P.-J. Proudhon (1809-1865)
Au Petit Battant, scènes de la vie populaire en province (Société nouvelle de librairie et d'édition, 1905) 3 fr. 50
Au bon proudhonien Maurice Bouchor
Les deux études dont se compose ce volume ont été écrites pour être publiées en articles dans la revue Pages libres. Cette destination primitive expliquera certains traits de l'une et de l'autre, et justifiera peut-être l'extrême concision de la seconde, où tout ce qui ne se rapporte pas à la matière sociale, c'est-àdire à l'essentiel de Proudhon, est à peine indiqué, où la religion française des transitions a été souvent foulée aux pieds, d'où presque toutes justifications et références sont exclues.
Je remercie cordialement M. Jules Troubat, bibliothécaire à la Nationale, et M. Georges Gazier, bibliothécaire de la ville de Besançon, du concours et du secours qu'ils m'ont donnés avec une complaisance inépuisable.
Pour tout écrivain ce serait un honneur, c'est un plaisir délicat et profond pour un proudhonien travaillant sur Proudhon, d'avoir été secondé dans sa tâche par le collaborateur et l'ami de Sainte-Beuve, par celui qui a rassemblé tons les matériaux dont le grand critique a bâti en 1865 son admirable biographie de Proudhon.
Besançon, le 16 octobre 1908.
Cent ans ont passé depuis la naissance de Proudhon, quarante-quatre ans depuis sa mort. Subsiste-t-il quelque chose de lui dans la pensée et dans l'action contemporaines ?
En 1892, un professeur de droit s'écriait, à Lille, dans une solennité académique : « Qui pense aujourd'hui à Proudhon ? » Et il ajoutait : « Si le socialisme français, à son réveil, en 1864, se rattachait encore à lui..., son influence a complètement disparu depuis l'Année terrible (1). »
Le savant professeur était mal informé, et prenait mal son temps pour faire une déclaration aussi assurée.
En cette même année 1892, avait paru une
(1) Discours de M. Bourguin, dans Séance de rentrée des Facultés de Lille, Lille, 1892 ; v. Revue d'économie politique, mars 1893. Étude remplie d'erreurs de fait et d'appréciations insoutenables. — Sur la littérature proudhonienne antérieure à cette date, consulter l'ouvrage de M. Diehl, qui est indiqué et apprécié ci-après.
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seconde édition allemande de la Misère de la philosophie, écrite en français par Karl Marx, citée communément sous le nom â'Anti-Proiidhon, et traduite pour la social-démocratie, par E. Bernstein et K. Kautsky. Peu de temps après, le disciple le plus passionné, le plus attentif et le plus pénétrant que Proudhon ait jamais eu, un homme qui, depuis 1878, publiait, sur l'œuvre du maître, qu'il ne semble pas avoir personnellement connu, des études minutieuses et approfondies, le Wurtembergeois Arthur Mulberger, répondait au pamphlet de Marx par un article qui doit compter dans l'histoire du proudhonisme, et dont il faut donner ici une brève idée (1).
Après avoir fait l'histoire du livre de Marx (1847), qui voulait être une réfutation ou plutôt un écrasement des Contradictions économiques de Proudhon (1846), Mulberger en discutait les conclusions. Il lui reprochait son inintelligence et son
(1) Zur Kenntnis des Marxismus, von Dr Arthur Muelberger, Stuttgart, 1894, deuxième étude, p. 19 : Karl Marx : « Das Etend der philosophie ». C'est encore au cours de l'année 1892 que Mulberger indiqua Proudhon à Ernst Busch, qui, de lui-même, sans rien connaître de ses écrits, avait découvert la même doctrine pour la solution de la question sociale. La surprise de Busch n'eut d'égale que son admiration pour le socialiste français. Voir la lettre de lui que cite Mulberger dans l'introduction de Der Irrtum von Karl Marx, 2e éd., Stuttgart, 1908, p. 9.
injustice à l'égard de la doctrine économique de Proudhon sur l'échange : « Il y a un socialiste qui, le premier, pose la nécessité d'anéantir l'échange individuel, de détruire l'anarchie du commerce, de socialiser la circulation des produits, et qui établit avec une finesse pénétrante la théorie de l'opération ; cet homme, c'est Proudhon ; eh bien ! Marx trouve le moyen de le présenter comme le premier champion de l'échange individuel et de la circulation capitaliste des produits ! »
La métaphysique de l'économie politique, c'est là que Marx est dans son élément, ou croit l'être, bien posté et bien armé pour accabler une fois de plus le pauvre Français, en lui remontrant qu'il n'a rien compris à la dialectique de Hegel ! Comme si Proudhon n'avait pas, et de bonne heure, dépassé le hégélianisme ! Comme s'il en avait eu besoin pour découvrir, longtemps avant Marx, ce « matérialisme de l'histoire », dont Marx et son école sont si fiers, — mais sans y faire tenir le monde, lui, et sans en- tirer des conséquences inattendues et odieuses, comme le culte idolâtrique de la multitude et la dictature du prolétariat. Le matérialisme économique, réduit à ce qu'il a de vrai, il est là, dans ces Contradictions économiques, tant ridiculisées par Marx, mais où, en réalité, la grande question du siècle a été formulée avec une profondeur qui n'a jamais été dépassée.
