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Mais ne discutons pas ici le spinosisme; du panthéisme confus au panthéisme ordonné , il y a toute la distance qui sépare les mots philosophie et religion , et j’admets qu’on peut être très utile aujourd’hui en se tenant dans ou du moins sur les limites de la philosophie.
Revenons encore à notre révolution française.
Yous vous rappelez peut-être que , dans le Globe , nous avions ainsi caractérisé l’affamiliation des trois grands peuples européens , en les rattachant à notre trinité, RELI- GION, Science, Industrie, savoir : La FRANCE, I’Aliæmagne et I’Angleterre; et nous en avions conclu une division de travail dans la grande œuvre du progrès humanitaire. Une décomposition semblable de la famille allemande me paraît devoir être faite, si l’on ne veut pas tuer l’Allemagne, en cherchant à l’emprisonner dans l’unité confuse à laquelle conduirait le vieux patriotisme germanique des écoles. Et c’est en appréciant la forme sous laquelle, dans chacune des parties de l’Allemagne, le panthéisme de la révolution française s’est introduit et propagé, que cette classification trinaire pourrait être faite.
Peut-être vais-je blesser vos sympathies , en vous disant, sous ce rapport, mon opinion; mais vous connaissez plus que moi l’Allemagne, vous rectifierez ce que vous croirez une erreur.
Luther avait commencé la réforme en Allemagne, l’Angleterre fit ensuite la sienne , puis vint la France; et pourtant la FRANCE me paraît répondre au mot RELIGION , I’Allemagne à la Science, et FAngleterre à I’Industrie ; Luther fit une réforme plus théorique que pratique , l’Angleterre fît le contraire; mais la France fit une vraie révolution , morale, politique, religieuse.
Et cependant la France a dû paraître bien arriérée aux
Allemands, alors qu’elle massacrait et chassait les huguenots, ou même alors qu’elle se couvrait du manteau troué de Bossuet , pour cacher son timide protestantisme. Elle devait paraître bien servile aux Anglais, alors qu’elle pliait encore devant un despote et que la tête d’un roi tombait à Londres sous la hache du bourreau. Eh bien! malgré tout cela, la France, un beau jour, a brisé tous les trônes , et a fait des écuries , des greniers à foin et des casernes de ses églises.
De même , c’est à l’Autriche que je donne le rôle sacerdotal , parce que c’est elle qui a réellement gouverné l’Allemagne pendant et depuis la révolution française; je le lui donne précisément parce quelle a résisté à l’envahissement des idées révolutionnaires dont les autres Etals allemands, sans elle, se seraient enivrés. En fait, c’est M. de Metternich et la diète autrichienne de Francfort qui , au dehors et au dedans , ont conduit les destinées germaines; comme la France, par Bossuet et Louis XIV, avait conduit les destinées chrétiennes et monarchiques de l’Europe, à travers Luther et la révolution anglaise; par Bossuet, le premier et le plus grand juste-milieu du monde; par Louis XIY , colossal révolutionnaire qui a tué la féodalité dans la noblesse bien plus radicalement que n’ont pu le faire l’Angleterre et l’Allemagne.
Voyons donc d’un peu haut l’Autriche, regardons au loin dans son avenir, et ne la jugeons pas trop sur les apparences; mais surtout ne prenez pas les analogies que je viens d’établir pour des identités; car il ne s’agit pour l’avenir ni de hache de bourreau ni de torche de sansculotte.
L’Autriche va sortir de son sommeil apparent; c’est en elle que gît vraiment la moralité allemande, la vie du Saint Empire. Ce n’est que lorsqu’elle aura une foi , .une
volonté que l’ Allemagne tout entière pourra marcher d’ensemble, avec unité; jusque là tous les efforts, très louables d’ailleurs, des autres membres de l’unité germaine seront désordonnés et sans grands résultats ; ce sont les oscillations des bras et le balancement des jarrets, mais ce n’est pas le saut que le corps germanique doit faire.
