‹ P.-J. de BérangerChapitre 116 sur 147 · POURQUOI IL ECRIT SA BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

POURQUOI IL ECRIT SA BIOGRAPHIE

Qu'importe aux grands poètes que l'histoire de leur vie soit transmise à la postérité? Leur vie est tout entière dans la durée de leurs œuvres, et ils n'ont souvent qu'à gagner aux légendes dont, à défaut de vérités positives, les peuples ne manquent pas d'entourer le berceau ou la tombe de leurs poètes favoris.

Un chansonnier, écho plus ou moins fidèle de son temps, n'a pas à espérer une semblable auréole. Si par hasard ses chants lui survivent quelques années, la génération suivante peut avoir besoin, pour les bien comprendre, de connaître les circonstances et les sentiments individuels qui ont plus particulièrement inspiré leur auteur.

Ainsi m'ont souvent parlé des amis qui me pressaient de laisser des Mémoires et à qui j'ai longtemps répondu : « Qu'est-ce que l'histoire d'un homme qui n'a été rien, dans un siècle où tant de gens ont été ou se sont crus quelque chose? » Mais toujours on répliquait : « Votre biographie écrite par vous peut devenir le meilleur commentaire de vos chansons. »

Ma paresse s'est enfin laissé vaincre, et je consigne ici d'assez, nombreux souvenirs personnels. Je dois d'abord prévenir les lecteurs que, quoique contemporain des plus grands événements d'une époque qui a tant produit, je n'ai pas la prétention d'étendre mes récits et mes réflexions au delà du cercle que me trace ma carrière chantante. Préoccupé sans cesse et avant tout des intérêts de mon pays, j'ai été poussé sans doute à approfondir bien des questions d'ordre général; homme de

nature politique, j'ai pu donner mon avis dans des entreprises plus ou moins importantes ; mais dans cette notice ne doivent trouver place que les faits qui me sont particuliers, faits de peu de valeur et souvent très vulgaires. Quant à la part d'influence que mes relations m'ont fait avoir dans la politique active, je m'en rapporte à ce que voudront en dire les historiens, s'il s'en trouve qui soient tentés de la chercher clans les derniers événements dont la France a été le théâtre.

En Usant ces souvenirs, on sera convaincu que mon caractère méditatif a dû, le plus souvent, me réduire au rôle de spectateur. Aussi, lorsqu'à cinquante ans j'ai vu de près le pouvoir, je n'ai fait que le regarder en passant, comme, dans ma jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d'or, je m'amusais à observer les chances du jeu, sans porter envie à ceux qui tenaient les cartes. Il n'y avait de ma part ni dédain ni sagesse à cela : j'obéissais à mon humeur. Les réflexions qui viendront se mêler à mes narrations se sentiront donc du terre à terre de l'existence qui m'a plu. Aux grands hommes les grandes choses et les grands récits ! Ceci n'est que l'histoire d'un faiseur de chansons.

Ma Biographie, 1.

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