Marx a donc méconnu en Proudhon l'économiste
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et le philosophe. Il n'a pas été moins injuste pour son caractère. Les raisons de sa haine sont visibles. Marx est de ceux qui ont toujours la liberté dans la bouche et la dictature dans l'esprit ; Proudhon est de ceux qui veulent la liberté pour eux et pour tous. « Tandis que les docteurs disputent pour savoir s'il faut le ranger parmi les socialistes ou les communistes, je me fais fort de prouver que la science sociale, depuis trente ans, n'a pas mis au jour contre le socialisme et le communisme autoritaires une seule objection qui n'ait pas déjà été exprimée par Proudhon avec plus de force et plus de beauté. S'il suffit, pour recevoir le nom de socialiste, de croire possible l'établissement de l'égalité sociale par le moyen d'une réforme progressive, qui n'aboutira pas aujourd'hui ni demain, mais dont l'accomplissement sera prompt et sûr, Proudhon est un socialiste, et assurément le plus conscient du but, le plus conséquent et le plus clair de tous. »
Telle est la conclusion de cet article, dont l'éloquence frémissante est soutenue par une connaissance profonde du maître que le disciple exalte. Il ne s'agissait ici que d'en rapporter les idées essentielles, et non de les prendre à notre compte. Cette admiration si ardente doit mettre en garde la critique ; mais s'il faut se méfier de ce que la passion
peut inventer, il convient d'être attentif à ce qu'elle
sait découvrir.
Chemin faisant, Miïlberger avait signifié aux marxistes que le temps était passé pour eux de compter sur la crédulité du public allemand pour propager les calomnies de Marx contre Proudhon. Depuis les travaux déjà lointains de Pfau et l'étude honteusement ignorante d'un Putlitz (i), Proudhon n'avait pas eu d'historien en Allemagne. « Mais, depuis l'œuvre de Diehl, ajoutait Mùlberger, nous sommes heureusement en marche vers le mieux. »
Le nouveau travail sur Proudhon, que Mùlberger annonçait ainsi, est une œuvre beaucoup plus considérable que les termes de son appréciation ne le donneraient à penser. M. Diehl, alors professeur à Halle, et depuis à Kœnigsberg, en avait publié à Iéna la première partie en 1888, et la seconde en 1890, sous ce titre général : P.-J. Proudhon, sa doctrine et sa vie (2). Anton Menger a déclaré l'ouvrage excellent (3). Mùlberger, mieux préparé à en juger, lui a adressé plusieurs critiques, dont une est particulièrement grave : c'est
(1) Muelberger, Studien iiber Proudhon, Leipzig, sd, pp. 148
sqq., Eine deutsche Schrift iiber Proudhon.
(2) K. Diehl, P.-J. Proudhon, seine Lehre und sein Leben, Iéna, 3 vol., 1888, 1890, 1896. — V. un article de Mùlberger sur les deux premières parties de l'ouvrage de Diehl, dans Studien iiber Proudhon, pp. 160 sqq.
(3) Anton Menger, Le Droit au produit intégral du travail, trad. franc., Paris, 1900, p. 101, n° 1.
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que M. Diehl a commencé par exposer les théories économiques de Proudhon, plusieurs années avant de se mettre au courant de sa vie et de sa philosophie sociale, méthode fâcheuse, qui l'a conduit à de véritables fautes, par exemple dans sa façon de présenter les doctrines successives de Proudhon sur la propriété. Il n'en reste pas moins que le livre de M. Diehl sur Proudhon devra être consulté longtemps encore avec déférence par ceux qui voudront reprendre le même sujet, tout ou partie. L'esprit scientifique en est hautement louable, comme aussi l'érudition.
Il nous faut revenir en arrière et rentrer en France.
En 1892, M. Georges Sorel donnait à la Revue philosophique, en deux articles, un Essai sur la philosophie de Proudhon (1), qui ne tenait qu'en partie
(1) Revue philosophique, 1892, t. I, II. — Dans ces articles, je relève ici une erreur de fait, qui a sa gravité, parce qu'elle se rapporte à celui des ouvrages de Proudhon qui a été le plus mal compris, en particulier dans le monde de la démocratie, La Guerre et la Paix. M. G. Sorel dit : « Proudhon n'est arrivé que très tard à la conception du droit de la force ». De fait, Proudhon a conçu très tôt le droit de la force. V. Qu'estce que la Propriété ? nouv. édit., Flammarion, sd, pp. 209-210; Contrad. ccon., id. ibid., sd, II, pp. 247, 250, 402; Discours du
les promesses de son titre, mais précieux comme tout ce qui vient de ce penseur, si apte à jeter de vives lueurs sur les sujets où il s'applique, moins heureux peut-être à y répandre la lumière.