L’Autriche est dépositaire de l’ordre, de la hiérarchie, du sentiment du devoir et surtout de celui de la paix; elle n’a besoin que de les transformer ; tandis qu’en Prusse et sur le Rhin , il faut les faire renaître; ils y sont morts; et je me réjouis de voir que la Bavière pourra donner, la première, la main à l’Autriche, quand il en sera temps, grâce au mouvement catholique qu’elle manifeste.
Et si, pour confirmer ces idées , pour lesquelles je ne me suis appuyé que sur notre Europe telle qu’elle était au traité de Westphalie, j’agrandis la scène; si je lève le rideau qui nous sépare du Nord et qui nous cacha le soleil d’Orient; si j’entre dans la politique du grand continent européen, asiatique, africain, dites, n’est-ce pasl’Autriche qui, de toutes les puissances d’Allemagne, devra jouer le grand rôle dans cette immense politique ? Or , c’est là la politique panthéistique vers laquelle nous marchons, et dans laquelle les petites politiques des nations viendront éteindre leurs mesquines jalousies.
Si nous reconnaissons que le dogme de la liberté et de l’égalité est incomplet, imparfait pour diriger les peuples, bénissons donc l’Autriche d’avoir résisté comme elle l’a fait à l’envahissement de, ces idées purement révolutionnaires, et de les avoir repoussées même dans un Joseph II; bénissons la patience sublime de ce peuple qui revenait sans cesse se faire sabrer par la révolution incarnée dans Napoléon, et ne se lassait point de son humiliation et de
ses défaites; bénissons l’Autriche de ce qu’elle donne un noble asile aux derniers représentants du droit féodal, à nos vieux Bourbons; car Dieu n’a pas dit encore son dernier mot sur la forme de la transaction par laquelle l’humanité annule un vieux droit et lui en substitue un nouveau; bénissons-la enfin de ce qu’elle a passé pardessus les Alpes une main pesante qui comprime les peuples d’Italie et les empêche de se poignarder. Entourée de nations ou fermente la liberté, sa voix calme et grave répète sans cesse : Enfants, vous n’aimez pas l’ordre, vous n’étes pas murs pour la liberté.
La guerre contre la Sainte-Alliance , contre la diète de Francfort, contre l’obscurantisme des cabinets, me paraît donc chose usée, du moins pour les hommes de forte trempe; il est bon, sans doute, qu’il y ait encore une masse de publicistes quotidiens et autres, qui criaillent sur ce ton, comme il était bon que plusieurs criassent contre les jésuites et pour les biens nationaux , sous la Restauration; mais c’est une petite guerre et une triste chanson. DIEU ne distribue pas aveuglément la puissance dans le monde, et il ne la jette point devant nous seulement pour que nous la foulions aux pieds; l’homme religieux ne saurait trop s’appliquer a découvrir pour quel but DIEU la donne, et à manier et perfectionner l’instrument qui la renferme, non à le briser.
L’Autriche est donc, selon moi, le centre, Vaine de la vie allemande, et la Prusse savante en est F intelligence , tandis que les bras de ce grand corps s’étendent le long du Rhin. A la Prusse le sentiment de X unité, aux Etats du Rhin la multiplicité ; aussi ces derniers sont-ils constitutionnels, tandis que la Prusse reste encore monarchique, malgré ses théories de liberté, parce que l’unité est sa première condition d’existence. Au Nord la science , et
surtout le perfectionnement de la science; à l’Ouest l’industrie, la pratique, et particulièrement aussi l’enseignement de la science; au centre et au Midi l’amour, la religion, la musique , la paix. Oui, c’est parce qu’elle est conservatrice des sentiments sociaux, généraux, religieux, politiques, pacifiques, harmoniques, que je place l’Autriche entre tous les Etats allemands , comme la France entre l’Angleterre et l’Allemagne; la France qui n’a pu se faire protestante comme l’Allemagne, parce qu’elle est trop universelle , la France qui ne saurait vivre long-temps du régime constitutionnel comme l’Angleterre^ parce qu’elle aime le grand , le beau , la gloire , et que le parlementarisme ne donne qu’un juste-milieu entre le grand et le petit, le beau et le laid, la gloire et le déshonneur. Et de même l’Autriche , avec un instinct sublime , plein de prudence, de raison, de bonhomie, l’Autriche n’a pas encore pu croire que les jeunes gens des écoles, et les avocats, et les médecins, et quelques bourgeois beaux parleurs de salon, connussent mieux les besoins du peuple et entendissent mieux la politique européenne, universelle, que M. de Metternich et tous ses vieux diplomates et administrateurs, nés, élevés, et blanchis dans les affaires.
