‹ P.-J. de BérangerChapitre 52 sur 147 · LES RECUEILS DE CHANSONS DE 1825 ET DE · texte numérisé non relu

LES RECUEILS DE CHANSONS DE 1825 ET DE

/. L'emprisonnement à Sainte- Pélagie; les chansons qui en viennent ou qui le suivent. — //. Le recueil de 1825. — ///. V influence politique de 1825 à 1828. — IV. Le recueil de 1828.

Le procès de 1821 eut un immense retentissement. La censure eut beau interdire aux journaux de publier le plaidoyer de Dupin, alors que le Moniteur imprimait tout au long le réquisitoire de Marchangy, l'opinion publique s'érigea d'elle-même en juridiction d'appel et infirma l'arrêt des juges royaux. On s'était arraché les chansons de circonstance, la Muse en fuite, les Adieux à la campagne, que l'événement avait inspirées au poète ; l'une d'elles était copiée, le jour même du procès, jusque sur le bureau du greffier et de l'avocat général, à l'usage des membres de la com. A la prison de Sainte-Pélagie, ce fut un empressement d'un autre genre, mais tout aussi flatteur. Béranger occupait la chambre que venait de quitter P.-L. Courier, condamné pour des raisons du même genre ; il retrouvait pour compagnon de geôle son ami, le publiciste Cauchois - Lemaire, l'un des plus fougueux adversaires de la Restauration. Comme il n'était pas au secret, il eut bientôt la visite de tout ce que Paris comptait d'hommes mar-

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quants, dans le parti libéral; le peuple non plus ne lui ménagea pas les marques d'une chaude sympathie. Coulmann, qui ne manqua pas la fête, nous en a conservé la physionomie dans les lignes suivantes :

Béranger était peu enivré de cette faveur populaire, tant le philosophe l'emportait chez lui sur le poète et la crainte de paraître dupe sur les douces illusions du cœur... « L'affluence à mon procès m'a fait plaisir, me dit-il, mais je sais ce que cela vaut. Je n'ai jamais rien trouvé de si vide que la gloire, et, à plus forte raison, ma gloriette à moi. La retraite et l'intimité sont bien mieux mon fait. Quand on a perdu, comme moi, sa queue dans la bataille, on a appris à apprécier les hommes et les choses. Les manifestations en ma faveur, chez Laffitte et chez Mme Davillier, m'étaient plutôt importunes qu'agréables. Le maréchal Soult me félicita chez le premier, parce que le ministère était déjà formé. S'il y avait eu, comme dans la révolution, peine de mort pour des signes de commisération, si les têtes avaient dû tomber, la plupart se seraient gardés de me dire un mot et j'aurais eu peu de vjsites. J'excepte mes amis ; ceux-là, je les connais, et vous dire cela vous prouve que je vous excepte aussi. » On annonce, sur ces entrefaites, la visite de Benjamin Constant.

« Oui, répondit Béranger, je suis sûr qu'il viendra ; il ne néglige pas une occasion de popularité. Je remarquai, dimanche, qu'il devait se dire, quand tout le monde m'environnait : je voudrais avoir fait des chansons, et être ainsi condamné. Il n'y a pas de triomphe qui ne lui fasse envie ; cela lui procure des sensations. H croyait aimer Mme de Staël et il n'aimait que les émotions qu'elle lui donnait. H est si usé que c'est aux autres qu'il emprunte les sentiments qu'il ne trouve plus en lui-même. Ses passions sont tout artificielles...

« Constant est tellement usé, continue Béranger, il a tellement besoin que quelqu'un l'aime et le travaille que je lui disais que, vieux et ne pouvant plus quitter le coin de son feu, il donnerait de la tête contre le marbre de sa cheminée, pour se secouer. 11 m'a avoué qu'il ne joue que pour cela... »

La province s'associa à l'enthousiasme qu'on avait à Paris pour l'illustre chansonnier. Ce n'étaient pas seulement les journaux de l'opposition, le procès qui avaient échauffé, exalté l'opinion publique en sa faveur; ce talent à la fois populaire et savant, satirique et sentimental, belliqueux et galant, était

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merveilleusement à l'unisson et des esprits vulgaires et des esprits délicats... Dans combien de réunions de toute nature, dans les châteaux, comme dans les chaumières, au sein de l'amitié et de la famille, comme dans les cafés et les cabarets, ces refrains étaient chantés avec bonheur ! Et quand on savait l'auteur pauvre, désintéressé, charitable, courageux et prisonnier, que de tendre intérêt se mêlait à l'admiration générale. Comment le manifester en province surtout? par des envois de vins fins, de gibier, de pâtés de foie, de fruits, de liqueurs, de conserves. Jusque du fond des colonies arrivaient des témoignages de sympathie, avec des lettres et des vers.

