CHAPITRE VI
I. En correctionnelle et à la Force. — //. 1830. — III. Chansons politiques, écrites au lendemain de la Révolution.
Malgré ses intentions conciliatrices, le ministère de Martignac ne crut pas pouvoir laisser paraître impunément d'aussi vives satires de la politique royale ; le 15 octobre 1828, il fit saisir le recueil et, le 5 décembre, assigner le poète devant la chambre correctionnelle. Sur l'assignamême, Béranger écrivit ce leste couplet :
H faut le mettre en prison.
Quoi ! ce coquin de poète
Met en chansons la raison ; •
C'est un Socrate en goguette :
Il se rit de nos calotins ; Il fait la morale aux ultramontains :
Tous ces refrains qu'on répète, Nous les défendons et l'on se taira :
— Vous avez beau faire, on les chantera !
Le ministère public, la chambre d'instruction et la chambre des mises eurent, cette fois encore, de la peine à se mettre d'accord sur l'accusation. Enfin cette triple juridiction se décida à poursuivre l'Ange gardien, le Sacre
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de Charles le Simple et la Gérontocratie, sous l'inculpation de délits contre la religion d'État et contre le roi. A la veille du procès, Laffitte s'entremit auprès du garde des sceaux, Portalis, pour un arrangement secret : Béranger aurait fait défaut ; il n'y aurait pas eu de plaidoiries, donc pas d'esclandre pour le gouvernement ; comme récompense, la peine prononcée eût été insignifiante. On va voir, par la lettre suivante, l'accueil que Béranger fit à cette proposition.
A Monsieur Jacques Laffllle.
Ce 28 novembre.
Mon ami, n'allez pas vous aviser de croire que je ne suis pas reconnaissant de ce que vous avez fait hier. Je vous assure bien que j'en suis touché et que je n'ai pas eu besoin de réfléchir pour cela; mais j'ai dû penser à tout ce que vous m'avez dit, et je ne puis vous dissimuler que cette démarche me tourmente. Je suis persuadé qu'elle vous a coûté à vous-même ; mais, sans examiner ce point, qui, en définitive, ne peut qu'ajouter au prix que je mets à cette nouvelle preuve de votre amitié, voyons quel avantage je puis retirer de l'arrangement en question.
Non, non ; je dois à mon caractère, au public, à mon avocat lui-même, de protester contre cette manière de procéder. Quant à n'être condamné qu'au minimum, à quoi bon? Est-ce bien important pour moi? Au contraire; et plus forte sera la peine, plus les auteurs de ma condamnation paraîtront d'abord odieux. Si donc je n'ai que six mois de prison, je vous préviens que je prendrai toutes les précautions imaginables pour éviter la maladie et l'allégeance de la maison de santé. Une détention plus longue me rendrait sans doute moins superbe. Et voyez donc ce que je gagnerais à tous vos arrangements 1 La honte d'avoir abandonné une défense dont les principes peuvent être utiles, le mécontentement de moi-même et peut-être un échec à cette popularité qu'on veut en vain me contester, et qui est un besoin de mon talent...
Vous me connaissez assez pour savoir que le désir du scan-
dale et du bruit n'est pas ce qui me pousse ; mais il s'agit de proclamer un principe utile, il s'agit de le défendre avec courage ; il y va de mon devoir et de l'honneur de mon caractère. En vain votre amitié m'a démontré ce que je savais très bien, c'est-àdire que je faisais la guerre à mes dépens, et que, plus les coups seraient vifs que l'on allait porter en mon nom, plus je serais exposé à mille petites vengeances. Je vous réponds : C'est le devoir ! Quant à ma santé, que vous invoquez, vous faites trop bon marché de ma santé ; rassurez-vous, j'ai la vie dure !
Quant à l'argent, la captivité l'aura bien vite épuisé... Je sais qu'en prison tout est cher; mais enfin, si ma bourse est vide, je saurai comment la remplir : vous êtes là. Je ferai alors ce que vos offres cent fois réitérées ne m'ont pas fait faire encore. Je vous demanderai de l'argent quand le mien sera écoulé, et ce ne sera pas même sous forme d'emprunt, si votre amitié l'exige. Vous voyez que je pense à tout.
Encore une fois, voyez que, dans le projet que vous me soumettiez hier, si l'autorité paraît reculer devant une plaidoirie, l'accusé recule aussi devant le pouvoir que sa défense pourrait offenser. Supposez un moment que vous seul vous soyez le public, et demandez-vous si, témoin d'un jeu pareil, vous n'en chercheriez pas les ressorts cachés et si cette découverte n'ôterait pas quelque chose à l'estime, à l'intérêt que vous portiez à l'accusé? Croyez-moi, mon cher Laffitte, il est des instants où l'homme le plus modeste a besoin de s'exagérer sa propre valeur, et je crois être dans un de ces instants-là. Prenons donc tout au pire : on me met en prison pour plusieurs années ; alors il m'est bien permis de croire que la France en poussera un cri d'indignation. Allons plus loin : je meurs dans les fers. Ne m'est-il pas permis de croire aussi que, pendant tout un demisiècle, et tout au moins, ma mort restera comme un sanglant reproche à la mémoire de certaines gens? Et savez-vous que ce serait la plus terrible accusation que l'on puisse faire à la mémoire de Charles X? J'ai trop sacrifié les biens du présent à je ne sais quel vain amour de gloire et de vertu, pour que vous ne pardonniez pas à ma folie cette façon de considérer les choses...
