‹ Ozanam, livre du centenaireChapitre 4 sur 192 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

Ozanam fut nommé à la Sorbonne, on savait qui il était et ce qu'il se proposait de faire : on ne lui demanda aucunes concessions. Pendant tout le temps que dura son enseignement, il n'eut de difficultés ni avec ses chefs hiérarchiques ni avec son public. Cela est à l'éloge du public, du professeur et de ses chefs.

L'œuvre tout entière d'Ozanam est une œuvre d'apologétique. C'est ce qui en fait l'unité ; et cette unité apparaîtra singulièrement saisissante, si l'on songe que, dès l'âge de dix-huit ans, le jeune homme avait déjà conçu et arrêté dans ses grandes lignes le plan général que, plus tard, il devait suivre. C'est de Lyon, le 15 janvier 1831, qu'il écrit à son ami Fortoul : « Connaître une douzaine de langues pour consulter les sources et les documens, savoir assez passablement la géologie et l'astronomie pour pouvoir discute/ les systèmes chronologiques et cosmogoniques des peuples et des savans, étudier enfin l'histoire universelle dans toute son étendue et l'histoire des croyances religieuses dans toute sa profondeur : voilà ce que j'ai à faire pour parvenir à l'expression de mon idée... » Cette idée, c'est « la perpétuité, le catholicisme des idées religieuses, la vérité, l'excellence, la beauté du christianisme ». Il y revient en plusieurs endroits de sa correspondance, vers la même époque. Ce n'est pas un de ces mille projets, vagues et en l'air, qui naissent et s'évanouissent dans un brouillard de rêve, au ciel de nos vingt ans : c'est un dessein bien arrêté. Du jour oit il a commencé à penser par lui-même, Ozanam a voulu être un apologiste de la religion chrétienne, et il a choisi sa méthode. Son point de vue est celui de l'historien et du lettré ; son système consiste à montrer « la religion glorifiée par l'histoire ».

Tel était le plan de l'édifice. Il est sans exemple qu'une vie d'homme ait suffi à élever en son entier quelqu'une de ces vastes constructions qui sont comme des palais d'idées ; et la vie d'Ozanam fut courte : il mourut à quarante ans. Du moins eut-il le temps d'en achever d' importantes parties. Il est aisé de voir comment chacune se rapporte à l'ensem-

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ble et concourt à une même démonstration. Dans la Civilisation au cinquième siècle, Ozanam, prenant le contrepied de la théorie des philosophes du xviii" siècle, établit que le christianisme, bien loin d'avoir été l'ennemi de la civilisation antique, l'a empêchée de périr, et qu'il a ainsi sauvé du naufrage la science, les institutions sociales, les arts. « L'historien Gibbon avait vu sortir des portes de la basilique r/'Ara Cœli une procession de franciscains . Il forma le dessein de venger V antiquité outragée par la barbarie chrétienne : il conçut /'Histoire de la Décadence de l'Empire romain. Et moi aussi, j'ai vu les religieux d'Ara Cœli fouler les vieux pavés de Jupiter Capitolin; je m'en suis réjoui comme de la victoire de l amour sur la force, et j'ai résolu d'écrire l'histoire du progrès à cette époque où le philosophe anglais n aperçut que décadence... » Voila l'idée du livre, considéré comme livre d'histoire générale. « Je ne sais rien, ajoute Ozanam, de plus surnaturel, n\ qui prouve mieux la divinité du christianisme que d'avoir sauvé l'esprit humain. » Cette méthode était déjà celle des Etudes germaniques. L'auteur y établit que le génie romain n' avait pas suffi pour faire l'éducation des peuples du Nord, que la barbarie allait triompher, si un principe nouveau n'était intervenu. Mais à '.mesure que l'ancienne Rome perddu terrain et des batailles, à mesure qu'elle vit et quelle épuise contre les barbares ses trésors, ses armées, tout ce quelle avait de pouvoir, une autre Rome, toute spirituelle, sans autre puissance que la pensée et la parole, recommence la conquête. C'est la conquête de la barbarie gagnée à la civilisation par le christianisme. L'art, la philosophie, la littérature du moyen âge en seront les fruits. A travers la longue période d'obscure élaboration, Ozanam s'achemine vers les splendeurs religieuses du treizième siècle où il trouvera, comme il dit, son paradis : ce sera la matière de ses livres sur les Poètes franciscains et sur Dante. L'œuvre ainsi restituée dans son ordre logique, sinon dans sa chronologie, — les deux volumes sur la Civilisation au cinquième siècle ne parurent qu'après la mort de leur

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auteur, — présente un ensemble aussi solide que brillant.