M. G. Sorel est un esprit trop personnel pour se donner à un autre esprit. Il a pu un moment paraître marxiste de stricte observance ; ceux qui le connaissent avaient prévu qu'il ne tarderait pas à se reprendre. Dans les articles indiqués plus haut, il n'était pas proudhonien au sens d'une adhésion complète à la pensée de Proudhon. Mais il y mettait une attention, il y témoignait d'une déférence, qui, venant d'un tel homme, étaient une forme excellente d'approbation, la seule, au surplus, que Proudhon ait jamais réclamé de ses lecteurs, puisque toujours il se refusa à tenir école. C'est un peu après 1892 que M. Sorel devait s'attacher à Marx avec prédilection. Son retour postérieur à Proudhon, sur des questions même où Proudhon avait été pis que combattu par Marx, comme la socialisation de l'échange dans un
31 juillet 1848 : « Partout où se trouve la force, et jusqu'à ce qu'un principe, une constitution authentique, la vienne régler, là se trouve l'autorité, la légitimité. » Ce n'est donc ni sur le tard, ni sous l'inspiration de YOrigine des Espèces (comme l'a cru Eugène Fournière, Les Théories socialistes au XIXe siècle, p. 260) que Proudhon, vingt-et-un ans après son premier Mémoire, deux ans après le livre de Darwin, est arrivé à poser l'idée maîtresse de La Guerre et la Paix (1861).
milieu de production non socialisé (i), devenait par là une preuve d'autant plus frappante de l'influence que Proudhon avait exercée sur ce philosophe et sociologue original.
M. G. Sorel, répétant un regret de M. Fouillée, se plaignait que les idées philosophiques de Proudhon n'eussent pas toujours été appréciées à leur juste valeur. C'est ce que redit un peu plus tard le regretté Henry Michel, disciple de Renouvier, contrairement à l'avis qu'allait exprimer son maître, selon lequel Proudhon « n'avait pas étudié les philosophes, et ne comprenait bien, ne traitait correctement aucune question de leur ressort » (2).
Dans son livre sur l'Idée de l'État, H. Michel a consacré à Proudhon un chapitre court, mais plein. Il le place très haut parmi les penseurs, pour avoir eu « le sentiment de la liaison qui existe entre les problèmes moraux et sociaux et les problèmes de la philosophie première ». Il lui fait honneur, plus qu'à tout autre, de changements heureux introduits dans la mentalité humaine : si la notion d'égalité est aujourd'hui, dit-il, inséparable de l'idée de jus-
(1) G. Sorel, Introduction à l'Économie moderne, Paris, 1903, 2e édit., pp. 11, 142.
(2) Henry Michel, L'Idée de l'État, Paris, 1895, pp. 395 sqq. ; Renouvier, Philosophie analytique de l'histoire, Paris, 1896-1897, t. IV, p. 225.
tice, au point d'en constituer l'élément le plus vivant, c'est à Proudhon que revient la plus large part de ce résultat. C'était donner à Proudhon l'éloge qui lui aurait touché le cœur à l'endroit le plus sensible, à propos d'une idée qu'il portait en lui dès la première jeunesse, et qui lui avait mis les armes en mains contre le saint-simonisme et le phalanstère.
La même année 1896, où paraissait à Iéna le troisième volume de M. Diehl, enfin s'était rencontré un écrivain français pour juger que Proudhon méritait à lui seul tout un livre. Par malheur, le P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrine, de M. Arthur Desjardins (1), n'était pas le livre que méritait Proudhon.
Non que l'auteur méconnût le talent de l'écrivain ou les vertus privées par lesquelles Proudhon se recommande à l'admiration des hommes ; mais il ne se proposait de l'étudier que pour le réfuter. Ce conservateur avait choisi Proudhon comme son héros afin d'en faire sa victime, sûr qu'il aurait enterré tout le socialisme français, s'il en avait une fois mis à mal le représentant le plus considérable.
Cette entreprise de polémique condamnait
(1) Paris, Perrin, 1896, 2 vol.
d'avance à la partialité l'ouvrage qui en devait résulter. De fait, M. Arthur Desjardins a cherché partout l'occasion d'incriminer, de ravaler, de ridiculiser Proudhon, sa pensée, ses intentions, ses écrits, ses actes, bafouant ses tâtonnements, ses reprises, ses contradictions de penseur honnête et de réformateur anxieux, espérant se donner un air d'impartialité en louant avec force ce qu'il ne pouvait omettre de louer sans dénoncer son partipris. C'est une chicane perpétuelle, quand ce n'est pas une calomnie.
En outre, une fâcheuse préoccupation d'élégance a conduit M. A. Desjardins à remplacer dans son récit le nom de Proudhon par quelque périphrase, afin d'éviter ces répétitions nécessaires qu'est seule à proscrire une fausse rhétorique, sifflée par Pascal. Plus de cent fois, il dénomme Proudhon « notre Franc-Comtois », là où la Franche-Comté n'a rien à faire, et, plus souvent encore, sans ombre d'opportunité ni même de prétexte, il l'appelle « notre sophiste », ce qui n'est plus seulement une gaucherie de M. Desjardins, mais un dénigrement de Proudhon. Cela donne le ton de l'ouvrage et en indique l'esprit.
La critique de M. G. Sorel, d'autres fois plus sévère, a loué ces deux volumes « si étudiés » (i).
(i) G. Sorel Introd. à l'Économie moderne, p. 144-
La correspondance de Proudhon y est en effet utilisée avec une diligence et un savoir-faire remarquables. Mais, outre que le caractère de Proudhon y est défiguré, des ouvrages essentiels y sont trop légèrement expédiés, et même l'un d'eux, la Théorie de la Propriété, étrange ignorance ! est resté inconnu de M. Desjardins. Cet honorable académicien n'a rien su trouver non plus de neuf, d'utile, d'élevé dans le Principe de l'Art, ■■par exemple.
