‹ P.A. de Gaspé et Francis Parkman [microforme] (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · CHARLES NODIER · texte numérisé non relu

CHARLES NODIER

—Voilà une pensée patriotique, se dit-il.

+ grise

La mémoire des anciens Canadiens est remplie de ces traditions intéressantes qui vont se perdre, si la génération actuelle ne s’empresse de les recueillir. Maïs la plupart de ces écrivains sont des jeunes gens qui ne peuvent puiser ces souvenirs que dans la mémoire de vieillards comme moi. C’est donc un appel qui m'est fait à moi-même: et il prit la plume. Telle est l’origine des Anciens Canadiens.

La première révélation que M. de Craspé fit de son iivre est ainsi racontée dans Le Courrier du Canada du mois de novembre dernier : *

‘Il y a de cela sept ans: un ancien ami, vieillard septuagénaire, mais toujours jeune d'esprit et de cœur, venait frapper à ma porte.

‘Que Dieu vous soit en aide! mon cher ami, me dit-il avec un sourire, en entrant et

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* Bibliographie, François de Bienville (14 rovembre 1870.)

déposant sur ma table une énorme liasse de papier. Ce n’est pas l’ami qui vient vous visiter aujourd’hui, c’est l’auteur; oui, auteur pour la première fois à soixante-quinze ans! Que voulez-vous ? on fait des folies à tout âge. J’ai barbouiïllé, cet hiver, pendant mes loisirs, une rame de papier; et je compte assez sur votre héroïsme pour croire que vous écouterez lire tout ce fatras sans broncher.

—$Soyez le bienvenu, mon ami, lui dis-je.

Quelles charmantes veillées nous allons passer ensemble !

— Écoutez, je compte sur votre entière franchise. Si, après lecture, vous trouvez que mon œuvre ne vaut rien, dites-le-moi sans ambages, nous jetterons tout cela au feu, et il n’en sera plus question.

‘ J'acceptai cette offre avec promesse d’impartialité; mais j'avoue que j'étais loin de m'’attendre à l’agréable surprise qui m'était réservée. L'esprit et les talents de mon ami

m'étaient connus depuis longtemps ; mais je n'aurais jamais soupçonné, dans un vieillard à cheveux blancs, tant de fraîcheur d'âme et de vivacité d'imagination: en un mot, les fleurs épanouies Qu printemps sous la neige des hivers.

‘ Durant plusieurs soirées, j’écoutai le drame émouvant qu’il déroula devant moi, avec une surprise et une émotion toujours croissantes. Plus d’une fois, j’interrompis le lecteur par mes applaudissements.

‘‘ A peine eut-il laissé tomber de ses mains le dernier feuillet du manuscrit, que je me jetai à son cou:

—Merci! m'écriai-je avec enthousiasme, merci mille fois au nom des lettres canadiennes! Votre livre est une conquête pour notre littérature. Je vous promets un succès qui dépassera vos espérances.

‘ Ce vieillard auteur, c'était M. de Gaspé.

Ce livre, c'était les Anciens Canadiens.

‘ Le public connaît le reste.”

M. de Gaspé, n’ayant aucune expérience de la correction des épreuves, m'avait pr'e de lui venir en aide dans cette besogne ordinairement assez ennuyeuse. Ce fut pour moi une bonne fortune et une source de jouissances. Je ne me souviens pas d’avoir goûté de plaisirs intellectuels qui aient laissé dans mon esprit de plus agréables impressions que celles que j'ai éprouvées durant ces soirées de 1862.

M. de Gaspé n'avait pas encore commencé sa lecture, que déjà les souvenirs s’échappaient de sa mémoire comme des volées d'oiseaux. Il approchaït de la grille, dont il aimait la flamme vive et gaie, une petite table en acajou sur laquelle il avait coutume d'écrire et qu’il affectionnait.

—- Cette petite table, me disait-il, est un vieux meuble de famille, avec lequel j’ai été

élevé et qui servait toujours à ma mère.

C'était un précieux souvenir pour elle; car elle l’avait reçu en présent de lady Dor-

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chester. Aucun gouverneur anglais n’a laissé en Canada un meilleur souvenir que lord Dorchester, surnommé l’ami des Canadiens.

Lady Dorchester était une grande amie de ma tante François Baby, chez laquelle elle venait fréquemment passer la soirée, sans cérémonie, dans la maison que ma tante occupait alors, à l’endroït où s'élève aujourd’hui le palais archiépiscopal.

Les deux filles de lady Dorchester, lady Carleton et lady Ann avaient coutume de venir passer une partie de l’été au manoir de Saint-Jean. Rien n’était plus simple que les habitudes de ces nobles demoiselles ; une soucoupe de lait caillé leur servait de collation tout aussi bien que les mets recherchés de la table de leur père. C’est en souvenir de ces rapports d'amitié que lady Dorchester avait donné à ma mère cette petite table en acajou.

