‹ P.-J. de BérangerChapitre 78 sur 147 · LES SOUVENIKS DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LES SOUVENIKS DU PEUPLE

Air : Passez votre chemin, beau sire.

On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps.

L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d'autre histoire.

Là viendront les villageois Dire alors à quelque vieille :

Par des récits d'autrefois, Mère, abrégez notre veille.

Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encor le révère,

Oui, le révère.

Parlez-nous de lui, grand'mère; Parlez-nous de lui. (Bis.)

Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois, il passa.

Voilà bien longtemps de ça :

Je venais d'entrer en ménage.

A pied grimpant le coteau Où pour voir je m'étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise.

Près de lui je me troublai ; Il me dit : Bonjour, ma chère,

Bonjour, ma chère.

— H vous a parlé, grand'mère !

Il vous a parlé !

L'an d'après, moi, pauvre femme, A Paris étant un jour,

d54 = BEKANGEK. — CHAP. Y

Je le vis avec sa cour :

Il se rendait à Notre-Dame.

Tous les cœurs étaient contents ; On admirait son cortège.

Chacun disait : Quel beau temps !

Le ciel toujours le protège.

Son sourire était bien doux ; D'un fils Dieu le rendait père, Le rendait père

— Quel beau jour pour vous, grand'mère!

Quel beau jour pour vous !

Mais, quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne.

Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte.

J'ouvre : Bon Dieu ! c'était lui, Suivi d'une faible escorte.

Il s'asseoit où me voilà, S'écriant : Oh ! quelle guerre !

Oh ! quelle guerre !

— Il s'est assis là, grand'mère !

H s'est assis là !

J'ai faim, dit-il, et bien vite Je sers piquette et pain bis ; Puis il sèche ses habits, Même à dormir le feu l'invite.

Au réveil, voyant mes pleurs, H me dit : Bonne espérance !

Je cours, de tous ses malheurs, Sous Paris, venger la France.

Il part ; et, comme un trésor, J'ai depuis gardé son verre, Gardé son verre.

— Vous l'avez encor, grand'mère !

Vous l'avez encor !

Le voici. Mais à sa perte Le héros fut entraîné.

CHANSONS DE 1828 ■ d 55

Lui, qu'un pape a couronné, Est mort dans une île déserte.

Longtemps aucun ne l'a cru ; On disait : H va paraître ; Par mer il est accouru ; L'étranger va voir son maître.

Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amère !

Fut bien amère!

— Dieu vous bénira, grand'mère ; Dieu vous bénira. (Bis.)

Œuvres, III, 216.

LA COMÈTE DE 1832 Air : A soixante ans il ne faut pas remettre. '

Dieu contre nous envoie une comète; A ce grand choc nous n'échapperons pas. Je sens déjà crouler notre planète ; L'Observatoire y perdra ses compas. (Bis.) Avec la table, adieu tous les convives ! Pour peu de gens le banquet fut joyeux. (Bis.) Vite à confesse allez, âmes craintives. { R . Finissons-en : le monde est assez vieux. ( Le monde est assez vieux. (Bis.)

Oui, pauvre globe égaré dans l'espace, Embrouille enfin tes nuits avec tes jours, Et, cerf-volant dont la ficelle casse, Tourne en tombant, tourne et tombe toujours. Va, franchissant des routes qu'on ignore, Contre un soleil te briser dans les cieux. Tu l'éteindrais ; que de soleils encore ! Finissons-en : etc.

N'est-on pas las d'ambitions vulgaires, De sots parés de pompeux sobriquets, D'abus, d'erreurs, de rapines, de guerres, De laquais-rois, de peuples de laquais?

156 ===== BERANGER. — CIIAP. V

N'est-on pas las de tous nos dieux de plâtre? Vers l'avenir las de tourner les yeux?

Ah ! c'en est trop pour si petit théâtre. Finissons-en : etc.

Les jeunes gens me disent : tout chemine ; A petit bruit chacun lime ses fers ; La presse éclaire et le gaz illumine, Et la vapeur vole aplanir les mers.

Vingt ans au plus, bonhomme, attends encore ; L'œuf éclora sous un rayon des cieux.

Trente ans, amis, j'ai cru le voir éclore. Finissons-en : etc.

Bien autrement je parlais quand la vie Gonflait mon cœur et de joie et d'amour. Terre, disais-je, ah ! jamais ne dévie Du cercle heureux où Dieu sema le jour. Mais je vieillis, la beauté me rejette ; Ma voix s'éteint : plus de concerts joyeux. Arrive donc, implacable comète.

Finissons-en : le monde est assez vieux. Le monde est assez vieux.

Œuvres, III, 235,

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