Mais enfin, son livre était le premier travail d'ensemble fait en France sur Proudhon et offrait une base d'études sérieuses à qui serait tenté de le compléter, de le corriger ou de le refaire.
Il y aurait injustice à ne pas mentionner un Abrégé des œuvres de Proudhon (i), paru en 1897.
Un disciple convaincu, désolé de l'abandon où la France laissait l'homme qui lui a enseigné les voies de la justice et de la grandeur, tâchait d'y rendre accessible au peuple de France et de tous les pays d'Europe « l'œuvre sublime », mais énorme et ardue, du grand socialiste, « cette encyclopédie » dont « la bourgeoisie parasite » se garde de parler, par crainte de voir sa prépondérance ruinée, quand
(1) Paris, Flammarion, sd.
les travailleurs seront mis à même de connaître « la logique irréfutable » de Proudhon. Si la foi désintéressée de l'auteur n'éclatait pas dans ses introductions et ses commentaires, le fait qu'il n'a pas mis son nom en tête du livre en témoignerait assez. Mais nous serions ingrats de ne pas le nommer, et dussions-nous faire violence à sa modestie, nous féliciterons et nous remercierons M. Merlin de sa coopération à l'œuvre du proudhonisme.
Vers le même temps, le plus notable des disciples de Marx, le jeune ami, le confident, l'héritier intellectuel de Frédéric Engels, M. Edouard Bernstein, le social-démocrate réformiste bien connu, confrontant avec l'histoire du jour les prévisions et les prophéties du marxisme, s'apercevait que les événements n'avaient pas dansé au rythme de l'air sifflé par Marx et ne faisaient pas mine de se diriger vers la sortie qu'il leur indiquait d'un doigt impérieux. De là une série d'articles qui jetèrent le trouble dans la social-démocratie allemande, et suscitèrent des réfutations passionnées, dont l'intérêt pour nous, ici, se résume en « cette exclamation horrifiée : Il ressuscite Proudhon ! » A quoi M. Bernstein, dans la préface pour l'édition française du livre fameux où il a rassemblé ces articles, répondait : « Ce n'est pas moi, mais bien la réalité des choses qui fait revivre l'auteur de la
Capacité politique de la classe ouvrière (i). » Et c'est en maint endroit de son ouvrage qu'il nomme Proudhon, qu'il le loue, non sans signaler à l'occasion, comme il convient, les fautes ou les défauts qu'il relève chez lui.
Et c'est la même année 1899 que Mùlberger, rassemblant les fruits d'un travail de plus de vingt ans, offrait au public allemand, sous le titre P.-J. Proudhon, vie et œuvres (2), une étude générale, dont il faut souhaiter qu'un traducteur français fasse profiter notre pays, puisque notre pays n'a pas su produire lui-même une pareille œuvre sur un grand citoyen qui l'honore.
Voici donc que Proudhon, un moment disparu sous les pierres que lui avait jetées et lui jetait le marxisme, relégué du moins, semblait-il, dans les livres des savants, remonte au jour et fait reconnaître le développement de sa pensée dans la vie sociale, où d'abord les yeux les mieux ouverts sont seuls à discerner son image. Bientôt, il se produit une sorte de renaissance proudhonienne que signale en ces termes M. Georges Sorel, dans ce curieux passage de YIntroduction à l'Économie
(1) Ed. Bernstein, Socialisme théorique et Social-Démocratie pratique, 2e éd., Paris, 1903, p. xxxi. La première édition est de 1899.
(2) P.-J. Proudhon, Leben und Werke, von Arthur Muelberger, Stuttgart, Fr. Frommans Verlag (E. Haufï), 1899.
moderne (i) : « Beaucoup de socialistes semblent revenir aujourd'hui (1903) vers des conceptions proudhoniennes ; je suis persuadé que ce retour n'a rien de raisonné... Plus ce retour est inconscient, plus il est intéressant pour nous, car il est de nature à montrer que la doctrine de Proudhon a dans la pensée populaire des racines plus profondes qu'on ne le croit d'ordinaire. »
Nous allons regarder les jets qu'ont poussés et que poussent dans la pensée populaire ces racines proudhoniennes. Aussi ne nous attarderons-nous pas plus longtemps aux livres des savants, s'il n'est pas injuste de ranger dans la cabale des auteurs certains hommes mêlés à T'action. Jusque dans ses ouvrages d'hier, Les Illusions du Progrès et les Réflexions sur la Violence, M. Georges Sorel continue à se montrer préoccupé de Proudhon. L'étude de M. Faguet sur Proudhon (1896) a des parties qui sont de premier ordre ; le contraire était impossible ; par malheur, cet esprit éminent y a fait dans sa critique une part trop large au raisonnement et à l'imagination, sans ressentir assez le besoin de lire ou de bien lire son auteur. Dans ses beaux Essais sur le mouvement ouvrier au XIXe siècle, si intelligents, Daniel Halévy a marqué en traits forts l'action puissante de l'anarchiste constructeur et justicier que fut Proudhon (1901).