On voit tout de suite d'où elle procède. C'est la continuation du mouvement créé par Chateaubriand. Cest l'application de Vidée même qu'avait développée et illustrée de tout V éclat de son imagination, celui qu 'on exalte aujourd'hui comme un grand enchanteur, merveilleux ouvrier de mots et assembleur d'images, mais afin de lui enlever l'honneur d'avoir été un apologiste du christianisme, et l'un de ceux dont l'action fut le plus efficace. Avec une parfaite sûreté de coup d'œil, l'auteur du Génie du Christianisme avait su choisir le terrain sur lequel, à cette date, devait être portée la discussion. Déjà, au xvne siècle, le Jansénisme, en répandant une conception religieuse d'une austérité admirable mais étroite et dangereuse, avait commencé d'isoler l'idée chrétienne du sentiment artistique. Le xviii6 siècle fit plus : il les opposa. Le christianisme fut présenté comme une religion de barbarie, d'ignorance et de laideur. On donnait comme preuves : l'organisation de la société au moyen âge et l'architecture de nos cathédrales. C'est contre ce lieu commun de la polémique antireligieuse qu'il fallait réagir : il est difficile de contester que Chateaubriand y ait réussi. Le christianisme a été source d'inspiration littéraire et artistique; la beauté des œuvres qu'il a suscitées sert à prouver la vérité des dogmes sur lesquels il repose : telle est l'idée dont Chateaubriand, une fois pour toutes, a fait sa propriété. On lui en a voulu d'avoir mis trop souvent à une pensée grave une parure frivole; on a incriminé son épicurisme d'imagination ; même on n'a pas craint de suspecter la sincérité de son christianisme. Il est clair que de tels reproches ne sauraient s'appliquer à Ozanam. « Toutes les littératures, sacrées et profanes, que sont-elles autre clwse, se demande-t-il, que les caractères avec lesquels Dieu écrit son nom dans l'esprit hu/nain, comme il l'écrit dans le ciel avec les étoiles? » Voilà la doctrine dans toute sa profondeur, et l'idée dans sa radieuse pureté.

Formé à l'école de Chateaubriand. Ozanam est profon-

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dément engagé dans le romantisme. J'en pourrais citer toute sorte de preuves, rien n'étant plus complexe que le phénomène de V évolution littéraire auquel on a donné ce nom de mouvement romantique. Au romantisme Ozanam doit ce goût de l'histoire qui transformait alors tous les genres, le drame et le roman, aussi bien que la critique et la philosophie. Du romantisme vient cette réhabilitation du moyen âge, que certains, raillés par Sainte-Beuve, enjolivent et banalisent, dont un Ozanam évoque le chaos fécond et la confusion créatrice. Et ainsi de suite. J'insisterai seulement sur quelques points essentiels, dont le premier est la curiosité pour les littératures étrangères.

Cette fois, c'est à Mme de Staël que nous songeons. Son nom est représentatif de l'introduction en France des littératures du Nord ; mais quand elle publiait son livre de /"Allemagne, elle ne faisait que consacrer un mouvement commencé depuis longtemps et désormais irrésistible. Notre xvme siècle français est tout pénétré de la pensée anglaise, à laquelle vient s' ajouter, à la veille de la Révolution, la pensée allemande. Le xixe siècle avait à installer dans l'école renseignement des littératures étrangères. Ce fut la nouveauté qu'y apporta Fauriel : c'est la voie où Ozanam s'engagea après lui. Il savait les langues étrangères, — s'en étant muni de benne heure, dans le dessein que f 'ai indiqué, — l'anglais et l'allemand, comme l'italien et l'espagnol ; il avait même une teinture des langues orientales. Ainsi des perspectives s ouvraient pour lui dans beaucoup de sens, et lui révélaient tout un monde d'idées que l'esprit classique avait ignorées, et que peut-être il n'eût point voulu connaître.