Je me laisse aller beaucoup plus loin que je ne pensais, en causant avec vous , mon cher monsieur, et pourtant je crains, le sujet est si vaste, d’avoir été obscur, comme il m’est arrivé d’autres fois, m’a-t-on dit. Je sens surtoutcombien tout ceci est incomplet pour rendre la pensée qui m’agite et que je crois utile de vous dire.
Une autre forme rendra peut-être plus claire cette pensée,
M. de Talleyrand a vu , à la fin de sa carrière, se réaliser le rêve de sa vie, l’union de la France et de l’Angleterre;
c’est un intérêt commun qui les lie et les force à la paix. L’union de la France et de l’Allemagne est un but digne d’émouvoir aujourd’hui l’ambition des hommes politiques; aussi beaucoup s’en occupent ; mais par cela seul qu’on ne sent pas, en général, que c’est, avant tout, l’Autriche qu’il faut lier à la France, on se consume en efforts qui seraient souvent de nature à retarder plutôt qu’à hâter cette union. Ainsi, montrer, comme vous le faites, la communion de doctrine du nord de l’Allemagne avec la France, et faire sentir, comme l’ont fait bien d’autres, la communauté à' intérêts des États du Rhin et de la France, c’est, pour le but dont je parle, faire comme nos ultras et nos libéraux français, qui auraient volontiers porté une armée Française en Irlande pour sauver son catholicisme et son indépendance, et qui, par la profession de pareilles sympathies, servaient momentanément l’Irlande, il est vrai , mais nuisaient indirectement à l’union de la France avec la Grande- Bretagne. Je sais bien que les praticiens politiques , plus clairvoyants que les théoriciens, sentent parfaitement que l’union avec l’Autriche est plus importante que celle avec la Prusse et tous les petits royaumes du Rhin ; mais leur erreur est de penser qu’ils pourront parvenir à cette union par le même moyen quia déterminé celle avec l’Angleterre, par l’intérêt, et cette erreur leur fait commettre un véritable non-sens ; ainsi ils lui font peur, tant qu’ils peuvent, du Barbare du Nord , oubliant que ce Barbare est précisément, aux yeux de l’Autriche, le défenseur des grands principes sociaux , ordre , autorité , religion , et que selon elle, DIEU n’a donné place à la Russie dans la politique européenne, que pour sauver le monde des envahissements de l’anarchie, de la démocratie , de l’athéisme. — Non, ce n’est pas par un intérêt commun, c’est par un devoir commun qu’on peut s’unir avec l’Autriche ; il faut parler
àson«/?zeéminemmentprudenteet sage, et nonàsa bourse; car son peuple jouit de plus d’aisance que le peuple anglais et ses grands ne sont pas avides comme des lords.