M. Hubert Bourgin a fait tenir dans son Proudhon (1901), de format si eNigu, tant de choses exactes et fortes qu'il y a quelque dureté à lui reprocher de n'avoir pas tout dit, même de ce qui pouvait être important, sur un sujet auquel de gros livres n'ont pas suffi. Eugène Fournière, dans plusieurs de ses ouvrages, a été un interprète informé et sagace de Proudhon. On a gardé à Besançon le souvenir de la conférence qu'il y fit, en 1904, dans une fête donnée par l'Université populaire, en l'honneur des deux grands sociologues bisontins, Proudhon et Fourier. Il n'est pas téméraire d'attribuer pour une part à l'influence de Proudhon le souci croissant que Fournière prend des questions relatives à la moralité du peuple, et qui lui a inspiré à diverses reprises des articles honnêtes et courageux, mal secondés parfois, quand ils n'étaient pas contredits, par des organes socialistes dont on pouvait attendre mieux. Enfin, M. Marcel Bernés, dans une conférence consacrée à la Morale de Proudhon, a mis une déférence rare chez les philosophes professionnels à étudier comme un maître cet « aventurier de la pensée », et à dégager de son œuvre, tout particulièrement (trop particulièrement peutêtre) de la Justice, l'esquisse, qu'il admire, « d'une philosophie de l'action » (1).
(1) Études sur la philosophie morale au XIX" siècle, Paris, Alcan, 1904. — C'est Proudhon lui-même qui se qualifie « aven-
Il serait excessif de dire qu'aujourd'hui Proudhon est à la mode. Il est trop long, et trop dur à pénétrer. Néanmoins, l'attention du public lisant se tourne de plus en plus vers lui.
Il serait intéressant de connaître le progrès de sa vente en librairie ; ce sont là secrets sur lesquels on n'ose pas questionner le commerce. Ce qui est sûr, c'est que la Correspondance, naguère encore laissée pour rien aux acheteurs, a remonté au prix fort. Un bon nombre de volumes des Œuvres complètes ne se trouvent plus que chez les bouquinistes, quand ils s'y trouvent.
Les jeunes gens se mettent à travailler sur Proudhon, quelquefois avec un zèle heureux, dont le lecteur profite. Ce mouvement de faveur se développera quelque temps encore, pour se ralentir ensuite, comme il est naturel et ordinaire de tous ceux où se trouvent mêlés le goût humain et certains besoins actuels ; peut-être ne s'arrêtera-t-il complètement que dans un avenir éloigné.
L'instant semble propice pour que notre génération fasse dans les œuvres de Proudhon ce choix du meilleur, auxquels doivent être soumis les
turier de la pensée », dans une lettre adressée à son compatriote comtois Cournot : Corrcsp., VII, p. 368. — La lecture de la conférence de M. Bernés ne peut être trop recommandée à quiconque veut entreprendre d'aborder Proudhon, qui n'est pas d'un accès très facile, même comme moraliste.
classiques eux-mêmes, pour durer autrement que par leur nom. Ce travail ne serait pas moins utile à la société qu'équitable au génie et aux vertus de Proudhon, s'il servait à persuader la jeunesse ambitieuse d'écrire, qu'à la parole aussi et à la science sociale peuvent sourire les Muses, même les Grâces, et si les beautés de premier ordre qu'il offrirait aux gens de goût, aidaient la doctrine proudhonienne de justice, d'égalité, de liberté à s'insinuer dans les âmes.
Parmi les artistes contemporains, il en est un, des plus hauts et des meilleurs, celui auquel sont dédiées ces études, qui aime à déclarer les bienfaits dont il est redevable à la lecture de Proudhon (i) ; et l'auteur de Jacquoii le Croquant, ce rare chefd'œuvre, tout imprégné de Proudhon, écrivait à un Bisontin, quelques semaines avant sa mort, une lettre vibrante où il le félicitait d'être né dans la même ville que l'auteur de la Justice, « ce fier homme », comme si cette rencontre était un mérite.
(1) Maurice Bouchor le faisait avant hier dans la préface de Choix de poésies, Paris, Fasquelle, 1908, p. xix : « Je commençais à feuilleter passionnément l'œuvre du mâle écrivain qui aura exercé, bien que de façon indirecte et lointaine, l'influence la plus décisive sur ma pensée : Pierre-Joseph Proudhon. » Hier encore, il communiait avec la pensée de Proudhon dans l'idée maîtresse de son beau drame symbolique 77 faut mourir, Paris, Colin, 1908. Voir dans la Préface, p. 3, le passage qui commence ainsi : « Sans être destiné... »
Donc, en 1892, M. Bourguin n'était pas le seul homme qui pensât à Proudhon. Donc, en 1908, on pense bien davantage encore à Proudhon.
Parmi ceux qui doivent penser à lui le plus fortement et avec le plus de regrets, est sans doute le noble M. Bérenger. Dans la campagne entreprise pour nettoyer la rue et les lieux publics, infectés, sous prétexte d'art, par la pornographie, la pornoglyptie, la pornophanie et le priapisme, quel renfort, si on avait pour auxiliaire l'auteur de la Pornocratie !
Et quel honneur pour le socialisme !
Comme le dit bien Edouard Berth, nous avons besoin du vent âpre et fort de Proudhon pour balayer tous nos miasmes.
