LE ROMAN DE LA SOIXANTIEME ANNÉE
Je dors sans reposer ; je m'éveille et je pleure ; Mon front révèle au jour le trouble de mes nuits.
Au lieu du long sommeil si paisible à mon âge, J'ai des songes confus où je me sens brûler. Ils sont en vain pour moi d'un funeste présage : Je n'y puis rien comprendre et je n'ose en parler.
J'ai perdu cet éclat dont s'enivrait ma mère, Qui n'a que ses baisers pour calmer ma douleur. Mais pourquoi les vieillards me plaindre avec mystère? Pourquoi les jeunes gens rire de ma pâleur?
Je rêve, et nul objet n'occupe ma pensée ;
Toujours quelque frayeur sur mes sens vient agir.
Le coupable a-t-il donc l'âme plus oppressée?
Un coup d'œil m'embarrasse, un mot me fait rougir...
Bien que dans ses apprêts la parure me pèse, Suis-je parée enfin, je voudrais l'être mieux ; Et je sens que mon cœur a besoin que je plaise, Sans trouver doux pourtant de plaire à tous les yeux.
Pour mes oiseaux chéris je n'ai plus de caresses ; Je néglige mes fleurs, je repousse mon chien. Verrai- je ainsi finir mes premières tendresses? Dieu m" a-t-il condamnée à ne plus aimer rien?
Mais voici l'étranger dont la voix est si tendre. Hier, sous la feuillée, il a suivi mes pas. Seul, il chante et soupire. Approchons pour entendre Si du mal que j'éprouve il ne se plaindrait pas.
Dernières chansons, 108 (1).
Lui-même. 0 ne se sent pas moins touché ; U chante son amour, avec les chaimantes puérilités des jeunes gens qui aiment pour la première fois. H s'adresse à la rivière
(1) Les références des Dernières chansons renvoient à l'édition de 1859, in-18.
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dont les flots caressent, au bain, le corps de sa « noble amante». Il maudit les artifices de l'amour, qui prend, malgré eux, les hommes dans les pièges de l'éternelle sirène. (La Sirène.) Et quand il voit, tout compte fait, qu'il n'y a rien à espérer dans ce roman qui s'est offert à lui, il écrit l'avant-dernier couplet du Jongleur :
Mais, sur son grabat, quels fantômes Chaque jour troublent ses esprits?
H ressent là tous les symptômes Des maux que son luth a guéris. Ennuis, chagrins, fièvres, misère, Se vengent du roi des jongleurs.
L'amour s'y joint, amour sincère, Qui ne l'a nourri que de pleurs.
Dernières cliansons, 180.
Legouvé, qui eut indirectement la confession du pauvre grand homme, raconte ainsi le dénouement de l'aventure :
Mais il était Béranger ; mais cette jeune fille avait un père et une mère dont elle était la joie et l'orgueil. Toute une longue vie d'honneur ne permettait pas au poète cette infamie ; on ne se débarrasse pas comme on veut de soixante ans de probité. D. se serait fait horreur à lui-même, si, tout entraîné qu'il fût, il avait profité de l'entraînement de cette jeune fille... H vint se cacher dans un petit village, comme un pauvre animal blessé va se réfugier au plus épais d'un taillis pour laisser couler le sang de sa blessure.
Soixante ans de souvenirs, I, 214.
Judith et ses amis les plus intimes conspirèrent pieusement pour assurer sa guérison. Judith le laissa momentanément seul. Dupont de l'Eure l'appela en Normandie; son neveu Forget se chargea de lui créer un alibi ; Lamennais lui-même se prêta à la touchante supercherie. Un familier, qui semble bien être Perrotin, lui dénicha un pavillon isolé à Fontenay-sous-Bois et liquida sa situation
à Tours. Sous le nom de M. Berger, simple contraction de Béranger, le vieux chansonnier vint se réfugier dans cet asile. Là « il prit son courage à deux mains, s'arraisonna et se guérit (1) ». Quand ses amis le rencontrèrent, ils ne s'aperçurent de rien ou firent semblant de ne rien apercevoir. Le hasard avait voulu que la première personne de connaissance qui le découvrît, fut cette vieille commère de Dupin, son ancien défenseur. Ainsi finit cette histoire d'amour, qui est tout de môme fort honorable pour Béranger.