A cette forme de l'e.votismes'en rattache une autre : c'est l'entrée du a voyage» dans la littérature. Le sentiment de la nature extérieure, tenu en bride par la raison classique, s'était, comme on sait, affranchi avec Rousseau. Maintenant il était déchaîné. On trouvait, à contempler les champs et les bois, les montagnes et les mers, des jouissances toutes neuves On s'en donnait à cœur joie de peindre le

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paysage. On ne se contentait pas d'en goûter le charme, on lui prêtait une influence, une action historique. Désormais ce sera la mode de demander au milieu physique le secret des événements qui s y sont passés : c'est le décor qui expliquera la pièce. Le voyage ne sera plus seulement plaisir de badaud : il deviendra moyen d'information pour l'historien. Au mois d'octobre 4840, ayant à faire un cours de littérature allemande du moyen âge, Ozanam croit « nécessaire pour ses besoins d'imagination et pour la salisfaction de sa conscience » de voir, au moins en courant, les bords du Rhin théâtre de toute cette poésie barbare, germanique, franque, à l'étude de laquelle il va se livrer. N'est-il pas curieux de rappeler qu'à la même époque Victor Hugo faisait ce même voyage pour en rapporter les notes du Rhin et aussi les Burgraves ? Ozanam veut étudier son sujet sur les lieux mêmes, afin de mettre à profit leur puissance évocatrice. Une visite à Assise, en 18kl, précède les articles sur les Poètes franciscains qui paraissent au Correspondant en 4848. Il a écrit : « Je ne puis me représenter un pays que je n'ai pas vu ; » et ailleurs : « En trois jours de séjour, j'ai vu trois cents ans d'histoire. » Un voyage en Sicile le passionne parce que là, plus que partout ailleurs, il retrouve V antiquité et le moyen âge chrétien. En Bretagne, il voit se lever du sol les souvenirs, les traditions, les légendes relatives au christianisme. Burgos met sous ses yeux la scène principale du moyen âge espagnol : c'est la terre des chevaliers, c'est la terre des saints. Ce besoin d'une vision concrète, cet art de déchiffrer le contenu idéal qui s'est inscrit dans les choses et de les interroger comme des survivantes et des témoins du passé, est très significatif du moment où écrit Ozanam. La nature et V archéologie viennent de recevoir leur droit de cité littéraire. On fait connaissance avec l'âme des paysages, la poésie des ruines, le langage des pierres.

Le romantisme est encore le lyrisme: son plus grand honneur restera probablement d'avoir été une magnifique école de poètes. Ozanam est naturellement poète. Les ima-

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ges naissent d'elles-mêmes sous sa plume. On en rencontre à chaque page dans sa correspondance : « Nos âmes sont comme deux- jeunes étoiles qui se lèvent ensemble et s'entre-regardent à V horizon... » « L'avenir est devant nous, immense comme l'Océan; hardis nautoniers, naviguons dans la même barque et ramons ensemble. » Naïves images que je choisis à dessein dans les premières lettres; on voit bien qu'elles ne sont pas de factices ornements du langage, les vaines élégances dune imagination fleurie : elles sont V expression spontanée d'une âme mystique et qui aperçoit partout de secrètes correspondances. « La nature dans sa simplicité, dans sa virginité, est profondément chrétienne; elle est remplie de solennelles tristesses et d'ineffables consolations... Les montagnes surtout disent beaucoup de choses à l'âme dont elles sont en quelque sorte l'image : richesse et nudité, hauteurs sans mesure, abîmes sans fond... » C'est pour le croyant que la nature est une forêt de symboles. Chez Ozanam la poésie ne se sépare pas de la foi : elle est faite de la même étoffe.

Connaissance des littératures étrangères, sentiment de la nature, sentiment poétique qui prend sa source dans le sentiment chrétien lui-même, s1 unissent pour faire du livre sur les Poètes franciscains le chef-d'œuvre d Ozanam . C'est dabord la description du pays, l'évocation de la scène, cette Ombrie, si captivante et déjà théâtre de grands événements. Puis voici, peinte pour la première fois, avec toutes les délicatesses d'un pinceau saintement amoureux, la figure du bienheureux d'Assise: sa folie inspirée, son amour de la pauvreté, sa communion avec nos frères inférieurs, sont analysés par un psychologue qui n'a pas d'effort à faire pour entrer dans ces secrets d'une âme toute possédée de la ferveur divine. François meurt et la basilique qu'on lui élève à Assise sert de berceau à une renaissance des arts. De Cimabue à Giotto, un cortège de grands artistes défile devant nous ; puis, de la colline d'Assise nous voyons descendre à leur suite tout une génération de poètes. Frère Pacifique avait été dans le siècle

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