Si Proudhon ne vivait que dans les livres, même d'économie sociale, même de socialisme pratique, ce succès n'aurait pas de quoi contenter le réformateur qu'il voulait être, ni surtout l'homme du peuple qu'il est resté toute sa vie, voué dès sa jeunesse par un serment d'Hannibal, qu'il a tenu en héros et pour lequel il est mort, à défendre jusqu'à leur affranchissement complet ses « frères et compagnons », les ouvriers (i).
Mais la seconde affirmation de M. Bourguin est plus fausse encore que la première : depuis 1864, l'influence du socialisme proudhonien n'a pas cessé un instant de s'exercer en France sur les couches profondes du prolétariat militant, et on pourrait dire de la Belgique quelque chose de semblable (2). En ce moment même, chez nous, l'action ouvrière, dans ce qu'elle a de plus intime et de plus énergique, reçoit de Proudhon ses principales directions. Par lui-même et par ses disciples, Proudhon a créé,
(1) Corresp., I, p. 52.
(2) V. Daniel Halévy, Essais sur le Mouvement ouvrier au XIXe siècle, p. 280.
pour la plus grande part, la Confédération générale du Travail. Si cette opinion paraît surprenante (i), avant de la condamner, qu'on veuille bien en regarder les preuves. Les grands traits de cette histoire seront peut-être assez démonstratifs. Mais il faut la reprendre d'un peu haut.
Proudhon n'a été un militant, ouvrier parmi les ouvriers, et peut-être conspirateur parmi des conspirateurs, que dans sa période de Lyon, où le métier le mettait en contact avec des travailleurs manuels, affiliés sans doute à la société locale des Mutuellistes (2). Il n'était pas homme d'action, il l'a dit à la fin de sa vie ; il n'était surtout pas un homme d'action concertée, pensant que « le travail est avec l'amour la fonction la plus secrète, la plus sacrée de l'homme ; il se fortifie par la solitude ; il se décompose par la prostitution ». Anarchiste et
(1) Ceci était écrit avant que j'eusse lu Les Nouveaux aspects du socialisme (Paris, 1908), où Edouard Berth déclare qu'à son avis le prétendu anarchisme de Proudhon « est en réalité ce que nous appelons du syndicalisme » (pp. 43 sqq.). Je suis heureux d'être soutenu par un syndicaliste aussi autorisé dans la thèse historique que je vais défendre contre plusieurs écrivains syndicalistes, non moins autorisés, mais moins bien informés, je crois.
(2) Correspondance, VI, p. 335 ; II, p. 136 ; Tchernofp, Assoc. et sociétés secrètes sons la deuxième République, pp. 127 sqq.
solitaire, ses habitudes sauvages ne se trouvaient à l'aise que dans un petit groupe d'amis ou de familiers.
A la fin du règne de Louis-Philippe, ce que les affaires lui laissaient de temps, il l'employait à écrire les Contradictions économiques, à méditer la Solution du problème social, à s'instruire de la philosophie, qui lui paraissait alors l'indispensable et l'unique instrument de la Révolution, passant des nuits à causer de Hegel avec Marx, puis avec Bakounine (i).
En 48, le journalisme d'abord prit tout son temps, puis la besogne parlementaire, à laquelle il s'attela avec une conscience dont Kropotkine l'a raillé doucement et tendrement, comme si dans les assemblées toutes les questions n'étaient pas résolues d'avance (2) ! Il portait le peuple dans son cœur ; mais contrairement à son ami Beslay, né bourgeois, il ne sentait pas le besoin de le fréquenter, content de lui donner sa pensée et toute sa vie. Il avait le caractère trop indépendant pour se plier au mot d'ordre d'un parti, d'une association. Il disait à
(1) Marx, Misère de la philosophie, p. 249; Bakounine, Correspondance, Perrin, 1896, p. 35. — Une lettre de Proudhon, du 12 octobre 1848 (Çorresp., XI, 377), semble attester cependant qu'il fréquentait des ouvriers allemands révolution^ naires.
(2) Kropotkine, Paroles d'un révolté, Stock, nouv. éd., sd., p. 199.
tous leurs vérités, plus durement peut-être à ceux qui étaient le plus voisins de lui, au moins par la conception du but.
Malgré tout, sa popularité fut grande pendant dix-huit mois environ. La saignée de Juin et les transportations qui suivirent lui ôtèrent sans doute un bon nombre de ces partisans. Ses démêlés postérieurs avec la Montagne durent lui en aliéner d'autres. Il était en prison, quand eurent lieu les élections pour la Législative. Il n'en obtint pas moins 30.000 voix de plus le 13 mai 49 qu'il n'en avait eu le 4 juin 48, preuve du progrès socialiste qu'il a signalé lui-même en divers endroits de ses œuvres, preuve aussi de son ascendant personnel grandissant. Il ne fut d'ailleurs pas élu.
A la fin de cette même année 49, il parla au peuple dans ses Confessions d'un révolutionnaire, vendues douze sous, le plus beau de ses livres, au jugement de Sainte-Beuve (1), et qui s'écoula mieux qu'il ne l'a dit plus tard, puisque le 14 octobre 185 1, il en préparait une troisième édition.
