L'INFLUENCE POLITIQUE DE 4825 A 4 S2S
En ne désarmant pas dans sa lutte contre la royauté, Béranger montrait plus de perspicacité que la plupart de ses amis. Au ministère, ni les hommes, ni les maximes n'avaient changé. H y avait plutôt aggravation dans la politique à tendance contre-révolutionnaire. Les procès faits aux journaux libéraux, comme le Courrier et le Constitutionnel, le vote du milliard des émigrés, la loi de sacrilège, le licenciement de la garde nationale, la suppression des dernières libertés de la presse, par la fameuse loi de justice et d'amour, montraient l'accentuation de cette tendance. Plus que jamais, la chanson était la méthode indiquée, pour stimuler les volontés découragées et maintenir l'union entre les combattants dispersés. Par la force des choses, comme par l'ascendant de son rare bon sens et de son patriotisme, notoirement désintéressé, le poète se trouvait donc parmi les esprits directeurs de l'opposition libérale.
Il était soutenu dans cette tâche par deux hommes qui, à la différence de bien d'autres, n'ont jamais cessé d'être ses amis, Bérard et Manuel. Nous reverrons Bérard aux journées de 1830. La mort ne permit pas à Manuel de voir une révolution dont son sens politique aurait peut-être tiré un meilleur parti pour la cause démocratique. Député, expulsé de la Chambre, objet pendant quelques mois d'un enthousiasme frénétique de toute la France libérale, il n'avait cependant pas réussi à se faire réélire en 1824. Il vivait un peu retiré, spectateur curieux de ces joutes politiques où il ne pouvait plus jouer qu'un rôle indirect. Béranger était venu partager son logement. Ces deux hommes vivaient ensemble, unis par l'amitié la plus forte. Nous avons là-dessus le témoignage du fidèle Coulmann :
Je n'ai connu à Béranger aucun ami qu'il mît au-dessus de Manuel. Ses rapports avec les autres, je parle de l'époque
di{8 BERANGER. — GHAP. V
de son développement et de sa fleur, étaient plutôt froids et moqueurs que tendres et aveugles. Il ne s'épargnait pas le bon mot envers les plus enthousiastes et les plus dévoués, jaloux de montrer la supériorité de son jugement, parce la même que comme poète il pouvait être soupçonné d'illusions. Pour Manuel, sa sympathie n'avait pas d'intermittences.
Ils passaient ensemble des journées entières, rue des Martyrs, Manuel fumant son cigare, Béranger tisonnant son feu ; Béranger devisant, jugeant, parlant de ses plans de poèmes ou de chansons, en chantant quelquefois des couplets, faisant part de celles qui ne devaient pas voir le jour. Manuel attentif, doux, bienveillant, développant ses spéculations politiques, asseyant la liberté sur les vertus publiques, l'indépendance et la gloire nationale sur la révolution qu'il aimait, et sur l'armée dont il avait fait partie. Que d'horizons philanthropiques, religieux, littéraires, parlementaires, parcourus par ces esprits élevés, par ces âmes généreuses !
Coulmann, Réminiscences, cliap. xxi.
Le Globe, fondé en 1824 par Dubois (de la Loire-Inférieure), le Constitutionnel, le Courrier français, un peu plus tard, le National, tous les journaux de l'opposition écoutent avec déférence l'avis du chansonnier, dans les questions de tactique politique. Le conseil des députés de gauche, qui comprend La Fayette, Dupont, Benjamin Constant, Lamarque, Laffitte, se l'annexe. C'est son influence qui fait accepter ou rejeter certaines candidatures pour les collèges électoraux. Il n'hésite même pas à prendre en main à lui tout seul la cause de certains hommes, comme celle de l'abbé de Pradt, l'ancien archevêque de Malin es, lorsqu'il juge que son parti est trop circonspect ou mal avisé. « Je suis habitué, écrit-il quelque part, à lutter souvent seul contre le ramas des politiques de salon. » — « Un chansonnier, ajoute-t-il ailleurs, doit aller de l'avant ; il a beau connaître les convenances, il en est une foule au-dessus desquelles il doit se mettre pour servir la cause qu'il a embrassée. Enfant perdu, il faut qu'il se résigne à être quelquefois un enfant abandonné. »
Non seulement il n'est pas abandonné, mais il a au con-