LES SALONS ET LES GOGUETTES
vivait laborieusement de son travail de femme de lettres. Elle n'avait rien d'un bas-bleu ; la sûreté et la délicatesse de son commerce lui avaient valu de nombreuses amitiés parmi ses confrères masculins. Dupont de l'Eure, le futur président de la République de 1848, était de relations plus bourgeoises et sentait un peu trop le Palais ; mais c'était bien le plus honnête magistrat de son temps et l'un des meilleurs patriotes. Nulle part Béranger ne se sentait mieux chez lui que chez cet homme simple et bon. Il en était tout à la fois « le conseiller, le chantre et l'ami ».
Mais le plus brillant et le plus influent de ces salons, c'était celui de la baronne Davillier, au boulevard Poissonnière. Elle avait le talent de choisir ses habitués, de les grouper, de les amuser, de maintenir parmi eux l'union, l'esprit d'égalité et d'intimité. Elle avait au plus haut degré le sens de l'actualité et le goût des belles œuvres. C'était une maîtresse de maison accomplie. Nous pouvons en croire celui qui nous l'affirme : c'est son propre gendre Ce salon était le foyer de l'opposition libérale et de l'oppo ■ sition impérialiste. On sait que ces deux partis combattaient ensemble contre le même adversaire. Lafayette y coudoyait le duc de Bassano ; Casimir Perier, Voyer d'Argenson, Thiers, Lacretelle y retrouvaient Arnault, Regnaud de Saint- Jean-d'Angély, Exelmans. Béranger y était un des plus choyés, malgré ses malices. Il chantait la belle maîtresse de céans, dans des chansons de circonstance ; il lui dédiait des pièces charmantes, comme à Jouy et à sa fille. Mme de Bondonville, comme à Mme Dufrénoy, comme à Dupont et à Laffitte. Une fête, un anniversaire, une feuille d'album qu'on lui présente sont autant d'occasions, pour exercer sa verve spirituelle et témoigner son affection à ses amis.
Dans ces salons divers, mais également hostiles au régime politique et social de la Restauration, il recueille des inspirations, il fait provision de traits satiriques, il amasse la substance de ses chansons. Aussi ses amphitryons en ont-ils la primeur. 11 leur rend ce qu'il en a reçu. C'est au dessert, dans un dîner d'intimes, qu'il entonne les cou-
plets d'une odelette narquoise, que les journaux publieront le lendemain et que tout Paris chantera, quelques heures après. Il essaye ainsi, chez Mme Davillier, V Indépendant, le Carnet de Charlemagne, Halte-là! chez Mme Dufrénoy, les Deux cousins; chez Etienne et chez de Jouy, le Dieu des bonnes gens. Tous les convives reprenaient en chœur, dans un enthousiasme indescriptible.
La politique, les médisances et la poésie n'étaient d'ailleurs pas les seules raisons qui menaient Béranger dans ces réunions élégantes. Si les amourettes et la bonne chère ou le vin ne lui étaient plus guère « qu'un cadre conventionnel pour fane passer des idées plus sérieuses ». il n'avait pourtant pas renoncé à l'amour. Son esprit et ses chansons lui valurent plus d'une bonne fortune, dans ce monde de jolies femmes qui fréquentait chez Mme Davillier et chez Laffitte. La Sophie à qui il adresse la chanson des Romans, l'inconnue de Qu'elle est jolie! que ce bavard de Coulmann identifie un peu légèrement avec Mme Fabreguettes, toutes celles qui font dire à sa Mus? :
En amour, il fut mon ouvrage ; J'ai pipé pour cet oiseleur.
A lui plus d'un cœur vint se rendre ; Mais, les oiseaux en feront foi, J'ai fourni la glu pour les prendre.
toutes ces femmes spirituelles ou gracieuses, il les aima, comme il savait aimer, sans passion bien profonde, mais avec une discrétion chevaleresque, qui fait encore aujourd'hui le désespoir de certaines curiosités. Son attachement avéré pour Judith était, du reste, la garantie de sa discrétion et le remède à ces crises du cœur.