Correspondance, I, 330.
Le jour du procès, la correctionnelle fut envahie, comme l'avait été, sept ans plus tôt, la cour d'assises. De Champanhet soutint l'accusation, avec autant d'âpreté mais
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avec beaucoup moins de talent que Marchangy. Barthe remplaça Dupin, gêné par ses fonctions de député, dans la défense de l'inculpé. Du réquisitoire, il n'y a guère à retenir que le passage sur les chansons napoléoniennes :
Comment Fauteur du Roi cTYvetot, de cette satire aimable et piquante de l'arbitraire et de l'esprit de guerre et de conquêtes, peut-il sans cesse rappeler et préconiser dans ses vers un régime que sa muse frondait, alors qu'il existait?
Il est vrai qu'alors aussi ces allusions étaient fines et légères ; elles étaient enveloppées d'un voile assez épais pour que l'œil du vulgaire ne pût le pénétrer, et ses traits à peine acérés effleuraient et ne déchiraient pas.
Quelle différence aujourd'hui ! Ah ! si dans les temps que le sieur de Béranger présente sans cesse à notre admiration et à nos regrets (dans ce recueil comme dans les autres), sa plume audacieuse eût laissé échapper des vers pareils à ceux qui vous sont déférés ; si les pompes d'un autre sacre, si celui qu'elles entouraient eussent été les sujets de ses mépris, les objets de sa dérision, est-ce la justice qui eût été appelée à apprécier et punir l'offense? Non, l'arbitraire eût ouvert les portes d'une prison d'État, et l'auteur, l'éditeur, l'imprimeur, les débitants du téméraire écrit eussent vu les portes se refermer sur eux, pour un temps assurément plus long que la détention légale qui peut leur être infligée aujourd'hui pour une telle faute.
Voici la péroraison du discours de M. Barthe :
Messieurs, vous n'oublierez pas qu'en jugeant le poème vous jugez aussi l'homme ; que vous jugez Béranger ; et c'est surtout sous ce rapport que ma cause est belle...
On l'a accusé de bonapartisme. Messieurs, lorsque le colosse était encore debout, et avant que le Sénat eût parlé, Béranger avait, dans son Roi d'Yvetot, critiqué cette terrible et longue guerre qui aurait pu engloutir la France avec le chef de ses soldats. Béranger n'est certes pas un partisan des tyrannies de l'Empire. Mais quand il a vu le lion renversé, insulté par ceuxlà mêmes qui rampaient à ses pieds, les vicissitudes de cette grande destinée ont ému son âme ; une sorte d'intérêt poétique s'est emparé de lui, et il a déposé une fleur sur la tombe de celui qui, pendant sa puissance, n'avait obtenu de lui qu'une critique.
On a parlé, messieurs, de la grandeur actuelle de la France,
de l'accroissement progressif de ses libertés ; on vous a parlé de nos armées s'illustrant en ce moment même sur le territoire de la Grèce pour une cause sacrée. Messieurs, j'ai cru, à chaque mot du ministère public, entendre l'éloge de Béranger. L'agrandissement progressif de nos libertés ! ah ! j'en appelle à toutes les consciences ! Est-il étranger à ces progrès de la civilisation, à ces agrandissements de nos libertés, le poète qui a chanté le Dieu des bonnes gens, qui a flétri l'intolérance, et poursuivi de ses vers vengeurs tous les ennemis de ces libertés et de cette civilisation?
Vous avez parlé de la Grèce ! Quels vers, plus que ceux de Béranger, ont rendu chère aux nations la cause de la Grèce moderne; les massacres de Psara, la délivrance d'Athènes, l'ombre d'Anacréon évoquée et récitant une poésie digne d'Anacréon lui-même? Mais que dis-je? au moment même où il comparaît ici en police correctionnelle, où sa liberté est menacée, une sentinelle, dans les forteresses de la Morée, répète peut-être et son nom et ses vers, pour exciter ses compagnons d'armes à la défense d'une si belle cause.