Chaque passage des Anciens Canadiens suscitait dars l'esprit de M. de Gaspé des com-

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mentaires intarissables sur les hommes et les choses d'autrefois. Je puis affirmer qu’il n’y a presque pas une ligne de cet ouvrage qui n'ait sa réalité dans la vie de notre peuple. C’est là son grand mérite et ce qui le fera vivre.

L'âme ardente et impressionnable de M.

de Gaspé s’exaltait au souvenir de tous ces morts qu’il réveillait: sa voix sonore devenait vibrante, et souvent l'émotion étouffait la parole dans sa poitrine. On comprend qu'une pareille conception, sortie des entrailles, arrachée du cœur comme le cri d’un mourant, devait nécessairement produire une profonde émotion. Aussi le public canadien, dont l’âme est encore jeune, et, Dieu merci | n'est pas encore blasée comme celle des vieilles sociétés, entendit ce chant mélancolique qui lui arrivait comme une voix d’outre-tombe, et répondit par un cri d’enthousiasme.

En quelques mois, la première édition des

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Anciens Cunadiens fut enlevée et une seconde la suivit de près.

Toute la presse canadienne retentit des éloges les plus fiatteurs. Un jeune écrivain distingué, M. Nazuire Petit, résumait ainsi son appréciation :

‘ Nous défions aucun Canadien, ami de son pays, de lire par étapes le beau livre que vient de faire paraître M. de Gaspé.

‘‘ Ouvrez-le, ne fût-ce que par désœuvrement: et vous voilà pris. Le plaisir que vous donnera un chapitre vous poussera malgré vous dans le chapitre suivant. C’est une faim qui augmente à mesure que vous avancez. Il faut marcher, il faut courir. Les yeux suffisent à peine à dévorer les pages, les doigts à tourner les feuilles. Et après avoir traversé le volume, ventre à terre, la fin arrive, et vous dites: Mais c’est impossible, je viens de commencer.

“ C’est que M. de Gaspé a un talent de narrer inimitable. Souvent, en quelques li-

gnes, il vous présente un tableau où rien ne manque, où tout est parfait, description, narration, dialogue. Vous ne voyez pas la main de l’auteur; c’est la scène elle-même qui passe sous vos yeux, rapide comme l'éclair.”

A la sollicitation d’un des rédacteurs de la Minerve, j'écrivis pour cette feuille (21 avril 1863) l’appréciation suivante des Anciens Canadiens :

‘* Pour donner une juste idée du livre de M. de Gaspé, nous voudrions faire partager à nos lecteurs une partie des jouissances que sa lecture nous a fait éprouver. Qui de nous, en rêvant aux grandes époques de notre histoire, n’a formé le désir de voir quelque plume éloquente s'emparer de ces drames si palpitants d'intérêt, et les faire revivre avec tous leurs détails intimes, leurs péripéties étranges, leurs caractères et leurs physionomies toujours si originales ? Qui n’a souvent regretté de voir les anciennes mœurs s’altérer et s’effacer peu à peu sans rien

laisser qui pût, pour ainsi dire, nous en rappeler plus tard les souvenirs? Combien de fois surtout n’a-t-on pas désiré, avant que les dernières traditions se soient éteintes, de voir retracer, dans une sorte d’épopée nationale, les grandes luttes de la conquête, cette époque la plus remarquable de notre histoire ? Et si alors quelque ami était venu nous dire: cette œuvre que nous avons si souvent révée, si longtemps attendue, nous la possédons maintenant, avec quel enthousiasme n’aurions-nous pas salué son apparition.

‘ Eh bien ! aujourd’hui nous pouvons dire que notre littérature vient d’être dotée d’un de ces précieux ouvrages, qui immortalisera, avec toutes ses traditions et ses souvenances, ses gloires et ses larmes, la plus glorieuse page de notre histoire.

‘ Et ce qu’il y a d'étonnant, c’est que c'est à un vieillard de soixante et seize ans que nous devons cette œuvre nationale.

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‘‘ Ceux-là surtout qui ont eu occasion de connaître la personne et la vie de l’auteur éprouveront un charme particulier en le lisant; car les Anciens Canadiens sont en même temps des mémoires et une œuvre d'art. L'auteur et Le livre se complètent l’un par l’autre.

‘Connaissez-vous, dans la cité de Québec, ce vénérable vieillard aux traits nobles et spirituels, au regard fin et méditatif, qui porte lestement trois quarts de siècle sur ses épaules, et que vous avez pu voir souvent, courbé sur quelque livre dans la bibliothèque provinciale, ou promenant ses douces rêveries à travers la cité, saluant ses amis avec ce sourire bienveillant et cette grâce parfaite qui distinguent la noblesse de la vieille roche ? Si le vieillard porte encore vaillamment ses soixante et seize ans, ce n’est pas

que la main du maiheur ne se soit jamais appesantie sur lui. Au contraire, ses jours ont été semés d’orages; après avoir connu la

splendeur et la fortune, il a goûté à la coupe amère des tribulations et des jours mauvais.

