‹ P.-J. de BérangerChapitre 50 sur 147 · LE VIEUX SERGENT · texte numérisé non relu

LE VIEUX SERGENT

Air : Dis-moi, soldat, dis-moi, fen souviens-iu?

Près du rouet de sa fille chérie,

Le vieux sergent se distrait de ses maux,

Et, d'une main que la balle a meurtrie,

Berce en riant deux petits-fils jumeaux.

Assis tranquille au seuil du toit champêtre,

Son seul refuge après tant de combats,

11 dit parfois : « Ce n'est pas tout de naître ;

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

Mais qu'ententNl? le tambour qui résonne ; 11 voit au loin passer un bataillon.

100 = DERANGER. — CHAI». IV

Le sang remonte à son front qui grisonne ;

Le vieux coursier a senti l'aiguillon.

Hélas ! soudain tristement il s'écrie :

« C'est un drapeau que je ne connais pas !

Ah! si jamais vous vengez la patrie,

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !

« Qui nous rendra, dit cet homme héroïque, Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleuras, Ces paysans, fils de la République, Sur la frontière à sa voix accourus !

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas. Le Rhin lui seul peut retremper nos armes. Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !

De quel éclat brillaient dans la bataille

Ces habits bleus par la Victoire usés !

La Liberté mêlait à la mitraille

Des fers rompus et des sceptres brisés.

Les nations, reines par nos conquêtes,

Ceignaient de fleurs le front de nos soldats.

Heureux celui qui mourut dans ces fêtes !

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !

Tant de vertu trop tôt fut obscurcie :

Pour s'anoblir nos chefs sortent des rangs ;

Par la cartouche encor toute noircie,

Leur bduche est prête à flatter les tyrans.

La Liberté déserte avec ses armes ;

D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras ;

A notre gloire on mesure nos larmes.

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

Sa fille alors, interrompant sa plainte,

Tout en filant lui chante à demi-voix

Ces airs proscrits qui, les frappant de crainte,

Ont en sursaut réveillé tous les rois.

« Peuple, à ton tour, que ces chants te réveillent ;

Il en est temps ! » dit-il aussi tout bas.

Puis il répète à ses fils qui sommeillent :

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

Œuvres, III, 5?t

La publication des chansons qu'on vient de lire exaspéra les journaux « ultras ». Dans son nouvel organe, le Drapeau blanc, Martainviïïe dénonça une fois de plus la complaisance de l'administration et des tribunaux. « S'il n'y a pas eu connivence, disait-il, on ne peut du moins s'empêcher de remarquer l'étrange irréflexion de l'autorité répressive. » L'Université n'avait d'ailleurs pas attendu cette mise en demeure. En même temps que le numéro du Drapeau blanc, le poète recevait la lettre suivante :

Page 1