Mais il est un autre titre qui le recommande à tous les hommes généreux. De tous les sentiments, celui qui honore le plus les nations à leurs propres yeux, aux yeux de l'étranger, c'est le patriotisme, c'est l'amour du pays, la haine de l'invasion étrangère, l'amour des gloires de la patrie. C'est à faire naître, à réchauffer ce noble sentiment, que notre poète excelle. Oui, l'amour de la patrie, l'amour de la France, voilà ce qui, dans ses vers, au milieu des banquets, ou des rêveries de la solitude, a fait battre le cœur de ses concitoyens, voilà ce qui a fait son immense popularité. En quelque lieu qu'il se présente, en France, à l'étranger, il est sûr de trouver des admirateurs, des amis. 0 vous, messieurs, qui devez représenter le pays, ne dites pas au roi qu'un tel homme n'a pour lui que des injures ; ne dites pas au poète que les autres nations nous envient, que la France n'a pour lui qu'une prison.
Correspondance, I, 340.
Béranger fut néanmoins condamné à neuf mois de prison et à dix mille francs d'amende. C'était « recevoir de l'avancement », dit M. Roujon. On lui épargna Poissy et •la chaîne des forçats, à laquelle on avait indignement contraint, pour un délit semblable, Magalon, le rédacteur du petit journal satirique V Album. Mais il fut emprisonné
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à la Force, dans une grande chambre sombre, qu'il séparait en deux par un paravent. Le mobilier comprenait, outre le lit entouré de rideaux blancs, une petite table, une commode, et sur la cheminée, la pelote blanche, la petite glace et la miniature, souvenus de Manuel. C'est dans cette chambre qu'il vit défiler tout ce que Paris comptait de notabilités politiques et d'illustrations littéraires. Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Sainte-Beuve, Chateaubriand y vinrent lui rendre leurs devoirs. Ses amis, Thiers, Mignct, Michelet, Mérimée y étaient assidus. 11 profita du prestige ciue lui donnait cette afrluence, pour développer ce qui deviendra chez lui un véritable ministère de l'assistance. H s'entremit auprès de Laffitte, de Bérard et de ses autres amis très fortunés, en faveur d'une foide de pauvres diables, dont quelques-uns étaient ses camarades de prison.
Pour lui-même d'ailleurs, il fut également obligé de tendre la main. Son éditeur Baudouin n'avait pas fait de très brillantes affaires et l'amende avec les frais dépassait onze mille francs. Les journaux libéraux lancèrent une souscription publique, qui fut couverte surtout par ses riches amis parisiens. Béranger poussa un soupir de soulagement, lorsque le chiffre exigé fut atteint: «Mais, disait-il, Dieu nous préserve à tout jamais d'avoir besoin de nos chers concitoyens pour semblable chose. Ah ! qu'il est ennuyeux de tendre ainsi la main ! » De pareils ennuis n'étaient pas précisément faits pour le réconcilier avec le gouvernement de Charles X, ni avec ses magistrats qui perquisitionnaient même dans sa cellule à la Force, ni avec son clergé qui prenait texte de la condamnation pour fulminer contre lui en chaire. Le ressentiment qu'il en conçut lui inspira les chansons suivantes :
MES JOURS GRAS DE 1829 Air : Dit-moi donc, mon p'tit Hippolyte.
Mon bon roi, Dieu vous tienne en joie ! Bien qu'en butte à votre courroux,
Je passe encor, grâce à Bridoie (1), Un carnaval sous les verrous.
Ici fallait-il que je vinsse Perdre des jours vraiment sacrés !
J'ai de la rancune de prince : Mon bon roi, vous me le paîrez.
Dans votre beau discours de trône (2), Méchant, vous m'avez désigné.
C'est me recommander au prône ; Aussi me suis-je résigné.
Mais, triste et seul, quand j'entends rire Tout Paris en joyeux émoi, Je reprends goût à la satire :
Vous me le paîrez, mon bon roi.
Voyez, verre en main, bouche pleine, Fous déguisés de vingt façons, Mes amis m' oublier sans peine, Tout en répétant mes chansons.
Avec eux, ma verve en démence Eût perdu ses traits acérés ; J'aurais pu boire à la clémence :
Mon bon roi, vous me le paîrez.
Vous connaissez Lise la folle, Qui sur mes fers pleure d'ennui ; Ce soir même un bal la console :
« Bah ! dit-elle ; tant pis pour lui ! » J'allais, pour complaire à la belle, Nous peindre heureux sous votre loi ; Serviteur ! Lise est infidèle :
Vous me le paîrez, mon bon roi.
Dans mon vieux carquois où font brèche Les coups de vos juges maudits, H me reste encore une flèche; J'écris dessus : Pour Charles Dix.
(1) J'ai passé à Sainte-Pélagie le carnaval de 1822.
(2) 11 y avait, dans le discours du trône de cette année, une phrase où tout le monde a cru voir une application à l'affaire qui m'a été faite Quel honneur !
Malgré ce mur qui me désole, Malgré ces barreaux si serrés, L'arc est tendu, la flèche vole :
Mon bon roi, vous me le paîrez.
Œuvres, 111,256*