‹ P.-J. de BérangerChapitre 16 sur 147 · I. Analyse des chansons. — 77. Les chansons · texte numérisé non relu

I. Analyse des chansons. — 77. Les chansons

Le recueil de 1815 est formé des chansons les plus diverses : les unes — les moins nombreuses — ont été écrites à l'intention du recueil même ; les autres sont les œuvres de sa jeunesse, chantante et festoyante.

Il y chante l'ivresse et la volupté ; mais outre qu"il serait inexact de lui attribuer le goût des sensations violentes qu'il a célébrées, elles ne font nullement le principal de ses inspirations ; pour quelques chansons, comme la Bacchante, la DouUe ivresse, où il exalte le délire des sens, combien d'autres, et d'une facture bien supérieure, où il vante les plaisirs plus calmes ; ceux qui ne laissent point d'amertume et dont l'envie renaît d'elle-même, plaisirs où l'intelligence et l'imagination, d'ailleurs un peu grivoise, jouent le principal rôle, plaisirs sinon spiritualisés, du moins spirituels.

C'est la poésie de l'Épicuréisme, de l'Épicuréisme tel que l'entendait la société issue du Directoire. Ce n'est certes pas l'enthousiasme pour le néant du poète latin Lucrèce, non plus que l'abnégation et l'impassibilité souriantes d'Épicure lui-même ; mais ce n'est pas davantage

la frénésie de jouissances, que certains déguisent sous le nom de philosophie du plaisir. Ceux-là, Béranger les raille sans pitié : gourmands, ivrognes ou débauchés de profession, la chanson les fustige. Les Grandes orgies du sage se font surtout en rêve ; c'est l'imagination qui le transporte au Pays de Cocagne. H ne mange pas pour manger, encore moins pour s'empiffrer ; il mange pour le dessert et le meilleur des desserts, c'est la causerie que fait étinceler une légère griserie. H ne boit pas pour boire, encore moins pour s'enivrer ; il boit pour trinquer, et, quand il boit, c'est à Petits Coups.

Il aime, car il y a, dans l'amour et dans la femme, un charme qui donne à tous les autres plaisirs une vivacité, un piquant que rien ne saurait remplacer ; et l'amour est par lui-même une source de plaisirs délicats. Mais ce n'est pas l'amour-passion, l'amour plus fort que la mort, l'amour jaloux, l'amour qui torture; c'est l'amour gai, l'amour bon enfant, qui pardonne jusqu'aux infidélités d'une maîtresse. H est vrai que cette maîtresse c'est Lisette. Certes Lisette a des rivales, dans les écrits du poète; ces rivales sont d'espèce un peu inférieure. Il y a, par exemple, la Bonne fille, une certaine Mlle Bourgoin, qui avouait être assez « décousue » ; il y a Margot, dont la pruderie est bien le dernier défaut; il y a cette avenante cabaretière, Mme Grégoire, qui a le cœur et la bourse également faciles ; il y a cette insouciante Frêtillon, qui engage jusqu'à son cotillon pour entretenir des mousquetaires ; il y a Jeannette, qui est une cousine germaine de Lisette. Mais Lisette est la préférée. C'est qu'aussi bien Lisette est un symbole : le symbole de la grisette. Ceux qui ont voulu voir, dans Lisette, le surnom transparent de Mlle Judith Frère, la fidèle compagne du chansonnier, ont commis une grossière erreur : Judith était de condition plus relevée ; entre elle et lui, il y eut autre chose qu'une amourette qui s'achève sur l'herbe, un soir de printemps, et qui ne survit pas à la journée ; il y eut un attachement de toute la vie; il y eut le lien profond des épreuves communes. D'ailleurs, jamais Judith ne tomba dans cette galanterie

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