LE CENSEUR
Air de la Rôle et des bottes.
On me disait : Il est temps d'être sage ; Au Pinde aussi l'on change de drapeaux. Tentez la gloire, et, dans un grand ouvrage, Pour le théâtre abdiquez les pipeaux.
De mes refrains j'ai repoussé le livre ; Mais, quand j'invoque et Thalie et sa sœur, Leur voix me crie : Ah ! que Dieu nous délivre, Nous délivre au moins du censeur !
La Liberté, nourrice du génie, Voit les beaux-arts pleurant sur son cercueil : Qui va d'un joug subir l'ignominie A de son vers d'avance éteint l'orgueil. Réponds. Corneille, oserais-tu revivre?
Et toi, Molière, admirable penseur?
Non, dites-vous ; ou que Dieu vous délivre, Vous délivre au moins du censeur !
Avec Thalie, en satires féconde, Peignons nos grands, leurs valets, leurs rimeurs, Les vils ressorts qui font mouvoir le monde, Et la cour même envenimant nos mœurs.
Délateur, tremble ! en scène il faut me suivre. Jeffrys (1) en vain t'a pris pour assesseur. Quoi ! tu souris !... Ah ! que Dieu nous délivre, Nous délivre au moins du censeur !
De Louis Onze évoquons les victimes ; Que, dévoré d'un sanguinaire ennui,
(1) Juge anglais devenu fameux pendant la restauration des Stuarts, et dont le nom est un peu estropié ici par nécessité pour la mesure.
Ce roi bigot, pour se soûler de crimes, Mette sa Vierge entre le diable et lui. Mais, tout sanglants, nos Tristans vont poursuivre Ce vœu formé contre un lâche oppresseur. Morts, taisez-vous ! ou que Dieu nous délivre, Nous délivre au moins du censeur !...
Œuvres, II.
LE VIOLON BRISÉ Air : Je regardais Madelinelte,
Viens, mon chien, viens, ma pauvre bête ; Mange malgré mon désespoir.
Il me reste un gâteau de fête :
Demain nous aurons du pain noir. (Bis.)
Les étrangers, vainqueurs par ruse, M'ont dit hier dans ce vallon :
« Fais-nous danser ! » Moi, je refuse ; L'un d'eux brise mon violon.
C'était l'orchestre du village :
Plus de fêtes ! plus d'heureux jours ! Qui fera danser sous l'ombrage?
Qui réveillera les Amours? (Bis.)
Sa corde vivement pressée, Dès l'aurore d'un jour bien doux, Annonçait à la fiancée Le cortège du jeune époux.
Aux curés qui l'osaient entendre Nos danses causaient moins d'effroi.
La gaîté qu'il savait répandre Eût déridé le front d'un roi. (Bis.)
S'il préluda, dans notre gloire, Aux chants qu'elle nous inspirait,
Sur lui jamais pouvais-je croire Que l'étranger se vengerait?
Viens, mon chien, viens, ma pauvre bête ; Mange malgré mon désespoir.
Jl me reste un gâteau de fête :
Demain nous aurons du pain noir., (Bis.)
Combien sous l'orme et dans la grange Le dimanche va sembler long !
Dieu bénira-t-il la vendange Qu'on ouvrira sans violon?
11 délassait des longs ouvrages, Du pauvre étourdissait les maux; Des grands, des impôts, des orages, Lui seul consolait nos hameaux. (Bis.)
Les haines, il les faisait taire ; Les pleurs amers, il les séchait.
Jamais sceptre n'a fait sur terre Autant de bien que mon archet.
Mais l'ennemi qu'il faut qu'on chasse M'a rendu le courage aisé.
Qu'en mes mains un mousquet remplace Le violon qu'on a brisé. (Bis.)
Tant d'amis dont je me sépare Diront un jour, si je péris :
Il n'a point voulu qu'un barbare Dansât gaîment sur nos débris.
Viens, mon chien, viens, ma pauvre bête ; Mange malgré mon désespoir.
Il me reste un gâteau de fête :
Demain nous aurons du pain noir. (Bis.)
Œuvres, 111, 27.
li>6 — i- BÉRANGER. — GHAP. V