‹ Ozanam, livre du centenaireChapitre 5 sur 192 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

un littérateur : c'est lui que saint François, quand il improvisait ses cantiques, chargeait de les réduire à un rythme plus exact, « donnant ainsi un grand exemple de respect pour ces règles de l'art dont les bons esprits ne se dispensent jamais. » Saint Bonaventure rédigea la Légende de Saint François; mais surtout on lui doit le culte poétique de la Vierge et la touchante coutume de l Angélus. « Il voulut que dans toutes les églises de son ordre, à la chute du jour, la cloche sonnât pour rappeler le Salut de range à la reine du ciel. V Angélus, ce poétique appel parti de l'humble tour des Franciscains, vola de clocher en clocher, pour réjouir le paysan sur le sillon et le voyageur sur la route. » Après lui, Jacopone de Todi, l'auteur du Stabat, est un grand poète. Ozanam a peint avec un relief vigoureux la figure aux violents contrastes de cet homme extraordinaire qui passe de l'extase à l'invective et qui, brutalement satirique et trivial dans sa lutte contre Boniface VIII, est le même auquel la liturgie catholique doit sa complainte la plus touchante et la plus suave. Ce dernier, qui laisse ses devanciers loin derrière lui, a le mérite d'ouvrir la voie au plus grand de ses successeurs. Dante le connut et trouva en lui une ébauche de son propre génie. Ainsi l'histoire des poètes franciscains aboutit, comme à son couronnement , à la Divine Comédie...

Depuis plus d'un demi-siècle qu'a paru ce beau travail, les études franciscaines ont pu se développer et s'enrichir. On n'a pas infirmé les résultats acquis une fois pour toutes par les recherches d Ozanam. On reviendra toujours à son livre qui fut le premier et conserve un charme incomparable de fraîcheur . Benan l'avait beaucoup lu, et on voit assez quil en était tout pénétré, à l'époque où il écrivait ses Etudes d'histoire religieuse. Ici comme dans le reste de son œuvre, Ozanam a eu le mérite d'exprimer, quand elles étaient neuves et hardies, beaucoup d'idées qui depuis nous sont devenues familières. Cest le vrai succès pour un homme de pensée. De toutes ces idées, la plus importante et à laquelle il revient sans

PRÉFACE XV

cesse est celle de la continuité qui se poursuit, en dépit des apparences, dans V histoire du genre humain. Il y voyait faction de la Providence et la main de Dieu dans les affaires des hommes : la science d'aujourd'hui accepte cette idée en se bornant à la dépouiller de son caractère divin. Nos plus récents évolutionnistes témoignent ainsi pour la valeur générale et la « modernité » de l'œuvre d'Ozanam. Ecrivain, il a eu, quoiqu'en prose, des dons de poète d'une rare séduction. Et ce qui ajoute aux meilleures de ses pages une suprême grâce, ce qui les éclaire d'un rayon mystique, c'est qu'on y voit transparaître une des âmes les plus lumineuses que le catholicisme puisse citer comme un exemple de la beauté qui lui est particulière.

René Doumic.

Ozanam collégien, Ozanam étudiant son apostolat intellectuel

Ozanam collégien, Ozanam étudiant:

son apostolat intellectuel

« Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune homme. »

(Lamartixe, Cours familier de littérature, m, p. 388.)

Un père chrétien, une mère chrétienne, firent de lui un chrétien; tous deux pratiquaient, sous son regard, cette forme d'amour du Christ, qui est l'amour des pauvres; et des goûts d'apostolat purent s'éveiller en lui lorsqu'il voyait sa mère, chaque quinzaine, grouper autour d'elle les humbles veilleuses lyonnaises qui, sur la paroisse Saint-Pierre, s'occupaient des malades, et leur parler des vérités religieuses1. Il trouva dans sa famille une foi, des vertus, des aspirations, plutôt qu'il n'y trouva sa vocation même. Dans le portrait que trace de lui l'attachante et magistrale biographie récemment publiée par Mgr Baunard2, la spontanéité de cette vocation est mise en pleine lumière. Humainement parlant, Ozanam nous apparaît comme un autodidacte de l'action chrétienne. Mais je n'aime pas ce mot, lorsqu'il s'agit du zèle pour les choses divines; car chez l'homme qui fait la besogne de Dieu, la spontanéité n'est qu'apparente; un maître intérieur vit en lui, agit en lui, qui est Dieu.

i. Msr Ozanam, Vie de Frédéric Ozanam, p. 626 (Paris, Poussielgue, 1883). a. Paris, de Gigord, 1912, 4* mille.