Vous qui vous sentez mission de contribuer à l’union de ces deux grands peuples, hâtez-vous donc d’aborder, vous poète, un sujet où votre verve puisse se prendre et votre aine se peindre ; quittez les bancs et les chaires de la philosophie ; ce n’est pas là que vous devez reprendre et continuer madame de Staël. Faites-nous connaître le cœur de l’Allemand et non les mystères de sa pensée; osez dire bien haut les vertus de ce peuple sage, laborieux, économe, bon, éclairé, que Napoléon et nos libéraux nous ont tant appris à regarder comme des automates ignares, abrutis par le despotisme. Parlez-nous de son beau fleuve , de sa riche terre, de ses tranquilles villages, de ses mœurs si simples, si patriarcales, depuis l’empereur jusqu’au paysan; rappelez-nous les traditions de grandeur et de dignité de ce Saint-Empire, qui sont encore vivantes, tandis que partout ailleurs disparaissent la grandeur et la dignité; dites à tous les hommes qui aiment l’harmonie ce qu’ils doivent espérer d’un peuple qui a enfanté Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, d’un peuple qui a mêlé à son sang, dans ses veines allemandes, tant du sang poétique de l’Italie et de l’Espagne, d’un peuple qui a si long-temps porté sur sa tête l’une des deux couronnes du monde chrétien, et qui, malgré Luther, malgré Napoléon, la conserve encore; alors vous aurez le droit de vous faire écouter, même à la diète de Francfort , quand vous réclamerez pour le brave Kaïserlich un peu plus d’indépendance, de liberté.
C’est si beau un peuple qui, à cette époque où toutes les bases de l’ordre social ont été ébranlées, fouillées, bouleversées, a conservé sa vieille foi tant qu’une nouvelle croyance n’est pas venue le saisir au cœur; un peuple qui
sait tout ce que X intelligence et la force de l’homme ont fait pour détruire l’édifice du passé, mais qui , n’ayant pas vu qu’une ame élue de DIEU ait inspiré et dessiné le plan de l’édifice nouveau, garde prudemment son vieux château gothique et sa vieille cathédrale, qu’il préfère encore à nos maisons bourgeoises et à nos salles de députés! C’est beau comme De Maistre, comme Bonald, comme Chateaubriand et Lamartine. Lorsque nous rêvons avec ces grands poètes , de même que lorsque nous suivons le Danube , nous rencontrons, jusque dans la plus petite masure, une famille, une religion, une autorité, nous, pauvres orphelins, qui n’avons plus de CHEF, de Dû EU, de PÈRE.
Je serais heureux si je parvenais à vous faire partager le sentiment que m’inspirent de pareils hommes et un pareil peuple , car vous savez assez que je n’ai pas plus que vous le désir de voir régner dans l’avenir la morale, la religion et la politique du passé; mais je me crois seulement juste et vrai quand je les admire encore aujourd’hui, et je crois même que c’est un bon calcul de chercher à les convertir plutôt qu’à les écraser1. De plus forts que nous à détruire ont essayé et n’ont pas pu; construisons donc sagement, et pour cela employons les bons matériaux du passé, ceux sur lesquels la massue et la bâche ont passé et n’ont rien fait; ce serait folie de ne pas en tirer parti , et surtout de perdre son temps à vouloir les réduire en poussière.
Je me crois seulement juste et vrai, dis-je, et tant qu’on ne sera pas juste et vrai avec l’Autrichien, on n’aura pas prise sur lui ; vérité, justice, franchise sont des vertus innées
(i) Voyez comment Chateaubriand s’est converti, comment Lamartine se convertit chaque jour; est-ce parce qu’on leur a fait peur ou parce que leur intérêt matériel les pousse ? Non, c’est parce qu’ils ont du cœur et qu’ils aiment la gloire; on a parlé a leur cœur, et on leur donne ce qu’ils aiment.
chez lui. Remarquez bien que je dis l’Autrichien en général, et que je ne tiens pas compte de quelques jésuites ou commissaires de police de chancellerie, qui d’ailleurs sont souvent des étrangers.
A propos de justice, êtes- vous bien certain que'M. Schelling soit un homme vendu?