Coulmann, Réminiscences. I, chap. xxix.

Ces victuailles devenaient le texte de chansons ou de lettres de remerciement ; elles permettaient à Béranger de régaler ses compagnons d'emprisonnement, comme le colonel Duvergier, et de tenir table ouverte. Des visiteurs, Chateaubriand, Manuel, Jouy, Lameth, Foy, Sébastiani, assistaient à ces agapes. On devine si les bons mots manquaient à ces réunions. « H faudrait faire relier les discours de la gauche, en maroquin doré sur tranche, dit un des interlocuteurs. — Et le centre en veau, s'écrie Béranger. »

H avait fait des couplets en prison, il en fit, à plus forte raison, une fois sorti de Sainte-Pélagie. Quand il fut arrivé aux environs de cinquante, il les offrit à une maison d'édition anglaise. Mais la négociation ne put aboutir, et c'est en France, chez le libraire Ladvocat, qu'il publia le troisième de ses recueils originaux, en avril 1825.

Les inspirations bacchiques et voluptueuses n'y tiennent plus qu'une place en quelque sorte rétrospective. Le poète y rappelle son passé amoureux, et donne quelques regrets à des plaisirs que l'âge va lui mesurer avec parcimonie ; il excuse une fois de plus Lisette pour certaines faiblesses de sa vie privée; il évoque même certains épisodes touchants de sa tendresse plus chaste pour Judith Frère (Maudit printemps). Mais la politique intérieure continue à être le principal objet de ses rimes malignes. Les complots des carbonari, les tentatives de pronunciamentos ont

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été réprimés, on sait avec quelle sanglante énergie ; toutes les libertés sont réduites, ou menacées de restrictions ; la Congrégation est maîtresse du gouvernement. Béranger riposte par l'éloge de la Révolution et de ses conquêtes, dans la Déesse, Lafayette en Amérique, le Malade; il persifle le ministère et la congrégation dans la Messe du Saint- Esprit, pour V Ouverture des Chambres; il ne craint pas de s'attaquer à la propre favorite du roi, Mme de Cayla, sous le nom transparent û'Octavie; le roi lui-même est pris à partie dans cette pièce, sous le nom de Tibère ; ses goûts littéraires sont tournés en ridicule, dans VEpée de Damoclès; ses infirmités sont ridiculisées dans les strophes clandestines du Porte-coton du roi.

La Chambre, qui expulse Manuel, est stigmatisée; les députés de la majorité deviennent les Esclaves gaulois. Pour avoir rétabli la censure, ils reçoivent la dure leçon des vers du Censeur; pour maintenir en exil les meilleurs serviteurs de la République et de l'Empire, ils vont porter la responsabilité des flots de larmes qu'arrache à la France entière la romance des Hirondelles. Voici que l'autorité préfectorale, auxiliaire de l'autorité ecclésiastique, interdit les danses villageoises. P.-L. Courier a lancé son fameux pamphlet : Pétition de villageois que Von empêche de danser; Béranger vient à la rescousse avec son Violon Irisé.

Ce n'est pas seulement la situation intérieure de la France qui justifie ces vigoureuses critiques ; son sort parmi les autres nations est plein de menaces. Une rumeur européenne, dont le ministère s'est fait l'écho, parle d'une invasion possible des alliés, si la France ne se fait pas l'exécutrice des hautes œuvres de la Sainte- Alliance. C'est le Chant du cosaque, qui traduit ces bruits sinistres. A l'armée qui se prépare en conséquence à entrer en Espagne, pour opprimer la liberté, le Nouvel ordre du jour commande de revenir sur la frontière de l'Est et de renverser, au passage, un gouvernement qui vaut à la France de pareilles humiliations. La Grèce elle-même, qui a brisé ses fers et qui commence, devant l'Europe, indifférente ou hostile, cette

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