‹ P.-J. de BérangerChapitre 81 sur 147 · LES DIX MILLE FKANCS · texte numérisé non relu

LES DIX MILLE FKANCS

(La Force, 1829.)

Air : T'en souviens-tu?

Dix nulle francs, dix mille francs d'amende (1) ! Dieu ! quel loyer pour neuf mois de prison ! Le pain est cher et la misère est grande, Et pour longtemps je dîne à la maison. Cher président, n'en peut-on rien rabattre? « Non ! non ! jeûnez, et vous et vos parents. Pour fait d'outrage aux enfants d'Henri Quatre (2) De par le roi, payez dix mille francs ! »

Je paîrai donc ; mais, las ! que va-t-on faire De cet argent, que si bien j'emploîrais? D'un substitut sera-t-il le salaire?

D'un conseiller paîra-t-il les arrêts?

Déjà s'avance une main longue et sale : C'est la police et ses comptes courants. Quand sur ma Muse on venge la morale (3), Pour les mouchards comptons deux mille francs.

Moi-même ainsi partageant ma dépouille, Sur mon budget portons les affamés.

Au pied du trône une harpe se rouille ; Bardes du sacre, êtes-vous enrhumés (4)?

(1) Le 10 décembre 1828, je fus condamné à neuf mois de prison et à dix mille francs d'amende.

(2) Je fus condamné pour outrage à la personne du roi et à la famille royale.

(3) Je fus aussi condamné pour atteinte à la morale publique.

(4) La chanson du Sacre de Charles Je Simple fut la cause première de ma condamnation.

Chantez, messieurs, faites poudre la poule ; Envahissez croix, titres, biens et rangs. Dût-on encor briser la sainte ampoule (1), Pour les flatteurs comptons deux mille francs.

Que de géants là-bas je vois paraître (2) ! Vieux ou nouveaux, tous nobles à cordons : Fiers de servir, ils font au gré du maître Signes de croix, saluts ou rigodons.

A tout gâteau leur main fait large entaille, Car ils sont grands, même infiniment grands : Ils nous feront une France à leur taille. Pour ces laquais comptons trois mille francs.

Je vois briller chapes, mitres et crosses, Chapeaux pourprés, vases d'argent et d'or, Couvents, hôtels, valets, blasons, carrosses. Ah! saint Ignace a pillé le trésor.

De mes refrains l'un des siens qui le venge Promet mon âme aux gouffres dévorants (3) : Déjà le diable a plumé mon bon ange (4). Pour le clergé comptons trois mille francs.

Vérifions, la somme en vaut la peine : Deux et deux quatre ; et trois, sept ; et trois dix. C'est bien leur compte. Ah ! du moins La Fontaine Sans rien payer fut exilé jadis (5).

(1) La sainte ampoule, brisée en 93 sur la place publique de Reims, fut retrouvée miraculeusement pour le sacre de Charles X. Je ne sais qui a eu l'honneur de cette invention.

(2) Allusion à la chanson des Infiniment petits, seconde cause de ma condamnation.

(3) Un prédicateur, dans une des principales églises de Paris, fit une sortie contre moi, après ma condamnation, et dit que la peine qu'on m'infligeait ici-bas n'était rien auprès de celle qui m'attendait en enfer. Dans le village qu'habitait, auprès de Péronne, la vieille tante qui m'a élevé, le curé débita un poème sur le même ton.

(4) L'Ange gardien, prétexte de ma condamnation pour atteinte à la morale publique. On ne voulut pas ne faire porter le jugement que sur des chansons politiques, et l'on n'osa pas incriminer les chansons contre les jésuites. Il fallut, bon gré, mal gré, que Y Ange gardien payât pour toutes.

(5) Le dévouement de La Fontaine pour Fouquet le fit exiler en

168 DERANGER. — CIIA1». VI

Le fier Louis eût biffé la sentence Qui m'appauvrit pour quelques vers trop francs. Monsieur Loyal, délivrez-moi quittance (1) ; Vive le roi ! voilà dix mille francs (2).

Œuvres, III, 274.

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