques libertins1. Cazalès, à cette même date, ébauchait un projet qui devait permettre à quelques jeunes Français d'aller s'asseoir au pied des chaires catholiques d'Allemagne2. La jeunesse catholique de France cherchait ainsi partout, en France et hors de France, les sommets du haut desquels certaines lèvres illustres enseignaient ou célébraient la foi.
Ozanam rêvait avec quelque fièvre d'une autre prédication spécialement destinée au public des écoles et qui prolongerait en quelque sorte les catéchismes de la Madeleine, professés par l'abbé Dupanloup devant les membres de l'Académie Saint-Hyacinthe3. Pour cet enseignement religieux supérieur, l'édifice qu'ilvoulait n'était autre que Notre-Dame de Paris; et son impatience s'accrut lorsqu'il sut que les jours de l'Académie Saint-Hya-
i. Lettres d'Ozanam, I, p. 97-99.
a. Revue Européenne, janvier i833, p. 618-624.
3. La Chapelle Saint-Hyacinthe : souvenirs des catéchismes de la Madeleine, recueillis par unancien disciple de Mt'Vévêque d'Orléans. (Paris, Douniol, 187a.)
cinthe étaient comptés '. Les adieux de l'abbé Dupanloup, auxquels il assista, l'émurent profondément ; et son parti fut pris de multiplier les instances pour qu'une autre chaire s'ouvrît, plus retentissante, plus altière, plus attirante encore. Ce fut en juin i833 qu'à l'instigation d'Ozanam une centaine de jeunes gens, écrivant à l'archevêque Mgr de Quélen, souhaitèrent « une prédication qui, nouvelle dans sa forme, et descendant sur le terrain des controverses actuelles, prît corps à corps les adversaires du christianisme pour répondre aux objections journellement enseignées » *. Ozanam, Le Joulteux et Montazet, s'en furent, avec ce papier, voir au couvent des Dames de Saint-Michel, rue Saint-Jacques, l'archevêque de Paris. Il les reçut bien, leur confia son pressentiment que quelque chose de grand se préparait, embrassa dans leurs trois personnes toute la jeunesse, et sans doute, après les avoir congédiés, songea longuement à eux. L'hiver suivant, Ozanam recruta de plus nombreuses signatures, à peu près deux cents, pour une seconde pétition : le Paris étudiant réinsistait en vue d' « une prédication qui montrerait l'harmonie du christianisme avec les aptitudes et les besoins de l'individu et de la société, et qui exposerait une philosophie des sciences, des arts et de la vie » 3. Avec Lamache et Lallier, Ozanam sollicita de Quélen une audience nouvelle pour lui remettre ce nouveau manifeste, et pour lui commenter sans doute, de toute l'abondance de son cœur, ces mots qu'il y avait glissés : « Peutêtre, au milieu de ces jeunes gens réunis autour des mêmes autels, naîtrait un fraternel amour, qui irait chercher l'indigence au dehors et lui porter remède. » Le même jour où ils avaient envoyé leur demande d'audience,
i. Sur l'histoire de l'Académie Saint-Hyacinthe, voir Lagrange, Vie de Mer Dupanloup, I, p. 138-148 (Paris, Poussielgue, i883). et Schall, Adolphe Baudon, p. 14-16 (Paris, Maison de la Bonne Presse, 1897).
2. Pour l'histoire des démarches qui installèrent Lacordaire à Notre-Dame, nous empruntons le double récit de Lallier, d'abord dans ses notes manuscrites, puis dans sa brochure anonyme intitulée : Origines de la Conférence Saint-Vincent de Paul.
