‹ P.A. de Gaspé et Francis Parkman [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 17 · EL · texte numérisé non relu

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bon feu, ils s’étendirent sur des lits de sapin et se préparaient à prendre leur repos, lorsque Joseph Gagnon dit qu’il vaudrait mieux traverser pendsat la nuit que d’attendre au lendemain. Et il insista d'autant plus qu’il avait promis, disait-il, à un de ses amis du Cap de se trouver ce jour-là, qui était un dimanche, aux Trois-Saumons, pour une course de chevaux.

Chouinard et lui parvinrent à décider leurs compagnons à mettre à la voile, le vent paraissant assez favorable.

Ils s’embarquèrent; maïs à peine eurentils doublé la pointe est de l’île aux Oies qu'ils rencontrèrent une brise violente de nord-est. Se voyant dans l'impossibilité de retourner à terre et en même temps dans un grand danger de périr, Clément Francœur proposa de jeter à l’eau une partie du foin dont on avait eu l’imprudence de surcharger l’embarcation. Mais Gagnon, qui les avait involontairement jetés dans le péril, s’y op-

posa fortement, disant qu’il ne voulait pas perdre ainsi le fruit de cette journée.

Ballottée par les vagues, de plus en plus grosses à mesure qu'ils avançaient, la chaloupe, dont le bordage sortait à peine de l’eau, s’emplit à leur insu.

Tout à coup Gagnon et Chouinard furent emportés par la mer avec une partie du foin sur lequel ils étaient assis. Comme ils savaient nager tous deux, ils purent regagner aussitôt la chaloupe.

Cet accident fut suivi de près par un autre. Une vague furieuse emporta leur in- | fortuné compagnon Cyrille Morin, avec les | rames. Incapables de gouverner leur chaloupe, il leur fallut se laisser aller au gré du courant qr dirigeait sur le Pilier-de- Bois. ar quelque temps, ils eurent l’espéra...e d’y aborder. Maïs le vent les en éloigna et les poussa vers la côte sud.

Après toute une nuit d'angoisse, de grand matin, ils se crurent en vue de l’anse de

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Sainte-Anne ; maïs après avoir mieux observé,

ils s’'aperçurent qu’ils étaient à environ un | quart de lieue plus bas que les Trois-Saumons. { Francœur reconnut qu’il était en face de sa

demeure. La marée montante les conduisit | sur le rivage, en arrière du manoir.

; Narcisse Chouinard qui se sentait encore | assez de force, résolut de débarquer afin de | venir chercher du secours. Et c’est lui que mon domestique rencontra ici.

Le corps de Morin ne fut jamais retrouvé ; celui de Gagnon vint atterrir un peu plus bas qu'ici; il se tenait encore cramponné au ( mât de la chaloupe. *

| * Depuis la publication de cette biographie dans 1 le Courrier du Canada, une partie de ces renseigne- | ments m'ont été fournis par l’abbé Prudent Dubé, natif de Saint-Jean et professeur au collège Sainte- Anne, “ Narcisse Chouinard, surnommé Narcisse Pierre-Louis, vit encore, ajoute M. Dubé, et c’est lui qui a eu l’obligeance de me fournir ces notes. Pierre Frigault vit aussi, et conserve comme souvenir de

Grand fut l’émoi dans toute la côte, et Gabriel Griffard se fit l’écho de la douleur publique. Il composa sur l'air: Au sang qu'un Dieu va répandre, une complainte qui fit verser vlus de larmes que n’en ont jamais fait répandre bien des poètes élégiaques.

Voiciles deux premierscouplets decettecomplainte qui me sont restés dans la mémoire:

Jeunes gens, oui croyez peut-être Que la mort est éloignée.

Comme vous je croyais être

Sur terre bien des années.

Mais, trompé comme bien d’autres Et croyant toujours me sauver, Je vous apprendrai par d’autres Comment je me suis noyé. *

ce tragique événement, un tremblement nerveux qui lui rend difficile la prononciation...

“ Le matin du sinistre, les habitants du haut de Saint-Jean, au lieu de se rendre à l'église pour entendre la grand’messe, demeurèrent pour la plupart au manoir seigneurial. En cette circonstance, comme

en bien d’autres, ils purent admirer, une fois de plus,

le dévouement et la charité de la famille de Gaspé.”

* Cette complainte est encore chantée dans la côte du Sud,

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Le récit de la catastrophe, ajouta M. de Gaspé, les angoisses, les lamentations des malheureuses victimes, la découverte de leurs cadavres, tout cela était raconté en vers informes, mais saisissants; et, chanté sur un air dolent, produisait une impression profonde, même sur les personnes instruites. Si la poésie est un chant qui captive, émeut, attendrit, il y a là certainement de la poésie. Esprit fin et délicat, M. de Gaspé était né observateur. Cette faculté d'observation était peut-être la qualité la plus saillante de son intelligence. Sa conversation vive et animée réveillait tout un siècle endormi qu’il faisait parler et agir comme s'il eût vécu sous nos yeux. On ne se lassait pas de l’écouter; et quand il ge taisait, l'écho de sa parole se faisait longtemps entendre au fond de la pensée comme un murmure d’outre-tombe.

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