CHAPITRE VIII l'effacement volontaire
I. La retraite. — ■ II. Projets et travaux littéraires. Son caractère se modifie. — ///. Le roman de la soixantième année. — IV. La révolution de 1X48.
Sous la monarchie de Juillet, l'activité de Béranger, qui n'est plus stimulée par la lutte de tous les jours contre un régime réactionnaire, semble tomber à plat. C'est le désœuvrement, avec tout ce qu'il comporte de découragement et d'ennui. Cette vieillesse anticipée s'aggrave encore de préoccupations domestiques. Il a trop souvent des ennuis d'argent, qui proviennent les uns de sa trop grande confiance dans ses amis, les autres de son désintéressement, les plus nombreux de son incorrigible bienfaisance. H faut d'ailleurs ajouter que chacun de ces ennuis est une nouvelle occasion, pour ses amis riches, de mettre leur bourse à sa disposition, en même temps qu'un prétexte, pour son éditeur Perrotin, d'augmenter la rente qu'il lui sert, pour la totalité de ses droits d'auteur. H a des tristesses et des embarras de famille : son fils Lucien s'obstine à ne rien faire de sérieux, ni d'honnête, à l'île Bourbon où il est allé tenter fortune. Une vieille tante est tombée à sa charge et, pour comble de malheur, elle est d'un caractère insupportable. Ses parents de Péronne le mêlent
malgré lui à leurs démêlés. Judith est bien venue partager sa vie, à partir de 1833 ; mais cette entrée en ménage pour un vieux célibataire n'est pas toujours exempte de tracas. A certains moments même, ses amis lui sont une gêne. Au bout de très peu de temps, l'endroit où il se trouve, l'appartement qu'il occupe lui déplaisent; il faut qu'il change de résidence.
H a quitté Paris pour Passy en 1833 ; deux ans après, il émigré à Fontainebleau. En 1836, il s'exile encore plus loin de la capitale ; il loue, aux environs de Tours, le petit domaine de la Grenadière, décrit par Balzac dans les Scènes de la vie de province. Entre Judith et son voisin de campagne, le docteur Bretonneau, ses rosiers, un commerce épistolaire très étendu avec ses amis, ses chats, et la confection paisible de ses chansons posthumes, il y passe deux années paisibles Mais le démon du changement et les soucis financiers le reprennent, il vient se fixer à Tours, dans une maison de la rue Chanoineau, qui est bientôt le rendez-vous de toutes les notabilités locales, y compris les giands vicaires de l'archevêque. De Tours, après un nouveau déménagement, et pour des raisons que l'on verra tout à l'heure, il court se cacher à Fontenaysous-Bois, en mai 1840. En 1841, il réintègre Passy, où il séjourne neuf ans. Après 1850, il habite Paris, changeant plusieurs fois de domicile, pour finir sa vie dans la même maison que son vieil ami Antier, rue de Vendôme.
De ses retraites successives, il regarde les événements politiques et il les juge; il n'y prend plus part. Les ministres, même son ami Thiers, celui qu'il appelle « son fils », se sont moqués des conseils de sa vieille expérience fossilisée. Après le fameux procès d'avril, qui valut de la prison à quelques-uns de ses amis, comme Trélat, tout ce qui lui reste à cet égard, c'est seulement le courage nécessaire pour aller prendre un ministre au collet et essayer cV arracher de lui quelque décision de justice et non de faveur. Les hommes politiques sont de « jeunes insensés » qui le considèrent volontiers comme une « ganache ». Le peuple de Paris lui est encore fidèle et lui fait des ovations, chaque fois qu'il