3. Voir le texte de la pétition dans les Lettres d'Ozanam, I, p. 85-88.
i3janvier 1 834, ils furent reçus. Ils réclamèrent « un enseignement qui sortît du ton et des sujets ordinaires des sermons, où l'on traitât les questions qui préoccupaient alors la jeunesse, où l'on présentât la religion dans ses rapports avec la société, où se trouvât enfin une réponse, au moins indirecte, aux principales publications d'Allemagne et de France ». Ils jetèrent dans l'entretien le nom de Combalot, le nom deBautain,et,avec insistance, le nom de Lacordaire : c'étaient là les hommes à la séduction desquels les âmes aspiraient \
L'archevêque passa légèrement sur ces divers noms, fit causer les trois messagers, et finit par leur dire qu'il espérait les contenter, et qu'au surplus ce qu'il voulait faire serait un essai qui n'engagerait pas pour les années suivantes. Ils allaient sortir quand un visiteur fut introduit, souffreteux, rabougri, le regard éteiut par des lunettes vertes; c'était Lamennais, Lamennais en personne; l'archevêque de Paris espérait encore, à cette époque, le déterminer à certains actes de soumission plus complète, à la signature de certainesphrases d'adhésion, qu i auraient été, au sens authentique du mot, des paroles de croyant; mais sous cebeau nom, le prestigieux écrivain allait bientôt publier d'autres pages... Quélen, en le voyant, cou rut au-devant de lui, lui prit la main, et se tournant vers les jeunes gens : « Voilà, messieurs, leur dit-il, l'homme qui vous conviendrait. Si ses forces et sa voix lui permettaient de se faire entendre, il faudrait ouvrir toutes grandes les portes de la cathédrale, et elle ne serait pas assez vaste pour contenir la foule des auditeurs. — Oh ! moi, monseigneur, répondit Lamennais, ma carrière est finie. » EtLamache, soixante ans après, le revoyait encore, les mains étendues sur ses jambes, levant ses grands
i. A quel moment se place, vers cette époque, la première visite d'Ozanam à Lacordaire, dont vingt-deux ans plus tard Lacordaire gardait le vivant souvenir? (Lacordaire, Frédéric Ozanam, p. 8-9). C'est ce qu il est impossible de préciser, Lacordaire disant simplement : « C'était dans l'hiver qui liait i833 à i834. »
yeux, chargés d'une indicible et amère tristesse1. Les jeunes gens se retirèrent, laissant en tète à tète avec leur pasteur celui qu'on avait pu croire prédestiné pour èire le guide du renouveau catholique, et qui venait de sonner à leurs oreilles de jeunes son propre glas — un glas déchiré par une fausse note, un glas de cloche fêlée. Il était encore temps, pour ce « génie superbe », de pardonner certains procédés, qu'Ozanam qualifiait de « dégoûtantes avanies » 2 et qui allaient le pousser, peu à peu, dans « une voie de colère et d'égarement » : son archevêque, devant les représentants de la jeunesse, l'accueillait avec une confiante chaleur. Mais non, sa carrière était finie, et par un rapprochement presque tragique, dans la même minute où s'achevait l'entretien d'Ozanam et de Quélen sur les nécessités de la prochaine conquête chrétienne et sur les postes d'avant-garde qu'il seyait d'installer, Lamennais, d'un mot, se laissait choir dans l'arrière-garde, sinon déjà plus loin.
L'un des trois émissaires de la jeunesse catholique, Lamache, eut la malechance, au sortir de son audience, de rencontrer l'abbé Migne, et de trop causer; et douze heures plus tard Y Univers religieux, dont Migne était directeur, prolongea le bavardage : la démarche des jeunes gens auprès de l'archevêque y fut indiscrètement racontée. Ils en furent très contrariés ; le i4 au matin, Ozanam et Lallier s'en furent auprès de Quélen excuser Lamache. « Ces journalistes n'en font jamais d'autres », déclara le prélat : il embrassa les deux jeunes gens pour les consoler, et puis, les poussant dans un salon voisin, il les mit en présence de sept ecclésiastiques entre lesquels Quélen voulait, au prochain carême, répartir la prédication dans la chaire de Notre-Dame. Il n'y avait là ni Combalot, ni Bautain, ni Lacordaire ; niais deux futurs évêques, Dupanloup et Thibault, le futur fondateur de l'Oratoire, Petétot,
i. Lettre de Lamache dans le Monde, 4 août 189a (Allard, Paul Lamache, p. 48-49- Paris, Lecoffre, i8g3).