J’aurais aimé à croire que M. Schelling, comme quelques autres philosophes, s’était aperçu, en s’occupant un peu plus de la pratique , que sa philosophie ne tenait pas toujours assez compte d’un élément très important dans les affaires humaines , du temps. Chose curieuse, il semblerait que les savants, les théoriciens , hommes de l’esprit , de la pensée, du nombre, du temps , devraient être moins pressés que les praticiens de voir réaliser des théories; pas du tout. Je crois pourtant qu’il en sera ainsi un jour, mais à une condition, c’est qu’avant toutes choses ils croiront, comme Lessing, à la vie éternelle . Aujourd’hui cette croyance est rare chez les philosophes; aussi lorsqu’entrant aux affaires ils s’aperçoivent des impossibilités pratiques de leurs systèmes, de'routés, ils se jettent souvent dansl’ornière de ceux qui les ont précédés, n’y marchant qu’au jour le jour, et résistant même à leurs anciennes théories; mais cette réaction toute naturelle prouve moins d’égoïsme que d’embarras ; elle ne prouve pas surtout qu’on travaille consciencieusement \ faire le malheur des peuples.
Puisque j’ai parlé de la vie éternelle, je vous demanderai si vous n’êtes pas étonné, vous qui parlez dans ces deux premiers volumes de religion, de philosophie et de morale, de n’avoir rien dit sur la vie éternelle, sur le : éXoü viensje et où vais-je? sur les récompenses et les peines, en un mot, sur le progrès de Y être * vous qui parlez si bien des progrès de X humanité. Ah! n’oubliez pas cela quand vous parlerez à l’ Autriche ! le bon Autrichien repousserait encore
et votre philosophie, et votre Dieu, et votre politique, et votre liberté, et vous-même, et il aurait raison.
Cette digression sur M. Schelling me conduit à une observation plus générale.
Vous aimez trop l’Allemagne, mon cher monsieur, et vous m’avez donné à moi-même un témoignage trop certain de votre affection, pour que je puisse craindre de vous blesser en élevant jusqu’au ton du reproche l’opinion que j’émets sur votre ouvrage : je le ferai donc.
Non, l’Allemagne n’a pas besoin qu’on neutralise par des plaisanteries profanes l’influence de la religion (pag. 5). C’est par des moyens sérieux, graves, qu’il faut, non pas neutraliser, mais transformer la religion des Allemands; et ce n’est pas non plus par une critique amère d’hommes qui, malgré leurs fautes, ont rendu de grands services à l’humanité, qu’on doit combattre des opinions et des actes que l’on juge rétrogrades; car il n’est presque aucun des hommes ainsi critiqués qui n’ait la conscience de tenir une conduite favorable à leurs semblables; et ils n’ont pas toujours tort. Il est souvent bon , sans doute, d’unir la sévérité à la justice; mais rien ne légitime l’ingratitude; les hommes puissants ne sont déjà pas si nombreux que nous nous empressions d’en rouler une partie dans la boue.
Croyez-en, mon cher monsieur Heine, un homme qui a reçu de tous injures et mépris , pour ses travaux , pour sa vie, et qui attend toutefois avec calme la justice du monde; croyez-moi , vous qui êtes un des premiers organes de cette justice, et qui êtes venu guérir l’une des innombrables blessures de mon cœur; croyez-moi, rien de plus sacré pour l’homme que l’homme lui-même ; or, sur les choses sacrées, ahstenons-nousde la plaisanterie profane. L’homme qui met au pilori voltairien son semblable, remplit les fonctions de bourreau, non d’enseigneur, de prêtre, de
père de l’humanité; laissous aux enfants du passé ees armes que réprouve déjà le présent et que brisera l’avenir. Je vais plus loin et j’affirme qu’en thèse générale il est aussi immoral de dévoiler publiquement les fautes et les faiblesses d’un homme puissant, surtout durant sa vie , qu’il était immoral à Rousseau (qui ne se serait pas confessé à un prêtre) de jeter la confession de ses turpitudes à la face du monde; car on écrase ainsi ou bien on exaspère de fortes âmes, et d’une autre part on répand dans les masses une défiance funeste, on les met en garde contre la science et le génie. Si l’on publiait avec soin tous les noms des malades tués ou estropiés par les Dupuytren , les Dubois, les Broussais, les Récamier, nous retomberions bien vite dans les mains des sorciers et des bonnes femmes, et dans tous les cas nous augmenterions nos chances de mort, car le malade qui n’a pas confiance dans son médecin est à moitié mort d’avance.
