‹ P.-J. de BérangerChapitre 51 sur 147 · CONSEIL ROYAL DE L INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

CONSEIL ROYAL DE L INSTRUCTION PUBLIQUE

Le Conseil royal, monsieur, me charge de vous prévenir qu'il juge que, d'après les avertissements qui vous avaient été donnés précédemment, vous avez renoncé de vous-même à être attaché à l'Université, lorsque vous vous êtes déterminé à publier votre dernier recueil.

Recevez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

Le conseiller, secrétaire général : Petitot. Correspondance, I, 225, en note.

Démissionné par persuasion, Béranger fut, par-dessus le marché, l'objet de poursuites judiciaires. Le 29 octobre, surlendemain de la publication de l'article de Martainviïïe, le parquet de la Seine faisait saisir en librairie les volumes parus. Mais les dix mille exemplaires de l'édition avaient fait retraite, selon la jolie expression de Me Dupin, et la police n'en put saisir que quatre. Béranger apprit l'opération en rentrant de la campagne. L'impression qu'elle lui fit nous est traduite exactement par une lettre inédite,

qu'il adressa, le soir même, à Mme Dufrénoy, pour la remercier de ses offres de service.

Madame,

Ayant été passer deux jours à la campagne pour me reposer un peu des fatigues de la publication de mes chansons, à mon retour, j'ai trouvé mon recueil saisi et, pour compensation, votre aimable lettre. Combien vous êtes bonne ! vous voudriez dépenser en ma faveur cette noble chaleur de cœur qui vous distingue et qui malheureusement manque à tant d'autres. Hélas ! que pourrait la plus aimable de nos muses pour attendrir des juges ! la perte de ma place n'était que le prélude de toutes les tracasseries sérieuses qu'on va me susciter. Je les avais toutes prévues, et s'il m'avait aussi fallu prévoir les consolations qui m'attendaient, je vous assure que d'avance j'aurais prédit les offres de service que vous me faites. Elles m'ont vivement touché, quoiqu'elles aient pu me surprendre. Mais, je vous le répète, vous ne pouvez, madame, que verser un baume sur les peines qu'on va me causer : il n'est point en votre pouvoir d'en suspendre le cours. Ne croyez point au reste que je m'abandonne au désespoir, par l'idée des suites qu'un procès peut avoir. J'ai prévu tout ce que tenteraient, pour se venger, ceux que j'ai affublés de ridicule, ils sont nombreux, et leur haine est armée du pouvoir. Mais peut-être aussi n'ai-je point encore épuisé tous les traits du pauvre sauvage indépendant, qu'on a si cruellement civilisé dans V Abeille (journal où écrivait Mme Dufrénoy). Son carquois n'est pas encore vide, et, en dépit de M. le Censeur, j'espère le prouver, sinon à mes juges, au moins à ceux qui les mettent en œuvre.

Mais, madame, me pardonnerez-vous d'entrer ainsi avec vous dans le détail des risques que je cours et de ne point user de l'aide que vous m'offrez? Croyez, je vous prie, qu'aussitôt que je pourrai penser que vos démarches me sont utiles, je vous en donnerai avis, et qu'il me sera toujours doux et glorieux de vous devoir un service.

De longtemps sans doute je ne causerai avec les Muses, aussi j'en use largement avec vous. Je vous quitte, forcé de m'occuper des moyens de me présenter à la Thémis ultra, qui va frapper à ma porte, pour me prendre et me mener je ne sais où.

Adieu, chère et excellente femme, recevez tous les témoi-

gnages de ma vive reconnaissance et permettez-moi de vous embrasser de tout mon cœur.

Ce 29 octobre à minuit (1821).

(Collection d'autographes de M. Dandicolle.)

Après avoir varié deux ou trois fois sur le nombre et la détermination des chansons à poursuivre, le parquet et la chambre des mises en accusations tombèrent d'accord sur seize pièces, dont les unes, comme la Bacchante, Margot, constituaient un outrage aux bonnes mœurs; dont certaines autres, comme Mon curé, les Missionnaires, le Bon Dieu, etc., constituaient le délit d'outrage à la morale 'publique et religieuse; dont les troisièmes, comme le Prince de Navarre, V Enrhumé, la Cocarde blanche, étaient une offense envers la personne du roi, et dont la dernière, le Vieux drapeau, provoquait au port public d'un signe de ralliement séditieux. Ces quatre chefs d'accusation menèrent Béranger devant la cour d'assises, le 8 décembre 1821.

