PROJETS ET TRAVAUX LITTERAIRES
contact avec ce peuple, il a une répulsion insurmontable pour les foules, même quand elles l'acclament. Toute réunion l'effraye; l'idée d'une lecture, à plus forte raison d'un discours en public, le paralyse. Il est très flatté des ovations, il les désire secrètement ; et pourtant il les fuit, quitte à être déçu quand elles ne se produisent pas. Il aime la gloire et il jouit certainement d'une vogue, auprès de laquelle celle de tous les autres écrivains du siècle pâlit ; cependant il fait tout ce qu'il faut pour se laisser oublier, exil volontaire, silence obstiné, refus de tout ce qui peut le mettre en évidence; fauteuil académique, siège à l'Assemblée législative, récompense nationale, il refuse tout, Lui qui ne se trouve à son aise que dans la société des hommes et qui est fait pour la vie du monde, il s'enterre dans la solitude, et à peine y est-il qu'il cherche à la quitter. Il se défend contre les artistes qui veulent reproduire ses traits par le burin, le pinceau ou le ciseau, et personne ne verra son portrait plus répandu que le sien. Il encourage ses amis à l'action, il les gourmande de la voix et du geste ; il voudrait orienter la politique de son pays, réformer les mœurs privées et publiques de ses concitoyens ; et cependant il se condamne au repos, à l'inaction ; il fait plus que se neutraliser, il s'annihile volontairement, passionnément. Le plus grave est qu'il se rend compte de ses contradictions, de ses répulsions et de leurs inconvénients. Intérieurement il les déplore, tout en les subissant. C'est de l'usure psychologique, due aux secousses de sa jeunesse, à l'intensité de vie qu'il a déployée et au labeur considérable qu'il a fourni dans l'âge mûr. Cette usure a détendu chez lui le ressort de l'action ; il ne peut plus donner à sa vie l'unité morale qui est la marque des caractères simples, stables et harmonieux ; il n'a plus la force de discipliner les tendances divergentes de son âme; il subit tour à tour les obsessions du bruit, de la foule, de l'isolement, des voyages, du travail, du repos. S'il ne fait pas encore partie de la catégorie des instables, que le docteur Janet qualifie de « psychasthéniques », il n'est pas loin de ce genre très
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répandu que la psychiatrie contemporaine nomme les « asthéniques ». Sainte-Beuve appelait malignement son cas une migraine; c'était simplement une atteinte, légère et prématurée, de « petite misère psychique ».
Nulle part ce défaut d'équilibre mental ne se fait mieux sentir que dans l'aventure obscure qui termine brusquement son séjour en Touraine, au mois de mai 1840 : Béranger est amoureux, follement amoureux, à soixante ans. Lui qui n'a jamais été sujet aux sentiments profonds et violents en pareille matière, le voilà saisi d'une violente passion pour une toute jeune fille, et sa passion est partagée. On a très peu de détails sur ce roman étrange ; car, malgré les objurgations de Sainte-Beuve, les dépositaires du secret n'ont pas voulu le communiquer au public.
Au printemps de 1839, des bruits malveillants se répandaient sur le compte de Béranger, dans la colonie anglaise qui fréquente la Touraine, et de là se propageaient à Paris. Mme de Bondonville, la fille de Jouy, le vieil ami du poète, l'en avertissait avec tous les ménagements possibles. H s'en défendit d'un ton un peu chagrin {Correspondance, III, 167). Mais le mal était plus réel qu'il ne voulait bien l'avouer : une jeune Anglaise, de très bonne naissance, s'était prise pour lui d'une passion telle qu'elle lui proposa la fuite à deux. L'hésitation et la lutte durèrent plus d'un an. Les chansons composées à cette époque portent la marque non équivoque de ce débat douloureux. La pièce de la Jeune fille ne ressemble-t-elle pas à des confidences sur les troubles d'un amour naissant? C'est dans la bouche de l'Anglaise qu'il faut mettre, pour les bien comprendre, ces strophes touchantes:
D'où naissent mes tourments? Dieu veut-il que je meure, A quinze ans, grande et belle, en de vagues ennuis?