Moi, qui suis si heureux d’avoir lu vos deux premiers volumes, et qui ai bien su discerner ce que vous avez cru devoir de concessions à l’esprit critique de vos lecteurs français et allemands, je vous blâme! C’est parce que, je l’espère, vous verrez dans ces reproches une preuve de l’intérêt que je prends à vos travaux , et de l’affection que votre délicate et reconnaissante attention pour moi m’a inspirée; c’est parce que j’ai senti votre cœur dans votre hardie dédicace, que je m’adresse à votre cœur, et que je vous traite comme étant de ma famille.
Je relis ce que j’ai écrit, et je sens la nécessité d’ajouter quelques mots pour expliquer plus clairement ma pensée première, ma preuve de droit et de fait , historique et artistique, et de la rattacher à ce que je vous dis de l’Autriche et de la révolution française.
Une histoire de l’Autriche depuis Luther, sa position
à l’égard de la Turquie et de la Russie d’une part, de l’autre à l’égard des Etats européens, cette position du SAINT-Empire entre le protestantisme allemand, le protestantisme grec et le mahométisme , qui est cause et effet de son immobilité, n’a pas été jusqu’ici assez appréciée; car, si elle l’avait été , il y aurait injustice criante à lui reprocher cette immobilité qui nous a sauvés tous de l’autocratie mahome'tane, de l’autocratie russe, et même de la théocratie romaine; et c’est encore la persévérante Autriche qui a le plus contribué de son sang à nous sauver de l’autocratie napoléonienne.
Robertson a fait un beau tableau de l’Europe pour écrire son Charles Y; il faut refaire et continuer ce tableau pour écrire la vie du peuple autrichien au dix-neuvième siècle. Cette histoire sera grande comme le Requiem de Mozart, car il s’agit d’enterrer dignement le moyenâge qui a deux tombeaux, l’un à Vienne, l’autre à Rome, et de préluder à sa transfiguration.
J’ai parlé de Y histoire, et j’ai nommé Robertson, comme exemple; quant à Xart, Schiller a fait don Carlos, qui est l’analogue de l’œuvre à? art que je conçois. Mais aujourd’hui les formes changent; il ne s’agit plus, pour le récit , d’un Charles V, pour le drame , d’un Posa ; ce sont des peuples qu’il faut peindre et mettre en scène à la manière biblique; c’est la PASSION (la France), et la Sagesse (l’Autriche), qu’il faut incarner dans des masses et non plus dans des hommes.
Qu’est devenu le PEUPLE DE DIEU depuis la venue de JÉSUS?
Il est parti avec saint Paul et s’est emparé du vieil empire romain ; puis, après six siècles de travaux inouïs pour pacifier les Barbares, il est reparti pour l’Orient, ou, «à la suite de Mahomet, il a détruit bien des fétiches et brisé
bien des idoles; et après six siècles encore, ses tribus s’étant grossies en Orient comme en Occident, il est revenu visiter ses conquêtes d’Orient. Infatigable voyageur, en tous lieux il laisse des lévites, et tous, un jour, à un même signe , doivent se reconnaître. Il retrouve ses lévites en Occident, qui sommeillent; il les secoue avec Luther, et, cherchant toujours la terre promise, il marche, sur les vaisseaux espagnols, portugais, anglais, hollandais, français à la découverte d’un nouveau monde ; là il détruit encore des fétiches et des idoles, et il court en détruire encore en Afrique, dans l’Inde, posant toujours des lévites en sentinelles chez tous les peuples qu’il visite, et grandissant toujours en nombre et en puissance. Enfin, il revient encore une fois en Europe, et, trouvant de nouveau ses lévites endormis, il sonne un épouvantable tocsin en France, et charge Napoléon de le faire retentir avec le bronze sur toute la terre. Aujourd'hui V Orient le rappelle.
Voilà le juif errant , mais ce n’est point un homme; il ne se nomme point Ahasvérus, il se nomme ISRAËL 4.
