CONSEILS LITTERAIRES A UN EXILE
A Monsieur Victor Hugo.
(Sans date, vraisemblablement écrit en 1852.)
J'ai été fort touché, mon cher Hugo, des lignes que vous avez bien voulu ajouter à la lettre de madame ; c'est un gage d'amitié que je mérite. Le mot qui la termine : A bientôt! me reste au cœur. Puisse-t-il être prophétique !
Je vous écris de chez le vieux président du gouvernement provisoire, et je n'ai aucune nouvelle à vous donner, pas même de Lamartine, car je n'ai pas reçu un mot de lui depuis son départ de Paris. H fait sans doute de la prose tant et plus.
Et vous, mon cher exilé, est-ce que vous ne ferez aussi que de la prose? Je n'ai pu me procurer rien de nouveau de vous ; mais est-ce que vous ne feriez en effet aussi que de la prose? Vous me parlez de mes vers. C'est une plaisanterie ; à soixantedouze ans, on ne fait plus rien de bon. On ne fait plus rien, et c'est ce qu'on peut faire de mieux. Mais vous, mon cher poète, vous voilà dans une nouvelle phase d'inspirations poétiques; elle doit vous fournir ! Le Dante a dû à un sort pareil au vôtre tant de gloire ! vous qui portez dans l'exil une gloire toute faite, ne pouvez-vous pas la doubler? Oh ! la belle vengeance ! Vous
seul aujourd'hui pouvez vous donner un si grand plaisir. Oh ! mon ami, au bord de la mer, à la vue de la France, chantez, chantez, chantez encore ! L'avenir vous écoutera demain.
Vous allez peut-être dire que je donne des conseils à ceux qui n'en demandent pas. Aussi n'est-ce pas un conseil, c'est une prière que je vous adresse, c'est la prière d'un homme qui a vieilli en se préoccupant sans cesse de la gloire de son pays.
L'heure de la poste me presse. Adieu et de tout cœur, en attendant le jour où je vous serrerai la main.