‹ P.-J. de BérangerChapitre 133 sur 147 · REPONSE AU REPROCHE I) IMPERIALISME · texte numérisé non relu

REPONSE AU REPROCHE I) IMPERIALISME

A Monsieur Alexandre Dumas.

19 août 1853.

J'apprends, mon cher Dumas, que vous vous préparez à publier (dans vos Mémoires sans doute) un article où vous me reprochez de m'être fait le partisan du nouvel empire. Qui a pu vous mettre sur mon compte une pareille idée en tête? Vous ne m'en avez rien dit lorsque vous m'avez rencontré. Je suis même sûr que vous n'en croyez rien. Vous voulez seulement vous venger de mes mauvaises plaisanteries par cette espièglerie nouvelle, qui serait chose fort sérieuse pour moi, dont la vie tout entière devrait suffire pour répondre à une pareille accusation.

Je ne fais pas mystère de mes opinions, tout en respectant la bonne foi dans les opinions opposées. Au reste, la politique vous a toujours fort peu occupé : n'en parlons pas ici. Mais ce que vous eussiez dû vous dire en formulant le jugement que vous portez sur moi, d'après je ne sais quelles dépositions, c'est qu'à Paris je manquais de liberté pour repousser l'accusation, moi qui vis loin du journalisme. Je viens donc exiger de vous que vous me fassiez faire place au barreau.

Si votre article paraît dans la Presse, où je n'ai aucune relation, j'aurai besoin que ma réponse se trouve dans le même journal. Obtenez-moi donc de M. de Girardin, que je connais trop peu pour ne pas me faire appuyer auprès cle lui, l'assurance qu'il voudra bien faire insérer quinze ou vingt lignes

dans, un des numéros qui suivront le vôtre. Je promets, bien entendu, de me tenir dans les termes que la censure ne peut incriminer, ce qui ne sera pas chose facile. Au reste, M. de Girardin sera juge, et je connais assez son esprit pour compter sur ses bons conseils.

J'ai aujourd'hui soixante-treize ans. C'est un peu dur d'être obligé de venir, à cet âge, se faire donner un certificat de bonnes vie et moeurs. Vous le voulez. Képondez-moi le plus tôt possible et pardonnez-moi d'avoir pris mon papier à l'envers.

Au même.

4 septembre 1853.

Cher fils, je ne sais comment vous vous y êtes pris, mais il ne me reste à vous faire que force compliments pour ce qu'il y a d'esprit dans les articles que j'ai lus, et plus encore à vous faire des remercîments pour les fleurs et même les lauriers dont vous voulez bien parer ma tête chauve, parure dont mon scepticisme ne peut s'empêcher de rire.

Ce que je craignais, c'était, à soixante-quatorze ans, d'être obligé de mettre encore le nez à la fenêtre, ce que certes je n'aurais pas manqué de faire, car mon besoin de repos n'aurait pu m'empêcher de rectifier les idées que vous avaient soufflées sur mon compte des gens que je ne devine pas, et qui ignorent sans doute qu'il y a plus de cinquante ans, si j'ai signé pour le consulat à vie, je n'ai pas signé pour l'Empire. Si la politique a pu depuis modifier un peu mes idées, elle n'a jamais eu le pouvoir de changer mes principes, ainsi que le prouvent mes petits vers.

Ce que je n'ai pas voulu vous dire d'abord, parce que cette considération était de nature à vous toucher trop, je vais vous l'avouer aujourd'hui.

J'ai conservé plusieurs relations parmi les gens arrivés ou restés au pouvoir. Ces relations me procurent l'avantage de rendre quelques services à ceux qu'opprime la politique ou la misère. Bien qu'à Paris mes opinions soient mieux connues qu'à Bruxelles, ces puissances administratives se montrent accueillantes pour moi. Mais, si j'avais écrit quelques lignes qui eussent

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fait scandale, ces personnes n'eussent plus osé me rendre même mon salut : du moins je devais le craindre.

Laissez-moi mon métier de solliciteur, le seul qui puisse encore utiliser la fin de ma vie, autant que ma popularité le permettra ; car c'est un devoir pour moi de prouver à ceux qui me l'ont faite, que j'ai dû apprécier les obligations qu'elle m'impose, même quand elle sera tout à fait disparue, ce qui sans doute ne peut tarder.

D'après cette explication, vous concevez, enfant terrible, pourquoi, moi qui ne réponds jamais à ce qu'on écrit sur moi, j'ai dû me préoccuper des articles qu'on annonçait de vous.

Adieu, mon cher Dumas, « V épicurien (1) » de la pension bourgeoise vous fait ses amitiés et vous souhaite tous les succès possibles, surtout au Français.

EXTRAITS DES LETTRES A LA PRINCESSE DE SOLMS PETITE-FILLE DE LUCIEN BONAPARTE (2)

J'aurais été vous voir hier, ma chère madame, mais Minette m'a fait des siennes : elle a disparu depuis jeudi et n'est pas encore rentrée. Judith est au désespoir, et moi je n'ai pu dormir cette nuit. Si elle reparaît demain, je serai chez vous avant midi ; dans le cas contraire, pardonnez-moi ; mais j'aime cette bête ; si elle devait ne plus revenir, nous ne nous en consolerions pas : elle fait partie de ma famille.