Ses convictions républicaines, hautement affichées, désignaient d'avance Béranger pour .un rôle important dans la révolution de 1848. Il passait même pour l'avoir annoncée, dans une pièce d'ailleurs médiocre, le Déluge, publiée en 1847. Cependant il fut un peu surpris par elle et il sp montra inquiet sur la précipitation avec laquelle se déroulaient les événements. Son attitude dans la circonstance ayant été faussement interprétée, il n'est pas inutile de donner ici la véritable expression de ses sentiments. La révolution s'accomplissait le 24 février; le 1er mars, Béranger écrivait à un ami :
Depuis le grand événement, ma joie, comme celle des vieillaids, a été mêlée de bien des craintes. Croyez-moi ; restez où vous êtes ; calmez votre ardeur, qui dans ce moment ne peut avoir d'utilité pour la patrie. Faites seulement des vœux pour les hommes généreux qui assument la responsabilité du sort de la France.
Tout ici a été admirablement ; tout va encore très bien ; mais il faut que cela dure. Les départements vont être appelés à se prononcer. Quelle forme donner à cet appel?... Comment fournir
(1) Sainte-Beuve.
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à l'existence des travailleurs que le resserrement des capitaux va mettre sans ouvrage? Comment satisfaire aux coureurs de places?...
Puissent tous les obstacles disparaître devant la ferme volonté des hommes de bien qui, jusqu'à présent, dominent les prétentions personnelles qui se font jour de toute part, et peut-être jusqu'au sein du conseil !...
Ce que nous avons vu du peuple est si miraculeux qu'on doit espérer beaucoup ; mais, quoique sûr qu'un jour ou l'autre mes espérances et mes vœux s'accompliront, je n'en dois pas moins recommander la prudence aux gens qui sont dans votre position. N'attribuez donc pas à des craintes, autres que celles que je vous exprime, les conseils que je vous donne. Je compte beaucoup sur Lamartine. Voilà le premier poète qui soit propre aux grandes choses. Son courage égale son éloquence. Il est beau de le voir à côté des quatre-vingts ans de vertus de mon cher Dupont, dont le dévouement patriotique ne peut être trop admiré...
Apud Arnoult, Béranger, II, 336.
Trois jours après, il écrit' à l'ami Bretonneau de Tours, dans le même sens.
Nous voilà redevenus républicains, peut-être un peu trop tôt et un peu trop vite. Nous voulions descendre l'escalier marche à marche ; on nous a fait sauter un étage tout entier. A qui la faute? Au gouvernement défunt, roi et ministres, conservateurs et opposants à la fois...
Comme je voulais qu'on sût que ce gouvernement (le gouvernement provisoire) avait mon adhésion pleine et entière — car il ne faut pas être trop difficile dans de pareils instants, — j'ai accepté qu'on mît mon nom à une commission scientifique où je restreins mon service à l'enseignement primaire, ce qui est juste la mesure de mes études.
Souhaitons, mon cher ami, que notre nouvel essai de république se consolide. C'est aujourd'hui l'ancre de salut de la France. Une pente plus douce m'eût convenu davantage, mais nous n'avons choisi ni l'heure, ni indiqué l'ordre et la marche. Les gens du pouvoir avaient pris ce soin. Au milieu de mes vœux pour ma chère France, je pousse bien des soupirs sur les malheurs
généraux presque inévitables, et sur les malheurs particuliers qui menacent beaucoup de mes ami?...
Correspondance, III, 434.
Mais voici bien une autre affaire : Paris a entrepris de prendre Béranger pour représentant à l'Assemblée nationale constituante. Il s'en défend par une sorte de message à ses électeurs.
