‹ P.-J. de BérangerChapitre 32 sur 147 · LA LUTTE POLITIQUE HE 1815 A · texte numérisé non relu

LA LUTTE POLITIQUE HE 1815 A

petite punition servilc désillusionne un pou le charme de l'indépendance; cela écorne le prisme.

Au nombre de ces commis rimeurs et libéraux, qui mil, secoué

toute espèce de joug, mais qui vont exact entent à leur bureau, qui foulent l'or aux pieds, mais qui ne manquent jamais d'émarger l'état du mois et de solliciter (quelquefois en couplets) des gratifications, il en est un cpii se distingue par la hardiesse éminemment philosophique de ses chansons. C'est le chansonnier en titre des indépendants ; c'est le Tyrtée du parti libéral. Ce n'est pas assez pour lui d'avoir foudroyé avec l'artillerie de ses couplets les prêtres, les nobles, les grands, les rois de la terre, il va chercher plus haut des ennemis dignes de lui. Les saints, les anges et Dieu lui-même ont ressenti ses atteintes. Les chansons de M... sont d'un calibre qui porte loin.

Nous avons vu ces sociétés libérales, où l'on demandait au candidat qui se présentait : « Qu'as-tu fait pour être pendu? » Le droit à la potence en devenait un au diplôme : c'était la condition sine quâ non. Eh bien ! malgré la ligueur du statut, ces sociétés étaient fort nombreuses, ce qui fait beaucoup d'honneur à l'esprit philosophique du siècle. Je serais tenté de croire que M... brigue son admission dans quelque société secrète où la première question adressée au récipiencliaire est : Qu'as-tu fait pour être damné? Il croit sans doute qu'il ne sera pas embarrassé pour répondre. Mais qu'on ne s'y fie pas, n'est point damné qui veut, et le ciel, pour contrarier M..., lui enverra, en temps utile, un bon mouvement de contrition qui le fera, en dépit de sa première vocation, chanter des louanges pendant l'éternité.

Il faut qu'il .ait de bien puissants motifs de rancune contre Dieu, et cependant peu de personnes ont été aussi bien traitées. Je ne parle ici ni des avantages extérieurs ni des dons de la fortune, qu'un philosophe dédaigne et rejetterait si l'on venait les lui offrir. Mais il a reçu en partage un lot plus précieux, un grand fonds d'esprit. Est-ce la faute de Dieu si M... en fait quelquefois un si mauvais usage?

Martainville.

Correspondance, I, 210.

L'administration s'émeut de ces-invites directes à révoquer le fonctionnaire frondeur. Quelques mois après, c'est

Cuvier, successeur de Royer-Collard, qui admoneste à sou tour son subordonne. La réponse ne se fait pas attendre ; elle est Irop à l'honneur de Béranger pour ne pas la citer :

A Monsieur Cuvier.

11 novembre 1820.

Monsieur, me pardonnerez-vous de vous témoigner la peine que j'éprouve en apprenant, par une voie indirecte, que vous croyez avoir lieu de vous plaindre de moi? H paraît que, dans la conversation que j'eus l'honneur d'avoir avec vous il y a quelque temps, vous avez pensé que je prenais l'engagement de ne plus faire de chansons politiques. Je regrette, monsieur, que mon caractère ne vous soit pas mieux connu : mes paroles ne vous auraient pas paru équivoques. Selon le souvenir que j'en ai gardé, elles ne pouvaient exprimer que le désir de répondre à l'intérêt que vous vouliez bien me montrer. Je n'ai jamais eu assez de souplesse pour dissimuler ma façon de penser, et j'ai trop de conscience pour prendre des engagements que je saurais ne pouvoir tenir ; mais, sensible à votre bienveillance, j'ai dû vous dire que je verrais avec chagrin mes futiles productions vous causer le moindre désagrément. C'est ce que je prends la liberté de vous répéter aujourd'hui, et j'ajoute que si vous éprouviez le moindre embarras pour me conserver ma modique place, je vous engage à m'abandonner à la vindicte ministérielle. Dans un autre temps j'en agis de même avec M. Koyer-Collard. La presse est esclave ; il nous faut des chansons, et ce n'est pas ma faute si ce genre est trop français pour l'époque où nous vivons. Je ne ferai rien pour garder ma place, mais je puis vous assurer, monsieur, que, si on m'en prive, les couplets qui pourront m'échapper alors ne seront certes pas inspirés par le désir de me venger de ceux qui vous auront contraint à m'ôter ce morceau de pain, que je gagne par un travail journalier. Cela serait encore contre mon caractère. Mes opinions et ma conduite ne sont pas subordonnées à mon intérêt personnel. Croyez surtout qu'en perdant mon emploi d'expéditionnaire, je n'oublierai pas que vous êtes une des personnes à qui je dois de l'avoir conservé jusqu'à ce jour.

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