EP LÉ
—Nascuntur poetæ, dit Horace, reprit M.
de Gaspé; cet axiome du poète latin est bien vrai. J'ai connu des hommes, sans aucune instruction, doués d’un véritable talent poétique, talent grossier, si vous voulez, mais talent réel. Sous l’enveloppe rustique de leur langage, on découvrait le génie de l’inspiration. Vous n’avez pas connu Gabriel Griffard ?
— Parfaitement, lui dis-je, il a été domestique d’un de nos voisins.
—Cest le poète en vogue de la côte du sud. Ses complaintes sont chantées dans toutes les paroïsses. On se réunit dans les maisons pour le faire chanter: et plus d’une fois on a vu son auditoire tout en larmes à la fin de ses complaintes. Il faut que cet homme ait un véritable talent pour produire une telle émotion sur ceux qui l’écoutent.
I1 y à plusieurs années, un de mes domestiques descendait précisément ici sur la grève, de grand matin. La nuit avait été orageuse et la mer était encore agitée. Il
vit monter sur le rivage un homme qui pouvait à peine se traîner. Cet homme exténué était dans le délire et ne répondit pas aux questions que le domestique lui fit. Seulement il marmotta ces paroles entre ses dents : Si vous alliez à la pêche, vous trouveriez du monde qui se noie.
Mon domestique descendit en toute hâte et trouva effectivement un homme presque noyé qui se cramponnait aux claies de ma pêche à anguille. Il le transporta à la maison sur son dos, et le déposa sur le foyer où il expira.
On apprit ensuite les noms de ces malheureux, ils étaient cinq : Clément Francœur, Joseph Gagnon, Cyrille Morin, Pierre Frigault et Narcisse Chouinard.
Un samedi, 27 août 1831, ils s'étaient em- |. barqués dans une chaloupe pour aller couper a de l’herbe à liens à l’île aux Oies. Leur journée terminée, ils résolurent tout d’abord de passer la nuit sur l’île. Après avoir fait un