A Messieurs les Electeurs du département de la Seine.
Mes chers concitoyens, il est donc bien vrai que vous voulez faire de moi un législateur? J'en ai douté longtemps. J'espérais que les premiers qui ont eu cette idée y renonceraient, par pitié pour un vieillard resté étranger jusqu'à ce jour aux fonctions publiques, et qui, pour s'en montrer digne, aura tout à apprendre à l'époque de la vie où l'on ne peut plus rien apprendre.
Des amis m'ont répété que refuser de pareilles fonctions serait une faute. Je crois le contraire. Mais, en effet, si c'est une faute, évitez-la-moi, vous à qui je voudrais les éviter toutes.
Pour que l'étendue de ma popularité ne vous trompe pas plus sur ma valeur comme citoyen qu'elle ne me fait illusion sur mon mérite de poète, écoutez-moi bien, je vous prie.
Mes soixante-huit ans, ma santé si capricieuse, mes habitudes d'esprit, mon caractère, gâté par une longue indépendance, achetée chèrement, me rerjdent impossible le rôle trop honorable que vous voulez m'imposer. Ne l'avez-vous pas deviné, chers concitoyens? Je ne puis vivre et penser que dans la retraite. Oui, je lui dois le peu de bon sens dont on m'a loué quelquefois. Au milieu du bruit et du mouvement, je ne suis plus moi ; et le plus sûr moyen de troubler ma pauvre raison, d'où peut-être est sorti plus d'un conseil utile, c'est de me placer sur les bancs d'une assemblée. Là, triste et muet, je serai foulé aux pieds de ceux qui se disputeront la tribune, où je suis incapable de monter. Poser, parler, même lire, je ne le puis en public ; et, pour moi, le public commence où il y a plus de dix personnes. Une circonstance de ma vie, mal interprétée par plus d'un, vous en fournit la preuve.
Un fauteuil à l'Académie française, ce corps illustre, unique
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dans le monde, est, certes, la plus belle récompense que puisse ambitionner un écrivain. Eh bien, cet honneur, j'ai constamment refusé de le rechercher, parce que je sais que mes habitudes de caractère et d'esprit ne s'arrangeraient pas des usages de cette compagnie, usages bien loin pourtant d'être aussi absolus que ceux d'une assemblée législative.
Mes chers concitoyens, j'ai été, depuis 1815, l'un des échos de vos peines et de vos espérances. Vous m'avez souvent appelé votre consolateur : ne soyez pas ingrats. En m'assignant une trop grande importance, vous ôteriez à mes conseils le poids que leur donne ma position exceptionnelle. Dans les luttes politiques, le champ de bataille se couvre de morts et de blessés. Sans regarder au drapeau, en vrai soldat français, j'ai toujours aidé à enterrer les uns, à soigner les autres. Si je suis forcé de prendre une part active à ces luttes, je deviendrai suspect à ceux-là mêmes à qui je tendrai une main fraternelle.
Ne m'arrachez donc pas à la sohtude, où, recueilli en moimême, je vous ai semblé avoir le don de prophétie. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin de crier en place publique : « Je suis patriote ! je suis républicain ! » Mais, me dira-t-on, il faut vous dévouer. Ah ! mes chers concitoyens, n'oubliez pas combien ce mot dévouement peut cacher d'ambition. Le dévouement véritable, utile, est celui qui s'étudie à ne nous faire entreprendre que ce dont nous sommes capables. Quant à l'égoïsme, si on m'en accuse, je laisserai répondre ma vie tout entière.
Venons aux idées que je puis avoir conçues dans ma retraite, pour mener à bien l'œuvre démocratique que Dieu impose à la France, au profit des autres nations, ses sœurs bien-aimées. N'aurai-je pas toujours assez d'amis dans nos assemblées pour que ces idées s'y développent, si, en effet, elles méritent quelque attention? Ma parole timide les compromettrait ; ces amis les feront valoir. 11 faut des esprits jeunes, des cœurs jeunes, pour triompher de tous les obstacles que le bien à fane va rencontrer encore. Quelques-uns de ces cœurs-là ne me seront-ils pas ouverts?
