Lettres d'Ozanam, I, p
-\ Lettres d'Ozanam, I, p. 80.
geaient et le poursuivaient. Il bénissait de telles circonstances qui prouvaient qu'on voulait autour de lui faire les afîaires de Dieu, et d'autre pari il les écartait, ne pouvant suffire à toutes.
Gomme en i835 son ami le jeune poète Gustave de La Noue lui proposait la vice-présidence d'une société dont le but était de glorifier la religion par les arts et de régénérer les arts par la religion, Ozanam, tout en s'exaltant pour ce rêve, déclinait, faute de temps et de forces, l'honneur d'y être directement associé, et invitait La Noue à réfléchir mûrement, de crainte que l'œuvre ne manquât'. Il paraissait en i835 avoir moins d'entrain pour toutes sortes de besognes qu'il n'en avait en i83o. C'est que les conférences de Saint-Yincent de Paul le captivaient avec un certain exclusivisme ; et puis Dieu greffait sur de sourdes souffrances, au fond de rame du jeune Ozanam, la fécondité de l'action.
Il y avait des heures où l'incertitude de son avenir lui pesait : ferait-il du droit, ferait-il de l'histoire? Il avait obtenu de son père, à l'automne de i834, d'être renvoyé à Paris pour deux ans, en vue de son doctorat. Mais ensuite, quelle serait sa tâche et quelle serait sa destinée? Il aurait « à gagner sa vie, à travailler pour de l'argent »2 : cette nécessité même accroissait sa perplexité. Son âme alors flottait entre toutes sortes de sentiments divers, qui tous confluaient vers le mécontentement de lui-même. Tantôt il se sentait insouciant, paresseux, tantôt il se disait que son devoir était de remplir une place, mais qu'il ne la voyait pas, et que, s'il la voyait, l'énergie lui manquerait pour la remplir. Mais raisonnant avec lui-même, il acheminait son raisonnement vers un bel acte d'abandon à Dieu. « Pauvres gens que nous sommes, s'écriait-il, nous ne savons pas si demain nous serons en vie, et nous voudrions savoir ce que nous ferons dans vingt ans d'ici. Pourvu que l'ouvrier sache à chaque heure du jour la
i. Lettres d'Ozanam, 1, p. 176-182.
a. Lettres d'Ozanam, I, p. 117.
tâche qui lui est imposée pour l'heure suivante, n'atteindra-t-il pas aussi sûrement au terme de l'œuvre que s'il avait sous les yeux le plan de l'architecte? Si nous savons ce que Dieu veut faire de nous demain, n'est-ce pas assez, et qu'avons-nous besoin de nous soucier de ce qu'il nous commandera dans dix ans? » C'est en ces termes qu'Ozanam, dans une lettre à Falconnet, essayait d'apaiser l'insécurité d'âme que créaient chez son ami les soucis d'avenir et qu'à son tour il éprouvait pour lui-même. Il s'agissait bien, en vérité, de ce qu'on serait dans dix ou dans vingt ans. « Que seras-tu dans quatre-vingts ans d'ici, s'écriait-il, el pendant tous les siècles après? Voilà ce qu'il dépend de toi de déterminer. » Il se retranchait finalement derrière cette reposante observation : « Les plus grands hommes sont ceux qui n'ont jamais fait d'avance le plan de leur destinée, mais qui se sont laissés mener par la main1. »
Si des soucis de sa propre carrière, sa pensée s'élevait aux soucis de son apostolat, il se laissait aller à d'autres affaissements. C'étaient quelquefois des scrupules : le désir de faire le bien, pour lui, ne se confondait-il pas avec le désir d'acquérir la gloire? Et, d'autres Ibis, c'étaient des dégoûts, en présence de l'immoralité, de l'égoïsme, de l'orgueil des savants, de la « fatuité des gens du monde », de la « crapule du peuple »2; des dégoûts, encore, en présence du manque de charité qu'il constatait dans les disputes religieuses, et des convoitises accapareuses dont il voyait les partis politiques entourer la jeunesse. Cela le rendait sombre et grave comme un homme de quarante ans, et il lui arrivait de dire que, s'il ne s'agissait que de son bien-être, il préférerait cent fois n'être jamais sorti de son trou. Mais il se secouait en songeant à l'Evangile, qui ordonne de se dévouer; en réfléchissant que « la Providence l'éprouvait; que si elle lui faisait connaître le monde, c'était pour qu'ensuite il s'y rendît plus
i. Lettres d'Ozanam, I, p. 88-97.
a. Lettres d'Ozanam, I, p. 101.
utile1. » Son frère, l'abbé Ozanam, et un autre ecclésiastique, lui parlaient, d'une manière tout à fait rassurante, de l'apostolat des laïques2: il reprenait courage. Mais pour éviter la langueur, ils avaient bien besoin, lui et ses amis, faibles Samaritains, d'avoir des frères qui priassent et qui méditassent pour eux, et de prier les uns pour les autres, comme chaque soir Lallier faisait pour Ozanam, nominalement3. Ainsi élevé au-dessus de terre et au-dessus de lui-même par ce flot montant des prières, il sentait se ranimer en lui la conscience de sa vocation, de tous les appels intérieurs qu'il avait sentis*, de tout ce qu'avait fait le Père de famille, dans sa vigne, pour ce cep qui s'appelait Ozanam5; une fois de plus, cette évocation même le faisait retomber sur lui-même, pleurer sur sa stérilité6, son dessèchement, sa lâcheté. Il se grondait, se boudait, jusqu'à ce qu'il finît par « faire la paix avec son vénérable individu, quoique ce fût un triste sire ». Il allait mal, surtout quand son confesseur l'abbé Marduel était absent; alors, abandonné à son humeur et aux caprices de son imagination, il plaignait les protestants qui, eux, n'avaient jamais de confesseur. « Sans un tel secours, disait-il, je serais, ou complètement gâté, ou consumé de mélancolie7. »
Cependant ce garçon qui s'accusait de paresse collaborait fréquemment à Y Univers; il y donnait, en 1 834, une série d'articles sur le cours d'Ecriture sainte que professait en Sorbonne l'abbé Frère ; il y commentait certaines grandes fêtes : d'abord, à la fin de i833, dans un article d'une piété très pénétrante, les trois fêtes après Noël8 , puis, en 1 834, la fête de l'Annonciation, par un article sur