L'Evénement, 30 janvier
teur aimable, le témoin et le peintre des anciennes mœurs canad'ennes, le chantre émouvant de nos malheurs !
‘ Tout ce qu’il y a de Canadiens, jaloux de nos gloires nationales, joindront leurs regrets aux nôtres, pleureront comme nous cette toile brillante qui vient de s’éte'ndre dans notre ciel, et viendront apporter leur tribut d’hommage et de respect à cette noble mémoire.
‘ Après une longue vie reraplie de vicissitudes, vouée longtemps au silence, M. de Gaspé est devenu en peu d’annécs le plus populaire de nos écrivains :
son nom est aussi connu sur les bords du Saint-Laurent que celui du vieil Ossian dans les montagnes d’Ecosse ; et sa mort scra p'eutée par nos compatriotes, com-
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me celle du barde écossais par Les fils de Fingal.
Ce rapprochement avec le poète calédonien rappelle involontairement un passage des Mémoires de M. de Gaspé, où celui-ci parle en termes trop saisissants de sa mort pour que cette citation ne trouve pas place ici. Aprés avoir raconté une de ces soirées brillantes que donuait le gouverneur Craig, à Spencer Wood, M. de Gaspé fait ce retour sur lui-même :
‘ Soixante-ans se sont écoulés depuis ce Jour. Mes pas, qui se traînent aujourd’hui pesamment, laissaient alors à peine la trace de leur passage. Toute la jeunesse qui animait ectte fète des anc'ens temps dort aujourd'hui dans le silence du spulcre : celle même qui a partagé mes joies et mes douleurs, celle
qui, cejour même, accepta pour la première fois une main qui, deux ans plus tard, devait la conduire à l’autel de l’hyménée, celle-là aussi a suivi depuis longtemps le torrent inexorable de la mort qui entraine tout sur son passage.
“ Ces souvenirs rappellent à ma mémoire ce beau passage d’Ossian :
% But why art thou sad, son of Fingal ?
why grows the cloud ofthy soul ? the sons of future years shall pass away :
another race shall arise. The people are like the waves of the occan ; like the leaves of woody Morven: they pass away in the rustling blast, and other leaves lift their green heads on high.
“ En effet pourquoi ces nuages sombres attristent-ils mon âme ? ‘es enfants de la génération future passeront bien vite, et une nouvelle surgira. Les hom-
mes sont comme les vagues de l’océan, comme les feuilles innombrables des bosquets de mon domaine ; les tempêtes des vents d'automne dépouillent mes bocages, mais d’autres feuilles aussi vertes couronneront leurs sommets. Pourquoi m'attrister ? quatre-vingts enfants, 1 petits-enfants et arrière-petits-enfants porteront le deuil du vieux chêne que le souffle de Dieu aura renversé.
Et si je trouve grâce au tribunal de mon souverain juge, sil m'est donné de rejoindre l’ange de vertu qui a embelli le peu de jours heureux que j'ai passés dans cette vailée de tant de douleurs, nous prierons ensemble pour la no:nbreuse postérité que nous avons laissée sur la terre. ”
1. À sa mort, M. de Gaspé comptait centquinze enfants et petits-enfants.
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Il est allé rejoin ‘re, dans la terre des vivants, cette compagne chérie, et goûter enfin ce repos qui fut absent de sa vie. Sa dernière heure, accompagnée de prières et de béné lictions, réjouie par toutes les grâces et les secours de la religion, à été douce comme l'espérance, suave comme la charité. Juste ct épuré par les larmes, ils’est vraiment endormi dans le Seigneur : nous qui avons été témoin deses derniers instants, après l’avoirsuivi chaque jour desa maladie, nous pouvons en donner l’assurance à ses amis et à sa famille qui le pleurent.
‘ Cette heureuse mort est un grand exemple qu'il fait bon mettre sous les yeux de la génération présente.