(1) Sainte-Beuve, Premiers Lundis, 2e éd., t. III, p. 218. — On ne peut écrire le nom de Sainte-Beuve à l'occasion de Proudhon sans rappeler le livre publié par le grand critique littéraire sur le grand critique socialiste, et qui reste à la base de toutes les études proudhoniennes par la finesse, la justesse et la justice de la psychologie. Jamais personne, disait Mùlberger, n'a su voir et présenter la physionomie morale de Proudhon, comme l'a fait Sainte-Beuve.
Il était encore à Sainte-Pélagie, quand eut lieu le coup d'État du 2 décembre. Durant de longues années, sauf la surprise de La Révolution sociale démontrée par le coup d'État, sa plume dorénavant fut enchaînée et sa voix bâillonnée. Il maudit le César qui avait commis le crime ; il maudit plus violemment encore le peuple qui l'avait permis. Le peuple cependant conservait la leçon qu'il lui avait donnée, en le mettant en garde contre toute forme d'autorité, et continuait à combiner, avec l'idée d'association, que Louis Blanc, Bûchez et d'autres avaient préconisée, celle du crédit gratuit que Proudhon avait développée avec tant d'opiniâtreté dans ses journaux et brochures, et qu'il avait voulu appliquer dans la Banque d'Échange, puis dans la Banque du Peuple.
Sous l'Empire, la nature des principaux ouvrages qu'il écrivit, l'espèce et la direction des polémiques qu'il soutint, n'étaient pas de nature à lui conserver la faveur populaire.. Ajoutez encore qu'indifférent à la forme politique du gouvernement et à la personne des gouvernants, il n'avait pas hésité à présenter, au lendemain du coup d'État, Louis- Napoléon comme le chargé de pouvoirs du socialisme, et qu'après l'établissement de l'Empire, il ne se gênait point pour déclarer qu'il collaborerait au besoin avec l'Empereur, si Napoléon III s'y prêtait, afin de soumettre le capital au travail.
Aucune pensée d'avantages personnels dans ce
consentement à une alliance de la Révolution avec le pouvoir. Proudhon n'était pas du bois dont on fait les Ollivier, dans le passé, et, dans le présent, les... (choisissez). Mais les incorruptibles sont si rares que Proudhon fut soupçonné, même de ses meilleurs amis. A plus forte raison put-il être suspect aux hommes du peuple, d'autant mieux que, fièrement, il s'entêtait à voir le prince Napoléon, de loin en loin, mais aussi souvent que l'intérêt de la Révolution, ou d'un proscrit, le tournaient vers le Palais- Royal, où volontiers le cousin de Napoléon le Petit rappelait ce que le grand Napoléon avait respecté des traditions et du personnel révolutionnaires.
Le pouvoir lui permit enfin de mettre son nom au Manuel du spéculateur à la Bourse et d'y ajouter, dans les éditions postérieures à 1856, ces Considérations finales, où disait ses vœux et ses espoirs le révolutionnaire de 48. Proudhon put avoir connaissance par Beslay des sentiments excités chez les ouvriers par ce qu'on leur communiqua de cet ouvrage, et dut en être encouragé à dresser le monument de la Justice, en l'honneur de la Révolution. Les tribulations de ce grand livre, la citation de l'auteur devant la police correctionnelle, la pétition au Sénat, excitèrent parmi les ateliers un effet prodigieux. On le dit du moins à Proudhon qui, alors, heureux de se sentir en communion avec les ouvriers, écrivait cette parole dont la suite a démontré la justesse profonde : « Le peuple ne me
lit pas, et sans me lire, il m'entend (i). » — Puisset-on donner au peuple le moyen de lire Proudhon !
Mais bientôt Proudhon, condamné, dut se soustraire à la prison par un exil en Belgique. De l'étranger, il fit les pires violences aux sentiments les plus ardents des Français.
La guerre d'Italie, si populaire chez nous, fut condamnée par Proudhon avec la dernière sévérité ; il devait aller un jour, dans les luttes qu'il soutint contre l'unification de l'Italie, jusqu'à prendre parti pour le pouvoir temporel du pape.
L'amour de la Pologne et le désir de la libérer étaient, en France, des sentiments presque nationaux ; Proudhon frappa sur la Pologne à coups redoublés, et, non content de se refuser à changer son triste sort, il se complut à le déclarer mérité.
Inépuisable en sarcasmes contre le principe des nationalités, alors si en faveur, il se donna le tort d'invectiver ou de ridiculiser les héros des races ou des peuples qui s'étaient révoltés pour leur indépendance, Mazzini, Garibaldi, Kossuth, Klapka, d'autres encore.
En 1861, son ouvrage de La Guerre et la Paix fit scandale et put le compromettre un moment auprès de toute la démocratie pensante, et davantage encore auprès de la démocratie sentante, qui est le peuple.
(1) Lettre à Crétin du 21 mai 1858, Corresp., t. VIII, p. 47.
Aussi, après son retour en France, il lui parut qu'il était comme un étranger dans sa patrie et que ceux auxquels il avait donné sa vie le méconnaissaient, le détestaient peut-être. On entendit alors gémir l'indomptable lutteur : « Je suis vieilli, usé, pauvre, impopulaire (i). »
Mais non ! Le peuple n'attendait que son retour au peuple pour revenir à lui.