Ce fut non seulement un événement parisien, mais encore un épisode sensationnel de cette lutte des partis, qui ne fut jamais aussi âpre, à aucun autre moment de la Restauration. Un procès pour des chansons, c'était déjà une chose si exceptionnelle que l'opinion publique avait ratifié d'avance cette exclamation de l'avocat :

Le premier sentiment qu'a fait naître ce procès, a été Tâtonnement. Un procès pour des chansons !... en France !... et cela vous explique, messieurs, l'immense affluence que nous voyons au Palais. Dans tous les cercles on s'est dit : Allons voir ce" singulier procès, on n'en a jamais vu de semblable ; jamais on n'en verra de pareil ; profitons de l'occasion.

Procès fait aux chansons de P.-.J. de Béranger, p. 60.

De fait, l'affluence fut énorme, le public envahit la salle, obstrua toutes les issues, inonda le Palais de Justice à tel point que tous les services d'ordre furent débordés,

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qu'il fallut faire venir des soldats, baïonnette au canon, et que la Cour dut faire son entrée par les fenêtres, après avoir brisé les carreaux. Quant à l'inculpé, il mit trois quarts d'heure à pénétrer, non sans avoir parlementé avec les gendarmes et avec la foule. C'est à cette occasion qu'il prononça cette phrase légendaire, mais authentique : « Messieurs, on ne commencera pas sans moi ! »

L'accusation fut soutenue par l'avocat général Marchangy, celui-là même qui s'était rendu tristement célèbre par son réquisitoire contre les quatre sergents de la Rochelle et qui s'illustra littérairement par de vastes compositions de prose, comme la Gaule poétique en huit volumes ! Il fut habile, éloquent mais déclamatoire. La défense était présentée par Dupin, tout aussi éloquent que son adversaire, mais plus simple et surtout plus spirituel Le début de Marchangy ne manquait pas d'ingéniosité :

La chanson a une sorte de privilège en France. C'est, de tous les genres de poésie, celui dont on excuse le plus volontiers les licences. L'esprit national le protège et la gaieté l'absout. Compagnes de la joie, fugitives comme elle, il semble que ces rimes légères ne soient point propres à nourrir la sombre humeur du malveillant, et depuis Jules César, jusqu'à Mazarin, les hommes d'État ont peu redouté ceux qui chantaient.

Telle est la chanson, ou plutôt, messieurs, teUe était la chanson chez nos pères ; car, depuis les siècles où l'on riait encore en France, cet enfant gâté du Parnasse s'est étrangement émancipé. Profitant de l'indulgence qui lui était acquise, plus d'une fois, pendant nos révolutions publiques, les perturbateurs la mirent à leur école, ils réchauffèrent de leur ardeur, ils en firent l'auxiliaire du libelle et des plus audacieuses diatribes. Dès lors un sarcasme impie remplaça la joie naïve ; une hostilité meurtrière succéda au badinage d'une critique ingénieuse. Des refrains insultants furent lancés avec dérision sur les objets de nos hommages ; bientôt ils stimulèrent tous les excès de l'anarchie, et la muse des chants populaires devint une des furies de nos discordes civiles...

Vous sentez donc la nécessité de distinguer telles chansons de telles autres qui n'en portent que le nom. Faites une large part dans l'indulgence pour ces couplets espiègles et malins,

qu'il y aurait sans doute trop de rigueur à priver d'une certaine liberté de langage. Qu'ils vivent aux dépens des travers, des faiblesses humaines, qu'ils puissent même confondre le bruit de leurs joyeux grelots avec les murmures de l'opposition. Mais si plus téméraires que ne le fut jamais cette opposition, ils attaquent ce qui est sacré et inviolable ; si Dieu, la religion, la légitimité sont tour à tour le sujet de leurs outrages, sous quels prétextes pourraient-ils être épargnés?...

Procès fait aux chansons de P.-J. de Béranger, p. 15.

Chaque chanson incriminée est commentée ensuite à part, dans cette harangue du ministère public, parfois avec une dangereuse habileté :

Me Dupin, dans son spirituel plaidoyer, prit la chose sur un ton plus léger :

Un homme d'esprit a dit de l'ancien gouvernement de la France, que c'était une monarchie absolue tempérée far des chansons.