Mais quels sont les lévites du peuple de DIEU? ou sont les oints du SEIGNEUR ? ou sont les sentinelles hautplacées , chargées de la direction des peuples conquis ? comment se nomment les ministres du TRES-HAUT, qui doivent un jour, à un même signe, faire marcher tous ces peuples à l’universelle communion ? Ils se nomment
(i) Je ne voudrais pas que vous vissiez ici une critique de M. Quinet , quoique son Ahasvérus ne soit à mes yeux qu’un grand espoir, qu’un essai d’un génie qui n’a pas encore trouvé son cadre et sa forme ; d’ailleurs j’ai vu dans la Revue des Deux- Mondes des pages que, par réaction, vous lui avez inspirées, et n’eût-il fait que cela , malgré l’excès du sentiment chrétien que ces belles pages renferment, j’espérerais beaucoup en lui, et je l’aimerais.
PROPHÈTES, mais ils se nomment aussi ROIS; le droit et le fait, le savoirs t le pouvoir.
Or, voyez comme les chrétiens ont fait peu de chose en Europe tant qu’ils n’ont pas trouvé un Constantin ; voyez comme Luther aurait avorté , s’il n’avait pas eu pour lui promptement des têtes couronnées; voyez même Voltaire sans Frédéric et Catherine.
Prophète , que votre voix parvienne à l’oreille des rois, si vous voulez affranchir les peuples ; depuis trois siècles les prophètes ne- veulent être écoutés que des peuples ! Vrais chrétiens,' ils négligent ou méprisent les puissants de la terre ! Quoi? Jésus aurait-il raison jusqu’à la fin, et parce que CÉSAR a porté la glorieuse épée, faut-il donc qu’il meure par l’épée ? n’est-il pas déjà assez mutilé par la hache? Non, à sa noble vie nous ne donnerons pas une mort infâme ; plus d’échafaud pour Louis XVI, plus de Sainte-Hélène pour Napoléon. Le jour de lajustice approche; Dieu n’a pas fait tomber toutes les têtes couronnées, parce qu’il ne veut pas faire peser sur l’humanité, jusqu’à la fin des siècles , le poids d’immenses ingratitudes.
Prophète , songez que les rois de nos jours ne peuvent pas être des David , des Salomon , rois et prophètes à la fois. Ne prenons pas le présent pour l’avenir ; il y a encore deux pouvoirs dans le monde , celui des prophètes et celui des rois. Eh bien ! ces deux pouvoirs ne finiront pas par une bataille, ou bien ils y périraient tous deux, et i humanité tout entière avec eux, car le vainqueur ne pourrait régner sur l’avenir, qui ne veut qu’un maître pacifique et non un bourreau couvert de sang.
Prophète, relisez le Nouveau Christianisme de Saint- Simon.
Je crois qu’alors vous aurez compris mon idée, et que ma lettre, souvent confuse et désordonnée, sera comme ces
préludes bizarres qu’un compositeur exécute avant d'écrire, et dans lesquels un artiste seul peut découvrir et suivre l’inspiration qui anime le musicien.
Relisez le Nouveau Christianisme , et si vous avez l’occasion de voir Rodrigues et de causer avec lui, je vous engage fort à la saisir.
Adieu, mon cher monsieur; merci encore une fois. Dites à Guéroult, je vous prie, combien je lui sais gré d’avoir exécuté si heureusement la commission dont je l’avais chargé près de vous. Ne nous faites pas attendre long-temps de nouveaux travaux, car ils sont pour nous de vraies bénédictions de DIEU.
A travers l’espace je vous serre bien affectueusement la main.
Barrage du Nil, 11 octobre
P. S. Je viens de lire dans la Revue des Deux-Mondes votre préface du Reisebilder; elle me fait presque considérer ma longue lettre comme inutile; car cette préface me montre que tout ce que je vous écris était déjà en vous, et que la route que je vous indique est tout simplement votre route; seulement vous attendez le temps opportun pour marcher, et vous faites bien.
TAllIS. — IMPRIMERIE DE E. DÜVERGER,
RUE UE VEKNKUIL, ||° 4-