SA TANTE BOUVET
C'était à une de ses sœurs, veuve sans enfants, que, sans l'en avoir prévenue, mon père m'expédia par la diligence. Je me vois arrivant, avec une vieille cousine, ma conductrice, à la petite auberge de V Epée-Royale, que cette tante tenait dans un des faubourgs de Péronne, et qui était toute sa fortune. Je ne la connaissais pas : elle m'accueille avec hésitation, lit la lettre de mon père qui me recommandait, puis dit à la cousine : « Il m'est impossible de m'en charger. » Ce moment m'est présent encore. Mon grand-père, frappé de paralysie et retiré avec un revenu insuffisant, ne pouvait me garder ; mon père rejetait le fardeau, et ma mère n'avait nul souci de moi. Je n'avais que neuf ans et demi, mais je me sentais repoussé de tous. Qu'allais- je devenir? De pareilles scènes mûrissent vite la raison chez ceux qui sont nés pour en avoir un peu.
En grandissant je suis devenu laid, mais j'ai été un bel enfant et me suis dit souvent que j'en devais bénir la Provi-
dence. Cette beauté du premier âge peut exercer son influence sur toute notre vie, par les sourires dont elle nous entoure au moment où l'on a tant besoin d'appui. Je ne veux pas diminuer le mérite de Faction de ma tante, mais je la vois me regarder du coin de l'œil, puis, émue, attendrie, elle me presse dans ses bras et me dit, les larmes aux yeux : « Pauvre abandonné, je te servirai de mère ! » Jamais promesse ne fut mieux tenue.
J'ai perdu, il y a quelque temps, cette excellente femme, qui s'est éteinte à quatre-vingt-six ans, après avoir dicté son épitaphe, que Voici :
Jamais elle ne fut mère, et pourtant elle a laissé des enfants qui la pleurent.
Son neveu le poète n'eût pas trouvé mieux à dire ; mais qu'il lui soit permis de placer ici l'éloge de celle qui fut sa véritable mère.
Née avec un esprit supérieur, elle avait suppléé à l'éducation qui lui manquait par des lectures sérieuses et bien choisies. Enthousiaste de toutes les choses grandes, elle s'inquiétait encore, dans ses dernières années, des découvertes nouvelles, des progrès de l'industrie et même des embellissements de la capitale. Comme elle était capable d'une vive exaltation, la révolution en fit une républicaine aussi ardente que son humanité pouvait le permettre, et toujours elle sut allier au patriotisme les sentiments religieux qu'une âme tendre doit souvent plus à sa propre nature qu'à son éducation première. Telle était la pauvre aubergiste qui se chargea du soin de ma seconde enfance. C'est dans Télémaque, dans Racine, dans le théâtre de Voltaire, qui composaient toute sa bibliothèque, qu'elle acheva de rn'apprendre à lire ; car, bien que je susse presque par cœur deux poèmes épiques, je ne savais lire que des yeux, et j'étais incapable d'assembler deux syllabes à haute voix, la valeur des consonances ne m'ayant jamais été enseignée. Enfin un vieux maître d'école m'apprit à écrire et à calculer plus régulièrement que je ne me l'étais appris moi-même. Là s'arrêtèrent mes études : ma tante n'avait pas le moyen de m'en faire faire de plus brillantes ; et d'ailleurs Péronne vit alors fermer son collège. J'avais pour le dessin un goût très vif, qu'elle eût désiré cultiver, mais pour cela encore les dépenses étaient un obstacle. L'éducation morale ne fut pas aussi restreinte, grâce aux leçons que sur tous les sujets elle savait approprier à mon âge,
et aussi à mon intelligence, dont le développement fut assez rapide jusqu'à douze ans. La maîtresse crut devoir quelquefois recourir aux avis de son élève. Voilà donc près de cinquante ans que je donne des conseils aux autres. Il paraît que j'étais destiné à ce sot métier, aussi peu profitable à celui qui le prend qu'à ceux pour qui on le fait. Cette raison précoce, va-t-on me dire, vous empêcha-t-elle vous-même de faillir souvent? Hélas ! non ; mais cette raison me fit de bonne heure garder mémoire de mes moindres fautes, et c'est à cela que je dois de pouvoir sans trop rougir aujourd'hui me rappeler les leçons de mon institutrice.
Ma Biographie, 12.