Ce qu'a dû souffrir alors cet homme ‘‘au cœur chaud, aux passions ardentes, au sang brûlant comme le vitriol,” lui seul le sait, quoique son livre nous en révèle cependant beaucoup. Maïs son âme a été plus grande que ses malheurs, et a soutenu ses forces et son intelligence. C’est après toute une longue vie d'orage et de soleil; auprès avoir étudié, pendant soixante ans, à l’école de l'expérience et de la douleur ; après avoir entendu chanter ou pleurer toutes les voix des félicités et des angoiïsses, des sourires et des sanglots qui ont fait vibrer tour à tour toutes les fibres de son âme, qu’il a exhalé ses chants et ses plaintes. Ses accents ont coulé de source et sans efforts : la coupe était trop pieine, elle a débordé d’elle-même.

‘ Le style de l’ouvrage se ressent naturellement de cette inspiration ; quoique parfois peu correct, il est toujours d’une fraîcheur,

d’une vivacité, d’un entrain qu’on est tout étonné de rencontrer chez un vieïlard septuagénaire. Maïs en même temps règne partout une fermeté de jugement, une sagesse de conception, une sobriété de pensée qui dénotent la parfaite maturité du talent: on sent que l’auteur a gravi et descendu les deux versants de la vie, et que, sur la route, il n’y a pas une fleur ou une épine qu’il n’ait observées, étudiées, en même temps que, des hauteurs de la vie, il embrassait tous les objets, d’un seul coup d’œil d'ensemble.

‘Ce qu’il y a de remarquable dans l’ouvrage de M. de Gaspé, c’est que le drame, qui se déroule avec tant d’unité et un intérêt toujours croissant, est presque entièrement historique, comme il est facile de s’en convaincre par les nombreuses notes qui accompagnent le volume.

‘Les Mémoires, qui parurent en 1866, eurent un succès plus calme, mais non moins solide. Les Mémoires sont la conti-

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nuation des notes qui font suite aux Anciens Canadiens ; ils achèvent de peindre cette société que M. de Gaspé avait si bien commencé à nous faire connaître.

‘ L'histoire anecdotique du passé, disait M. Fabre, a déjà un excellent modèle dans les notes qui accompagnent les Anciens Canudiens et dans les Mémoires de M. de Gaspé.

Si nous possédions pour toutes les époques importantes de notre passé un témoin aussi fidèle, un narrateur aussi spirituel, nous pourrions nous tenir pour satisfaits. Soyons du moins contents de ce que nous avons, remercions le noble vieillard, qui est le plus jeune de nos écrivains, de nous avoir rendu ce qu’il a vu durant sa longue carrière, avec un tel aspect de vérité, un entrain si rare; mettons dans un coin choiïsi de nos bibliothèques, pour les relire chaque fois que nous nous sentirons le goût appesanti par quelque lourd bouquin ou vicié par quelque production réaliste, ces pages animées de la flamme du passé et où coule la verve d'autrefois.

‘ Ce fui un jour unique et qui restera une date dans notre histoire littéraire, que celui où l’on vit apparaître, au seuil des lettres

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canadiennes, cet auteur qui débutait à soixante-dix ans par un roman. Il n’y eut qu’un cri d’admiration lorsqu'on sentit quelle fraîcheur d'imagination, quel charme de style régnaient dans ce livre qui devint de suite le plus populaire de nos ouvrages.” *

Une traduction anglaïse des Anciens Canadiens, écrite par madame Pennie, de Québec, fit connaître le livre de M. de Gaspé parmi notre population d’origine britannique. En octobre 1864, une des premières revues d'Angleterre, ‘ The London Review,” en fit une critique, dont les éloges surpassèrent tout ce qu’on en avait dit de plus flatteur en Canada.

Ce concert unanime de toute la presse, même étrangère, les hommages que M. de Gaspé recevait chaque jour, faisaient revivre

* Essai sur la littérature canadienne.

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PHILIPPE A. DE GASPÉ 65 ce bon vieillard ; il retrouvait quelque chose des illusions de la jeunesse.

Les nuages qui avaient assombri son existence, étaient disparus, et il souriait avec bonheur au beau soleil couchant que le ciel accordait à ses dernières années.

Mais un plus beau triomphe était réservé à M. de Gaspé. La reconnaissance publique avait besoin de se faire jour, et elle éclata dans une circonstance solennelle. Ce fut le plus beau jour qu’ait eu encore la littérature canadienne.

M. de Gaspé fut invité à la séance des

examens publics du collège de L’Assomption, près de Montréal.

Sous le titre de ‘ Archibald Cameron de Locheill,” deux des plus habiles professeurs

du collège avaient transformé en drame les principaux épisodes des Anciens Canadiens.

Et ce fut pour lui procurer la délicate jouissance d’entendre ce drame que le collège avait invité M. de Gaspé.

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