EN ÉGYPTE
Paris, mai 1835.
Vous avez désiré connaître la marche des idées en Allemagne dans ces derniers temps, et les rapports qui rattachent le mouvement intellectuel de ce pays à la synthèse de la Doctrine.
Je vous remercie de l’honneur que vous m’avez fait en me demandant de vous édifier sur ce sujet, et je suis heureux de trouver cette occasion de communier avec vous à travers l’espace.
Permettez-moi de vous offrir ce livre ; je voudrais croire qu’il pourra répondre au besoin de votre pensée. Quoi qu’il en puisse . être, je vous prie de vouloir bien l’accepter comme un témoignage de sympathie respectueuse.
University of Illinois Urbana-Champaign Alternâtes
https://archive.org/details/penfantinmonsieuOOenfa
Égypte.
Mon cher monsieur Heine,
Lorsque je témoignai le désir de connaître par vous l’état actuel des esprits en Allemagne, je n’espérais pas, je l’avoue, une réponse aussi prompte et aussi étendue; je ne pouvais pas m’attendre surtout à une forme aussi agréable. Merci. Vous avez pensé qu’éloigné comme je le suis de presque toutes les personnes que j’aime, et souvent encore poursuivi jusqu’ici par le retentissement des injures que le monde européen m’a prodiguées, vous avez pensé qu’un témoignage public de sympathie me serait doux; vous ne vous êtes pas trompé; encore une fois, merci.
Je n’ai reçu que depuis mon retour au Caire, il y a quelques jours, votre ouvrage; je l’ai lu aussitôt, et malgré tout le plaisir qu’il m’a causé, il me laisse un vide que vous seul pouvez combler; je m’explique.
J’ai passé en revue avec vous tous les grands noms philosophiques de l’Allemagne; mais tous ces noms sont du passé pour moi, c’est une histoire. Tous ces hommes ont accompli leur tâche, tandis qu’il en existe aujourd’hui qui
commencent la leur, et qu’un œil comme le vôtre doit reconnaître dans la foule. Il y a de jeunes hommes en Allemagne, auxquels le public n’a encore décerné que médiocrement les outrages ou la gloire, qu’il ignore meme, et qui cependant portent en eux l’avenir. Il y a en Allemagne les frères des jeunes hommes avec lesquels vous aimez en France à communier, et ces frères sont réciproquement inconnus les uns aux autres. C’est à vous à unir leurs mains et à poser sur leur tête un signe qui les fasse se reconnaître. Ce ne sera plus de l’histoire, ce sera de la politique vivante que vous ferez, ce sera de la religion. Et ici votre tache sera plus douce , car vous aurez bien plutôt à signaler les éléments du progrès que les instruments de retardement ; vous ferez œuvre de poésie descriptive plutôt qu’œuvre de critique philosophique; vous vous ferez moins craindre, mais plus aimer.
Ne redoutez pas surtout de hasarder des prophéties sur l’avenir de quelques jeunes âmes que le monde ne connaît point et qui s’ignorent elles-mêmes ; avec le sentiment profond du progrès qui est en vous, vous pouvez vous laisser aller à vos sympathies; ceux que votre cœur désignera n’attendent peut-être que votre parole pour avoir foi en eux-mêmes , et les erreurs que vous pourriez commettre, dans ces canonisations anticipées, n’ont pas les inconvénients qu’elles auraient en France: la consciencieuse modestie des Allemands a besoin de ce secours, inutile et souvent dangereux pour l’assurance française.
Voyez à quoi vous vous êtes exposé, mon cher monsieur, en me dédiant votre Allemagne; vous m’avez fait désirer, et je demande. Encore une prière.
Après ces deux volumes, spécialement consacrés k la philosophie dogmatique, littéraire et religieuse, je pense que vous vous proposez d’en écrire d’autres sur la situation
politique, morale, artistique et industrielle de l’Allemagne. Ici peut-être n’aurez-vous pas un type comme Spinosa, auquel vous pourrez rapporter tous les progrès; ce ne sera plus un homme , un héros , ce seront les masses, ce sera le peuple qui vous servira de mètre, de critérium, et c’est aussi à lui que vous vous adresserez ; c’est sa langue que vous parlerez, comme c’est aux philosophes que vous venez de parler, et dans leur langue. En d’autres termes, le panthéisme dont la traduction en langue politique est: ASSOCIATION des peuples entre eux et de l’humanité avec le globe, le panthéisme est-il entré dans les masses, et, s’il y est, n’a-t-il pas grand besoin d’excitation puissante pour s’y développer ? Les œuvres d 'art et éé industrie, Immorale et la politique , portent-elles de plus en plus son cachet, comme la philosophie? Je le crois, mais il serait bon d’en donner les preuves. Or je conçois deux sortes de preuves pour atteindre un pareil but : la preuve historique, que je nommerai preuve de droit , et la preuve d’art, que je nommerai preuve de fait ; la première basée sur les traditions , l’autre sur les espérances populaires; l’une racontant, l’autre imaginant la marche du peuple vers le panthéisme politique et industriel , toutes deux exprimant la transition du patriotisme à la philanthropie et de l’exploitation du globe à l’association avec le globe, toutes deux fondues dans un drame vivant, palpitant, présent, qui serait de toutes les preuves la meilleure.