Il n'était pas moins assidu à fréquenter des milieux fort différents de ceux-là, les réunions populaires, voire même populacières. Les gens du peuple remplissaient les Goguettes. C'étaient des cabarets de la banlieue parisienne, où petits bourgeois, ouvriers, étudiants, grisettes et militaires venaient boire une bouteille de vin ou manger une frituic sous la tonnelle. On y chantait ferme, et les chansons poli-
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tiques y étaient toujours accueillies avec une faveur marquée. Tel était le cabaret de la mère Saguet, à la barrière de Montparnasse. Des sociétés chantantes se formaient dans ces cabarets, sociétés largement ouvertes. Ainsi fut fondée la Société du Moulin-Vert, qui comprenait plus de mille membres et qui élut Béranger pour son président. Un cruchon et un maillet étaient les insignes de cette présidence. Désaugiers y chantait volontiers. Béranger y lança un grand nombre de ses chansons politiques. Le Dieu des bonnes gens y fut l'objet d'une ovation.
Le chansonnier se retrempe dans ce contact avec le petit peuple, avec ces vieux soldats ; il y fortifie cette double inspiration démocratique et patriotique, qui tend à devenu.' la veine principale de ses chansons. Il lui arrive même de composer ses vers sur une table de cabaret, sous l'influence directe de la scène dont il est le témoin ou des accents qui l'ont ému. U Aveugle de Bagnolet ne fut pas composé autrement. Cette influence réciproque de la Goguette sur les chansons et des chansons sur la goguette finit par effrayer le gouvernement ; il ne se contenta plus de les faire surveiller par la police, ces cabarets chantants, il supprima les plus populaires. Après le premier procès de Béranger, le Moulin- Vert fut envahi par les gendarmes et dispersé.
Chansonnier aimé du peuple et choyé des salons, Béranger devait à ce double prestige la part d'autorité qu'il exerça très vite dans les groupements, plus fermés et parfois secrets, des sociétés politiques d'opposition. Il esl aux Apôtres, où se retrouvent les plus marquants des libéraux, et où la politique se fait en mangeant. On y chansonne aussi quelquefois. C'est pour un de leurs déjeuners (pie le poète compose cette mordante chanson de Judas,
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qui stigmatise un certain chevalier de Piis. Il est aux Amis de la Presse, autre association de libéraux. Il est, ou il va être des comités occultes, qui diligent la lutte ouverte et légale, en même temps que la lutte souterraine contre les Bourbons ; il est aux côtés de Manuel, chez lequel il finit même par habiter, aux côtés de Lafayette et de tous les autres membres, civils et militaires, du Comité directeur et de la Haute vente, qui tiennent les fils de la Charlonnerie f ran çaise.
Il faut relire dans les mémoires et les journaux du temps, ou dans les historiens comme Vaulabelle, le récit passionné de ces luttes, pour se représenter ce que fut l'existence de Béranger, pendant cette période héroïque de son existence. Les Français qui pensent, qui parlent et qui agissent, sont séparés en deux camps, par un fait capital que les uns exaltent, que les autres exècrent, la Révolution française. Malgré le régime constitutionnel et la Charte, ces derniers s'efforcent de reprendre une à une toutes les garanties accordées par la loi et le roi à l'esprit moderne d'égalité, de liberté et de tolérance ; ce sont les représailles sanglantes contre les révolutionnaires et les plus compromis des impériaux ; ce sont les concessions faites à rultramontanisme. C'est l'aggravation de la censure ; c'est la restriction du droit de vote, réservé désormais à quelques milliers de grands propriétaires ; c'est l'abaissement de la France devant l'étranger et la guerre, faite à tout le passé de gloire militaire légué par la Révolution et l'Empire. Ce sont enfin tous ces renégats qui ont mendié la faveur du Directoire et celle de l'empereur, avant de s'abaisser à la plus honteuse servilité devant la royauté.
C'est contre cette politique que Béranger mène le combat avec ses amis les libéraux. Ils se placent tous sur le terrain de la Révolution et de la Patrie. Sur ce terrain, ils donnent la main aux bonapartistes qui voient dans Napoléon le pouvoir issu de la Révolution et pour ainsi dire la Révolution régularisée. Rs communient dans la même religion du drapeau tricolore et dans le même culte de son épopée guerrière. On oublie le despote, pour se rappeler l'auteur