‹ P.-J. de BérangerChapitre 36 sur 147 · L'AVEUGLE DE BAGNOLET · texte numérisé non relu

L'AVEUGLE DE BAGNOLET

Air : Ronde de la Ferme et le. Château.

A Bagnolet j'ai vu naguère

Certain vieillard toujours content ;

Aveugle il revint de la guerre,

Et pauvre il mendie en chantant. {Bis.)

Sur sa vielle il redit sans cesse :

« Aux gens de plaisir je m'adresse ;

Ah ! donnez, doutiez, s'il vous plaît ! »

(Et de lui donner l'on s'empresse.) « Ah ! donnez, donnez, s'il vous plaît, A l'aveugle de Bagnolet. »

Il a pour guide une fillette, Et, près d'aimables étourdis, A la contredanse il répète :

« Comme vous j'ai dansé jadis.

Vous qui pressez avec ivresse La main de plus d'une maîtresse, Ah ! donnez, donnez, s'il vous plaît ; J'ai bien employé ma jeunesse.

Ah ! donnez, etc. »

Il dit aux dames de la ville Qu'il trouve à de gais rendez-vous :

« Avec Babet, dans cet asile, Combien j'ai ri de son époux!

Belles, qu'une ombre épaisse attire, Là, contre l'ivymen tout conspire.

Ah ! donnez, donnez, s'il vous plaît : Les maris me font toujours rire.

Ah ! donnez, etc. »

S'il parle à de certaines filles Dont il fit longtemps ses amours :

« Ah! leur dit-il, toujours gentilles.

Aimez bien et plaisez toujours.

Pour toucher la prude inhumaine, Trop souvent ma prière est vaine.

Ah ! donnez, donnez, s'il vous plaît ; Refuser vous fait tant de peine !

Ah! donnez, etc. »

Mais aux buveurs sous la tonnelle 11 dit : « Songez bien qu'ici-bas, Même quand la vendange est belle.

Le pauvre ne vendange pas.

Bons vivants que met en goguette Le vin d'une vieille feuillette, Ah! donnez, donnez, s'il vous plaît :

Je me régale de piquette.

Ah !, etc. »

D'autres buveurs, francs militaires, Chantent l'amour à pleine voix, Ou gaîment rapprochent leurs verres Au souvenir de leurs exploits.

Il leur dit, ému jusqu'aux larmes :

« De l'amitié goûtez les charmes.

Ah ! donnez, donnez, s'il vous plaît ; Comme vous j'ai porté les armes !

Ah ! etc. »

Faut-il enfin que je le dise?

On le voit, pour son intérêt,

Moins à la porte de l'église

Qu'à la porte du cabaret.

Pour ceux que le plaisir couronne,

J'entends sa vielle qui résonne :

« Ah ! donnez, donnez, s'il vous plaît ;

Le plaisir rend l'âme si bonne !

Ah ! donnez, donnez, s'il vous plaît,

A l'aveugle de Bagnolet. »

Œuvres, II, 145

Page 1