‹ P.-J. de BérangerChapitre 98 sur 147 · LA RETRAITE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE

paraît à une cérémonie publique, comme les funérailles de La Fayette et celles d'Armand Carrel ; mais il est en défiance : il se demande, tant il a peur d'être dupe, si ce ne sont pas des manifestations intentionnellement provoquées par ses amis.

Il est de moins en moins homme de parti; il n'est plus, suivant sa propre définition, qu'ww homme d'opinion. Et cette opinion est de plus en plus républicaine. Après la dédicace de 1833, le prince Lucien a pensé l'annexer à l'impérialisme et lui a fait une avance très nette dans ce sens, sous la forme d'une invitation à venir à Londres, s'entretenir avec lui de politique. Dans la suite, le prince Louis-Napoléon, le futur Napoléon III, essayera la même conquête. Peine perdue, le poète feint de ne pas comprendre et répond par une profession de foi républicaine. Sa lettre au premier est un chef-d'œuvre de bonhomie normande et de perspicacité politique :

A Monsieur Lucien Bonaparte.

Passy, 25 mai 1833.

... Savez-vous, prince, que dans un homme plus facile que moi à se faire des illusions, votre lettre eût pu produire un dangereux mouvement d'orgueil? Heureusement je n'ai cherché dans vos expressions que le sens que vous avez dû vouloir leur donner. Le prix que vous dites attacher à mes conseils littéraires n'est qu'une manière ingénieuse de témoigner quelque estime à mon modeste talent ; et, quant à la justesse de mon coup d'oeil en politique, permettez-moi de vous mettre à même d'apporter de notables restrictions à cet éloge.

Si plusieurs obstacles insurmontables ne s'y opposaient, j'aurais tenté le voyage de Londres pour vous aller témoigner de vive voix ma reconnaissance. Je regrette que cela me soit absolument impossible. Peut-être en causant ensemble, prince, cussiez-vous pu tirer parti des observations que j'ai recueillies pendant le temps où j'ai suivi nos hommes politiques. M. Lacoste,

ami du comte de Survilliers, pourra, au reste, vous transmettre, s'il le juge utile, tout ce que je lui ai dit sur les circonstances actuelles, ainsi que mes calculs d'avenir. Je ne vous dissimule pas d'avance que, sauf depuis un temps fort court, mes idées n'ont pas eu beaucoup de partisans. Voilà pourtant les feuilles républicaines qui s'en rapprochent ; mais c'est faute de mieux, je pense. Voyez, d'après cela, le cas qu'on en doit faire. H a été un temps où jeunes et vieux daignaient recourir à mes avis. J'en étais tout fier, mais on a fini par me traiter de radoteur, et j'ai fermé le cabinet de consultations. S'il ne m'arrive plus de vouloir donner de conseils, il m'arrive encore de bavarder, et c'est sans doute un de mes bavardages qui vous a été rapporté. J'ai dû dire en effet, et plus d'une fois, que la situation actuelle pouvait durer dix ans, peut-être plus.

Avant la révolution de Juillet, j'ai entrevu l'impossibilité d'établir, dans un pays d'égalité, le système anglais monarchique représentatif, qui ne peut se passer de l'appui d'une caste privilégiée. Lors de cette dernière révolution, moi, vieux républicain, convaincu que la France n'était pas encore disposée à accepter la forme républicaine, j'ai désiré, pour achever d'user la vieille machine monarchique, qu'elle nous servît de planche pour passer le ruisseau ; et ce que je vous dis là, ma conduite et mes discours à cette époque l'ont prouvé à tous mes amis. Je crois pouvoir assigner à cet état transitoire une durée égale à la Restauration. Les fautes du nouveau pouvoir ont changé peu de chose à mes calculs, tout en fortifiant mes espérances. De là, prince, les dix années de vie prédites à un trône qui a l'air si débile. Si le parti républicain n'eût pas lui-même commis des fautes que sa position rendait sans doute inévitables, nous serions plus près peut-être du dénoûment. Ce parti n'a pas encore appris à bien connaître la France nouvelle : aussi rêve-t-il l'impossible. C'est sur les intérêts créés par la Révolution qu'il faut fonder aujourd'hui, et il a trop souvent eu l'air de menacer ces intérêts. Heureusement, nous autres Français, c'est sous les coups de nos ennemis que nous nous disciplinons, et les coups ne nous manquent jamais. Les éléments républicains sont beaucoup plus nombreux que ne se le figurent et ceux qui redoutent et même ceux qui désirent la république. Mais, selon moi, ils seront encore longtemps à se coordonner. Toutefois, en France, nous pensons bien vite et nous agissons de même. Mais nous n'agissons que lorsque la conspiration des idées se rencontre sur la place publique avec celle des sentiments

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