Liberté entière était du moins laissée sur ce point... Cette habitude de faire des chansons sur tous les sujets, sur tous les événements, même les plus sérieux, était si forte et s'était tellement soutenue, qu'elle a fait passer en proverbe qu'en France tout finit par des chansons.... Que de couplets vit éclore la Fronde ! les baïonnettes n'y pouvaient rien.

Au'qui vive d'ordonnance Alors prompte à s'avancer, La chanson répondait : France!

Les gardes laissaient passer.

Aujourd'hui qu'il n'y a plus de monarchie absolue, mais un de ces gouvernements nommés constitutionnels, les ministres ne peuvent pas supporter la plus légère opposition ; ils ne veulent pas que leur pouvoir soit tempéré même par des chansons.

Leur susceptibilité est sans égale... Ils n'entendent pas la plaisanterie..., et sous leur domination, il n'est plus vrai de dire : tout finit par des chansons, mais tout finit par des procès.

Procès fait aux chansons de P.-J. de Béranger, p. 43.

Sa péroraison ne fut pas moins souriante et agréable sur le fond vigoureux de la dialectique :

Chacun résiste pourtant à sa manière à ce qui peut dégénérer en oppression. Les uns par des livres, d'autres par des discours : celui-ci par une pétition, celui-ci avec un couplet. Tel est Béranger... De telles armes n'ont jamais paru séditieuses, jusqu'ici du moins !

Du reste, peut-on dire qu'il ait, dans ses couplets, fait preuve de noirceur ou de méchanceté? Non, il n'a jamais attaqué les particuliers ; il a respecté leurs personnes, leurs mœurs ; il n'a attaqué que les actes du pouvoir, quand il a cru voir que les fonctionnaires qui en étaient revêtus, en abusaient contre la liberté publique. Un seul mot suffirait pour peindre son caractère. On lui proposait de composer une chanson contre un grand personnage alors en disgrâce : on lui indiquait la matière des couplets.

— A la bonne heure, dit-il, quand il sera ministre.

Cette conduite répond assez aux calomnies dont il s'est vu l'objet : on a profité de son procès pour faire courir, sous son nom, des chansons atroces, que son cœur repousse plus encore que son talent ne les désavoue.

On lui a prêté des idées de vengeance qui n'entrèrent jamais dans sa pensée.

H s'est peint lui-même dans ses vers :

Je ne sais qu'aimer ma patrie.

Je n'ai flatté que l'infortune.

J'aime^à fronder les préjugés gothiques Et les cordons de toutes les couleurs ; Mais, étrangère aux excès politiques, Ma liberté n'a qu'un chapeau de fleurs. Diogène,

Sous ton manteau, Libre et content, je ris et bois sans gêne : Diogène,

Sous ton manteau, Libre et content, je roule mon tonneau.

Briscrez-vous, Messieurs, ce modeste asile que sut respecter un conquérant? Troublerez-vous une existence paisible qui

s'écoule tranquillement au sein de la plus douce et de la plus pure amitié? Partagerez- vous l'indignation qu'on a voulu vous inspirer contre un pauvre chansonnier? Ajouterez-vous à la rigueur anticipée d'une destitution, dont rien ne justifie, du moins, la précipitation? Allez-vous encourir sérieusement, aux yeux d'un public malin, le reproche (j'ai presque dit le ridicule) d'avoir transformé des chansons en crime d'Etat?...

Ah ! Messieurs, si l'on eût déféré une pareille cause au jugement de nos bons aïeux, ils auraient secoué la tête, en murmurant entre leurs dents : Chansons que tout cela, et ils eussent ainsi fait preuve d'esprit autant que de justice.

Procès fait aux chansons de P.-J. de Béranger, p. 127.

H y eut encore une double série de répliques, mais le talent du défenseur du maréchal Ney ne put éviter à Béranger la déclaration affirmative du jury sur les trois premiers chefs d'accusation. En conséquence le chansonnier fut condamné à trois mois de prison, 500 francs d'amende, l'affichage et l'impression de l'arrêt à mille exemplaires, enfin la suppression de l'ouvrage. Peu s'en fallut même que la peine ne fût aggravée, car un nouveau procès vint se greffer sur le premier. La publication des pièces de celuici, du réquisitoire, des plaidoiries et des chansons incriminées fit l'objet d'une nouvelle poursuite, dont Béranger, encore défendu par Dupin, eut la chance de sortir absous.

Quelques jours après, il entrait à la prison de Sainte- Pélagie pour y purger sa peine.

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