La donceur de M. de Gaspé, sa patience au milieu d’atroces douleurs, furent inaltérab'es jusqu’à la fin. Ceïte
exquise amabilité qu’on admirait chez lui, paraissait plus exquise encore que d'habitude. Il était attendri jusqu'aux larmes des soins maternels que lui prodiguaient ses enfants. Voyant autour de son lit ses trois filles, Madame Stuart Madame Fraser et Madame Hudon, qu'il appelait, en souriant, “ses trois Grâces, ” leur tendresse lui mettait sur les lèvres les plus gracicuses paroles.
“ S’adressant à Madame Alleyn, son autre fille, qui se penchait vers Ini pour l'assister, un sonvenir classique lui venant en mémoire, il se mit à réciter ccs vers d'Ilorace:
Eheu ! fugaces, Posthume, Posthume, Labuntur anni : nec pietas moram
Adferet indomitaeque morti,
Mais, tiens, ma fille, continua il, j'oubliais que tu ne sais pas le latin.
Voici ce que signifie cela: Hélas ! mon ami, les années rapides s’enfuient, et ta piété filiale ne saurait retarder l'indomptable mort.
Le moment suprème du bon vieillard a 6té une scène vraiment biblique.
Entouré de ses enfants ct de ses petitsenfants, qui remplissaient la chambre mortuaire, et qu’il voyait agenouillés autour de sa couche funèbre, son agonic ressemblait à celle des patriarches des anciens temps, Isaac, Jacob, Tobie, expirants, calmes, pleins de jours et d'espérance, au milieu de leur nombreuse postérité. Sa figure cnflammée par la fièvre, illuminée par l'émotion et la ferveur, semblait entourée d’une auréole.
Ses yeux, où toute sa vie ct son âme s'étaient concentrées, brillaient d’un éclat qu’on ne lui avait jamais vu; et
son intelligence était aussi lucide, sa parole aussi claire que dans ses plus beaux jours.
‘ Après avoir dicté ses dernières volontés, distribué ses derniers conseils avec ses dernières charités, il joignit les mains, se recueillit et levant les yeux au ciel: “ Mes enfants, dit-il, je meurs dans la foi en laquelle j'ai été élevé, la foi de l’Eglise catholique, apostolique et romaine. J’ai été absout par le ministre du Seigneur, et j'espère que Dieu aura pitié de mon âme. Mon seul regret est de n’avoir pas mieux vécu. ” Puis étendant les maïns : “ recevez ma dernière bénédiction ; je vous bénis, mes enfants et mes petits enfants. ”
‘ Une de ses filles lui dit alors en sanglotant : Papa, bénissez donc mes petits enfants qui sont absents.” ‘° Oui,
ma chère fille, dit:il, je les bénis. Qu'ils soient heureux sur la terre et bons chrétiens ! ”
M’approchant de lui : “ Je ne vous oublierai pas dans mes prières, lui dis-je.” “ Ni moi, dans l'éternité, ” répondit-il en me serrant affectueusement la main. “ Vous vous rappelez, continua-t-il, ce sauvage, dont je vous ai raconté l’histoire et que ses ennemis torturaient si cruellement. Eh bien! je souffre plus que lui, mais j’offre mes souffrances en expiation de mes péchés.”
‘ Chose étonnante ! sa surdité qui avait été si grande sur la fin de ses jours, disparut, et il suivit avec un profond recucillement les prières des agonisants.
Il se joignit à cette sublime prière qu’il admirait tant, qu'il a cité lui-même, avec un si rare borheur, dans les Anciens Canadiens :
Partez de ce monde, âme chrétienne, ‘ au nom de Dieu le Père tont-puissant ‘qui vous a créée; au nom de Jésns- ‘ Christ, fils du Dieu vivant, qui a souf- ‘ fert pour vous ; au nom du Saint-Esprit “ qui vous a été donné, etc., etc.”
“ Ce fut ensuite un spectacle navrantæt consolant à la fois que de voir ses enfants et ses petits-enfants, venir, l’un après l’antre, baiser, une dernière fois, le front glacé du vicillard, qui adressait à chacun d'eux une parole affectueuse. Enfin, il joignit les mains, leva les ceux, les referma, et, comme son Sauveur, poussa un profond soupir ct ce fut tout. La pâleur de la mort s’étendit sur sa figure qui devint placide et blanche comme un marbre. ” 1