Je crois que jusqu’à présent on n’a pas religieusement utilisé pour l’Allemagne le grand drame napoléonien , et c’est par-là surtout qu’il serait beau de rectifier, de transformer madame de Staël, de lui succéder.
Vous êtes parti de Luther, et vous finissez à peu près par M. Cousin; vous, ami du progrès, vous deviez finir
par Napoléon , ou au moins vous devez recommencer par lui, par son époque, par son peuple. Je dis par son peuple, parce qu’il n’y a plus de difficulté à faire adopter aux Allemands un étranger, Descartes ou Spinosa, par exemple, pour initiateur, voire Napoléon, quoiqu’un empereur passe plus difficilement qu’un philosophe; mais reconnaître un peuple comme inspirateur , c’est très difficile, si j’en juge par votre prophétie sur la révolution allemande, et vos conseils à la France en pareil cas, que je ne prends cependant pas à la lettre. Or nous marchons vers l’association des peuples , et il s’agit d’y contribuer, comme vous venez de travailler à celle des philosophes français et allemands.
Voyez votre belle décomposition de la philosophie cartésienne ou française , en philosophie anglaise et allemande, toutes deux résumées ensuite par le Grand Juif. Un Juif initiateur des chrétiens! c’aurait été au moyenâge un blasphème pour lequel vous auriez été brûlé; aujourd’hui peut-être serez-vous brûlé en effigie dans quelques universités allemandes, si vous dites que les Français ont initié l’Europe au panthéisme en politique et en industrie; mais, parmi toutes les vérités, celles qui donnent à leurs apôtres un peu de martyre ne sont pas à dédaigner.
Je reviens au drame que j’ai nommé napoléonien , pour conserver la forme aristocratique que vous avez adoptée, en prenant des hommes pour têtes de chapitre. Aujourd’hui, dis-je, ce sont des peuples qu’il faut faire entrer en famille, comme vous avez fait pour Descartes, Locke, Leibnitz et Spinosa, tous de nations différentes, et pour tous les autres philosophes que vous avez fait descendre de la triple souche cartésienne. Ce sont des peuples ; par conséquent, le drame napoléonien s’appellerait plutôt révolution française, révolution européenne, universelle.
panthéistique. Or, révolution française, en politique et en industrie, c’est Luther en religion et en philosophie; et vous voyez que là ce n’est plus un homme, c’est un peuple qu’il faut prendre. Comment, par la révolution française, le panthéisme politique et industriel est-il né, et se répand-il en Allemagne? Quels rôles remplissent l’Autriche, la Prusse et les Etats dits Confédération du Rhin, dans l’assimilation de cette vie nouvelle? Dans quels lieux et comment la politique , les mœurs , l’industrie et l’art s’emparent-ils des sentiments panthéistiques qui viennent d’éclater en France?
En effet, la révolution française est bien l’expression humaine, populaire, vivante, de la foi panthéistique de Spinosa , non dans sa partie pratique et destructive , mais dans sa partie théorique. Philanthropie, association entre les peuples, liberté des échanges, tolérance religieuse, voilà ce que tout le monde rêve , au milieu des échafauds, de la guerre, du maximum, et de l’incendie des couvents et des églises.
Cette contradiction entre le rêve et la réalité, entre la théorie et la pratique, est même (soit dit en passant pour que la manière dont j’ai parlé du spinosisme n’induise pas à erreur ), cette contradiction est une preuve de l’im perfection du panthéisme éminemment théorique, éminemment philosophique et non religieux de Spinosa, imperfection qui consiste dans le peu de place qu’y occupe , si même il s’y trouve , le sentiment de hiérarchie , l’appréciation des différences , la distinction du bien et du mal , imperfection qui le rend impropre à la pratique, à la politique , parce qu’il n’implique pas autant l’idée d’ordre que celle de liberté, parce qu’il n’engendre directement que celle d’égalité , les différences devenant des in-\ (miment petits négligeables.