L'espérance qu'avaient mise, en leur fils Frédéric, le docteur et Mme Ozanam, demeurait en deçà de ce que Dieu voulait de lui. Ils rêvaient qu'il devint bon juriste, comme son père était bon médecin, et qu'il restât simultanément — à côté si nous osons dire — parfait chrétien. Mais le ferment moral et religieux qu'ils avaient déposé dans son cœur d'enfant recelait d'autres exigences; et devant elles, leurs rêves humains et provinciaux durent s'effacer. Missionnaire de la foi auprès de la science, missionnaire de la foi auprès de la société : voilà ce que peu à peu Frédéric Ozanam voulut être, et voilà ce qu'il fut avec éclat; et dans cette carrière imprévue que ses parents vo}raient s'ouvrir devant lui sans qu'ils l'eussent eux-mêmes tracée, ce fut son séjour même au collège de Lyon qui marqua la première étape.

Un livre d'Edgar Quinet, Histoire de mes idées, nous a décrit ce qu'était sous la Restauration le collège royal de Lyon. Quinet, qui en fut élève de 1817 à 1820, gardait un souvenir lugubre de ces « voûtes ténébreuses », de ces « portes verrouillées et grillées », de ces « chapelles humides », de ces « hautes murailles qui cachaient le soleil » ; mais il se rappelait avec attendrissement comment l'intelligente bonté d'un prêtre avait su, dans ce cadre ingrat, rasséréner ses jeunes années. L'abbé Rousseau, proviseur du collège, avait laissé le petit Quinet se blottir dans une sorte de fourre-tout pour y rêver, pour y lire, pour y vivre de longs jours, en tête à tête avec le Rhône, « beau fleuve rapide, turbulent compagnon ». Et Quinet, près de quarante ans après, écrivait d'une plume émue : « Je ne puis espérer que ce digne homme vive encore. En quelque lieu qu'il soit, je lui adresse ici, du fond de l'âme, ma fervente reconnaissance1. » Ozanam, élève externe à partir de 1822, n'eut

1. QuiNET, Histoire de mes idées, p. 2^5-228. (Paris, Pagnerre, i858.)

pas besoin, pour se plaire au collège, de nouer avec le fleuve Rhône une romantique camaraderie. Il savait gré à cette respectable maison, non point, comme Quinet, des libertés qu'elle laissait à la fantaisie, mais, tout au contraire, de certaines disciplines intellectuelles dont son âme avait profité. Une gratitude plus profonde encore que celle qu'affectait Quinet pour l'abbé Rousseau rendait chère au cœur d'Ozanam la physionomie d'un autre prêtre, l'abbé Noirot, professeur de philosophie, auquel il devait d'avoir retrouvé la sécurité de sa foi, et, avec elle, le goût de la défendre.

En rhétorique, Ozanam, à force d'entendre parler d'incrédules et d'incrédulité, avait commencé de se demander pourquoi il croyait :

Je doutais et cependant je voulais croire, raconte-t il dans une lettre du 5 janvier i83o; je repoussais le doute; je lisais tous les livres où la religion était prouvée, et aucun ne me satisfaisait pleinement. Je croyais pendant un ou deux mois, sur l'autorité de tel raisonnement : une objection survenait à mon esprit, et je doutais encore. Oh! comme je souffrais! car je voulais être religieux. Ma foi n'était pas solide, et cependant j'aimais mieux croire sans raison plutôt que de douter, parce que cela me tourmentait trop. J'entrai en philosophie. La thèse de la certitude me bouleversa. Je crus un instant pouvoir douter de mon existence '.

Mais l'abbé Noirot était là2; et l'esprit d'Ozanam se retrouva d'aplomb.

Les leçons de ce prêtre avaient assez d'ascendant pour que plus tard deux de ses élèves, l'un en 1842, l'autre en 18D2, jugeassent utile de publier les notes qu'ils en avaient conservées 3 : elles exposaient un système « tout à la fois rationaliste et catholique » 4, dont le cartésianisme était la base et dont le christianisme était la cime. Je ne

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