‹ P.-J. de BérangerChapitre 33 sur 147 · LA LUTTE POLITIQUE DE 4815 A · texte numérisé non relu

LA LUTTE POLITIQUE DE 4815 A

J'ose espérer que la différence de notre position respective ne vous fera pas regarder comme une inconvenance une explication dont ma délicatesse me faisait un devoir. Votre très humble serviteur.

Correspondance, I, 218.

Cette animosité tient à la part, de plus en plus active, que Béranger prenait aux campagnes politiques. On s'adressait à lui pour les objets les plus différents ; M. de Gérando, l'illustre idéologue, lui demandait de réunir un recueil de chansons morales et patriotiques pour les enfants des écoles, entreprise dont il ne put que décliner l'honneur. Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt le priait de lui composer un chant, pour fêter l'évacuation du territoire français par les alliés, et le poète écrivait sa Sainte- Alliance des peuples, véritable ode en faveur de la paix Son ami Manuel et Benjamin Constant l'engagent à railler cette Chambre des députés, qui suit docilement les inspirations du ministère Decazes, quand elle ne penche pas vers ce parti d'extrême réaction, que mènent déjà MM. Corbière et de Villèle. Béranger rime aussitôt les couplets de Y Indépendant, où, sous une forme badine, il se proclame en effet du parti des Indépendants, premier noyau et première appellation du parti libéral. Il traite de Ventrus et en présentant comme des habitués de la salle à manger ministérielle, les députés de la majorité. Toute la France répète, dans un éclat de rire, son Compte rendu de la session de 1818 et son Ventru aux élections de 1819. Le résultat de cette campagne, c'est l'élection de vingt-huit indépendants de plus et le chiffre de quatre-vingt-dix auquel s'élève maintenant l'effectif du parti. C'est à ce moment que ce groupe prend publiquement sa nouvelle désignation de libéral. C'est à ce moment aussi que survient l'acte tragique, qui enlève à ce parti et au parti modéré toute influence, l'assassinat du duc de Berry, le 5 février 1820. On sait les incidents tumultueux qui suivent le drame ; les députés qui demandent la mise en accusation du ministre Decazes, trop indulgent aux révolutionnaires,' la dénonciation des libé-

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raux : « Le poignard qui a tué le duc est une idée libérale. » Les représailles, les mesures de réaction se multiplient, projet de suspension de la liberté individuelle, suppression de ce qui restait de la liberté de la presse, projet de loi électorale, réduisant le nombre des électeurs à quelques privilégiés de la fortune. Vainement Manuel, Foy, Lafayette, Benjamin Constant font tête contre les ultras ; la situation est critique pour les amis de la liberté. A Paris, l'émeute se fait menaçante, les troupes royales poursuivent et sabrent les citoyens qui ajoutent au cri de « Vive le roi ! » celui de « Vive la Charte ! » Seule, la chanson, qui vole de bouche en bouche et qui, n'ayant pas besoin de l'imprimerie, se moque de la censure, peut résister à l'orage. Et Béranger de jeter dans la bataille ses strophes ironiques et moqueuses, qui vengent, à coups de traits d'esprit, les libertés opprimées. L'Enrhumé, la Faridondaine ou Conspiration des chansons, Halte-là/ le Trembleur, la Mort du roi Christophe, les Adieux à la gloire; toutes ces chansons, écrites cette annéelà, criblent d'épigrammes des ministres, plus royalistes que le roi, et des députés, plus réactionnaires encore que les ministres.

Enfin, la naissance du comte de Chambord et la mort de Napoléon viennent lui fournir l'occasion d'achever son ouvrage en instituant un jugement, tantôt solennel, tantôt badin, sur la conduite des rois et l'inconséquence ou l'infidélité de leurs sujets. (Les Deux cousins, Le 5 Mai 1821.)

Désormais Bérauger sait bien qu'il n'a plus rien à ménager; qu'il laisse ses chansons se répandre oralement ou qu'il les publie en volume, la royauté ne l'épargnera pas plus dans un cas que dans l'autre. L'administration universitaire ne veut plus de lui et la justice le guette. Autant vaut avoir tous les bénéfices d'une situation dont il risque de n'avoir que les ennuis. En deux petits volumes, thés à dix mille exemplaires, il fait imprimer toutes les chansons qu'il a composées depuis 1815 et réimprimer celles qu'il a déjà publiées cette année-là. C'est le recueil le plus significatif de ses œuvres. Mais il nous faut achever d'en dire le sens.

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