Je rouvre ma lettre pour vous dire que Minette est de retour au logis. Pauvre bête ! il paraît que c'est un caprice pour certain matou du voisinage qui l'a retenue si longtemps...

Vous avez deux grandes similitudes avec Victor Hugo, ma chère enfant, le laconisme du style et la rapidité de l'écriture, par cela même presque illisible souvent. Je n'ai pas cependant perdu un mot de vos trois petites pages, nombre divin, dont vous ne m'avez gratifié cette fois, sans doute, qu'en dédommagement de notre séparation. Merci de cette munificence inusitée,

(1) Allusion à une expression de M. A. Dumas.

(2) Nous plaçons à la date de Tannée 1854 une série de lettres qui ont été publiées, hors de France, sous forme d'extraits et sans ordre, comme sans éclaircissements, par Mme de Solms (née Marie Wysc- Bonaparte), petite-fille de Lucien. (Note de V éditeur de la Correspondance.)

derrière laquelle je vois quelque affection ; car, si elle existe réellement, elle me fait votre égal, et je me contente de la justifier par la mienne.

Moquez-vous de moi, chère belle, tant que vous voudrez, vous n'empêcherez que je ne sois noble comme le roi, et vous ne m'enlèverez pas tous les droits que je possède à signer de Béranger. Je n'attache aucune importance à la particule qui précède mon nom, mais enfin elle m'appartient réellement.

Ce sont les petits esprits qui s'occupent des questions terre à terre ; qu'importe à la démocratie que ceux qui la servent, s'ils sont réellement démocrates de cœur, soient des manants ou des marquis ! Je ne comprends pas plus qu'on tire vanité d'un titre que le hasard vous a donné, privilège qui, dans ce siècle, n'a d'ailleurs plus aucune signification, que je ne comprends ceux qui, le possédant, s'évertuent à le cacher pour complaire à certaines gens.

J'ai vu, dans ces derniers temps, beaucoup de vos anus furieux de ce que quelques-uns de nous vous appelaient encore princesse. « Qu'a de commun une si grande dame avec nous? » disaient-ils avec ironie. Eh ! mon Dieu, laissez-les crier. Vous avez déclaré, une fois pour toutes, que c'était vous désobliger que vous donner ce titre ou d'autres auxquels vous avez volontairement renoncé depuis votre exil. Cette démonstration était insignifiante ; mais enfin il vous a convenu de la faire, et elle n'avait pas d'inconvénient : que peut-on exiger de plus ; que les uns vous appellent madame, les autres princesse, comtesse, duchesse, ceux-là citoyenne, ceux-ci camarade, que sais-je? qu'importent toutes ces appellations différentes, vous n'en êtes ni plus ni moins, vous êtes Marie de Solms, et, de quelque nom qu'on vous désigne, vous restez vous-même.

En règle générale, illustres ou obscurs, on ne doit pas renier ses aïeux : en ce temps on est le créateur de sa propre individualité ; mais il y a autant de dignité à accepter un nom célèbre qu'un nom inconnu; c'est manquer d'orgueil que cacher son nom, parce qu'il peut être désagréable à certaines gens. En ce qui vous concerne, ceux qui vous conseillent ainsi ne sont pas vos amis ; vous n'êtes solidaire de personne ; portez haut le nom de fille ou de femme qui vous appartient, personne n'a à vous le reprocher ni à vous en féliciter, puisqu'il est l'effet du hasard ; s'en glorifier serait absurde, y renoncer serait servile et vous serait reproché un jour comme un acte de faiblesse par ceuxmêmes qui vous y engagent.

300 = RÉRANGER. — CIIAP. X

Restez toujours indépendante : l'habit ne fait le moine ; vous n'avez aucune autre responsabilité que celle de vos actes ; laissez le monde, les journaux, les amis et les ennemis vous désigner comme ils le voudront, vous ne pouvez pas vous amuser à écrire une lettre imprimée tous les matins pour prier les contemporains de cesser de vous qualifier, afin de plaire à quelques personnes de mauvaise volonté qui ne veulent pas comprendre que vous n'êtes pour rien dans cet excès de zèle. Quant à moi, qu'on m'appelle Béranger ou de Béranger, M. le chevalier de Béranger même, que m'importe! Je rougirais, pour flatter quelques-uns de mes amis, de déclarer que ce de ne m'appartient pas, mais aussi je ne me suis jamais amusé à m'en vanter. Sur ce, chère fée, que cette grave question ne vous agite plus ; vous êtes la princesse Esprit, la reine Beauté, la comtesse Enjouement, et vous n'avez pas de plus fervent admirateur et courtisan que votre vieil ami

Le marquis de Béranger.

Ça sonne bien, n'est-ce pas?

Aimez-vous mieux :

Ouvrier en rime?.

C'est crâne, n'est-ce pas? Choisissez.

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