Je vous en supplie donc, chers concitoyens, laissez-moi dans ma sohtude. J'ai été prophète, dites-vous. Eh bien donc, au prophète le désert ! Pierre l'Ermite fut le plus mauvais conducteur de la croisade qu'il avait si courageusement prêchée, bien qu'il eût pour compagnon le brave Gaultier sans Avoir, comme disaient les riches de ce temps-là.
Puis n'cst-il pas sage qu'à une époque où tant de gens se
prétendent propres à tout, quelques-uns donnent l'exemple de savoir n'être rien? La nature m'a créé pour ce genre d'utilité, qui ne fait envie à personne.
Enfin, chers concitoyens, que l'ivresse du triomphe ne vous abuse pas. Vous pourrez avoir besoin encore qu'on relève votre courage et qu'on ranime vos espérances. Vous regretteriez, alors, d'avoir étouffé sous les honneurs le peu de voix qui me reste. Laissez-moi donc achever de mourir comme j'ai vécu, et ne transformez pas en législateur inutile votre ami, le bon et vieux chansonnier.
A vous de cœur, cher concitoyens.
Correspondance, III, 441.
Ses électeurs ne tinrent aucun compte de cette éloquente défense et lui donnèrent une énorme majorité. Au brave homme qui lui annonça la chose, il écrivit ces lignes désolées : » Vous pensiez sans doute m'annoncer une nouvelle qui me réjouirait. C'était la plus triste qui pût m'arriver. » Il envoya sa démission au président de l'Assemblée ; elle fut refusée. Quelques semaines après, il revint à la charge, par la lettre suivante qui eut plus de succès :
Citoyen président, si quelque chose pouvait me faire mettre en oubli mon âge, ma santé et mon incapacité législative, ce serait la lettre que vous avez eu l'obligeance de m'écrire, et par laquelle vous m'annoncez que l'Assemblée nationale a honoré ma démission d'un refus
Pour la première fois je demande quelque chose à mon pays, que ses dignes représentants ne repoussent donc pas la prière que je leur adresse en réitérant ma démission, et qu'ils veuillent bien pardonner aux faiblesses d'un vieillard qui ne peut se dissimuler de quel honneur il se prive en se séparant d'eux.
Correspondance, III, 451.
A plus forte raison, prit-il pour une très mauvaise plaisanterie l'idée de présenter sa candidature, devant le suffrage universel, à la Présidence de ra République. Son
nom paraissait pourtant le seul capable de tenir en échec celui de Louis-Napoléon.
Ainsi il se retira petit à petit de cette action républicaine, dont les événements devaient prouver si vite le manque de méthode et les divergences intestines. L'avortement de la République de 1848 fut la meilleure justification de la prudence très circonspecte de Béranger et l'excuse — s'il lui en faut une — de sa persistante retraite. Louis Blanc, qu'il avait « tenu sur les fonts baptismaux de la politique », explique en ces termes une conduite que beaucoup de ses amis ne se sont pas gênés de critiquer :
Nommé membre, malgré lui, d'une assemblée qui couvait des colères implacables, il n'en eut pas plus tôt entendu les sourds grondements, qu'il en pressentit les suites. H n'était pas homme à se méprendre sur la portée de la lutte qu'il voyait s'engager entre les élus de la province et de Paris. Y avait-il chance qu'il intervînt d'une manière tant soit peu efficace? Le déchaînement des passions réactionnaires, le refus du peuple d'assister à une fête de la Concorde, inaugurée sous de pareils auspices, les clameurs de la presse, l'exaspération des clubs, tout cela semblait annoncer qu'un conflit, et furieux, était désormais inévitable ; Béranger, convaincu de son impuissance à le prévenir, demanda que sa vieillesse ne fût point condamnée au désespoir d'y figurer.