En 1863, la démocratie ouvrière retrouvait enfin sa bonne part dans un ouvrage de Proudhon, Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution. Ses amis Chaudey et Beslay, disciples et admirateurs convaincus, mêlés aux comités républicains bourgeois et ouvriers, d'autres avec eux, rappelèrent ses doctrines et ses services. On prêta l'oreille à cette voix qu'on s'était déshabitué d'écouter, ou dont on n'entendait plus que des accents amers.
Le Manifeste des Soixante (2), publié avant les élections de 1863, fut assurément écrit sans sa participation, et même contre quelques-unes de ses
(1) Lettre du 23 janvier 1864, Corr. XIII, p. 228.
(2) Il est impossible ici de détailler cette histoire. On en verra un exposé très instructif et non moins intéressant, dans le livre d'Albert Thomas, Le Second Empire, Paris, Rouff, sd., pp. 215 sqq. — Proudhon critiqua le Manifeste ; v. Corresp., XIII, pp. 248, 256.
idées et de ses passions les plus vives, surtout en ce qui concerne la Pologne. L'empreinte de Proudhon y est cependant.
C'est bientôt sur toute l'élite ouvrière française qu'elle va se marquer. Il écrivait, le 30 mars 1864 : « Je serais heureux, je l'avoue, d'avoir la faveur des masses. » Il en avait du moins un avant-goût et une promesse. Le 8 du même mois, il avait adressé une longue réponse à des ouvriers de Rouen et de Paris (1) qui l'avaient consulté sur l'attitude à prendre dans les élections partielles de 1864. Il les engageait à se constituer en parti séparé, en parti de classe, avec un idéal politique (si l'on peut dire) d'anarchisme communal et fédéraliste, et un idéal économique de socialisme anti-communautaire.
C'est le résumé de toute sa doctrine antérieure, des aspirations, des espérances, des projets de toute sa vie. C'est le thème de cette Capacité politique des classes ouvrières, qui va devenir le programme du prolétariat français, et sur lequel le proudhonisme va triompher dans l'Internationale à ses débuts, pour succomber un moment, mais pour se redresser ensuite, soutenu et enflammé par de nouveaux auxi-
(1) Proudhon avait aussi des relations suivies avec des ouvriers de Lyon, qui lui écrivaient pour le consulter. Ce renseignement a été donné à M. Puech par M. Favier, ancien membre de l'Internationale, à Lyon. Les réponses que Proudhon dut adresser à ces ouvriers ne figurent pas dans la Correspondance.
liaires, avec une telle vigueur de résistance que la majorité marxiste ne crut pouvoir réduire une minorité indomptable qu'en l'excluant, après avoir essayé de la déshonorer ; d'où bientôt, et après d'autres incidents, dislocation de toute la machine.
Proudhon ne put jouir de ces victoires et de ces luttes. Dans ses dernières semaines, attristées par la maladie et la crainte de la famine pour les siens, il se disait cependant consolé de tout par les visites que lui rendait une élite d'hommes, ouvriers et étudiants, venus sous le prétexte de le consulter, en réalité, disait-il, plus avancés que lui (i). Il croyait sentir que l'on comptait sur lui pour guider la révolution prochaine ; de là sa joie. Le 19 janvier suivant, il s'éteignait.
Le mémoire apporté et soutenu par les délégués français dans le Congrès que l'Internationale tint à Genève en 1866, est du pur Proudhon, ou presque pur (2). On en peut juger aisément à la lecture, et
(1) Lettre du 30 octobre 1864, Corresp., XIV, 83.
(2) Puech, Le proudhonisme dans l'Association internationale des travailleurs, Paris, 1907, p. 151 et passim. Livre très étudié et utile. — V. James Guillaume, L'Internationale, deux volumes parus, Paris, 1905 et 1907, t. I, p. 26. Il y aurait quelque ridicule à louer cet ouvrage si généralement apprécié ; il est difficile de l'avoir lu et pratiqué, sans être reconnais-
non moins bien à la fureur de Marx, qui bouillonne dans sa lettre du 9 octobre 1866 à Kugelmann : « Messieurs les Parisiens avaient la tête pleine des phrases de Proudhon les plus vides ; ils parlent de science et ne savent rien ; ils repoussent toute action révolutionnaire, id est résultant de la lutte des classes, tout mouvement social concentré, c'est-à-dire réalisable par des moyens politiques. Sous prétexte de liberté, d'antigouvernementalisme et d'individualisme anti-autoritaire, ces messieurs qui, depuis seize ans, endurent et ont enduré le despotisme le plus misérable, prônent maintenant la société bourgeoise, en se contentant de l'idéaliser à la Proudhon. Proudhon a fait un mal énorme : son semblant de critique et son semblant d'opposition aux utopistes... ont d'abord séduit et corrompu la jeunesse brillante, les étudiants, puis les ouvriers. »
C'est bien le duel de deux hommes, de deux systèmes peut-être, en tout cas de deux esprits incompatibles. En somme, si on laisse de côté diverses questions parfois importantes, on peut diviser l'histoire philosophique de l'Internationale en quatre phases, ci-dessus indiquées, et dont on va préciser le sens : lutte victorieuse du socialisme
sant et sympathique à l'auteur, si du moins on aime le courage, la droiture et ce que Proudhon appelait avec éloge le fétichisme de la liberté.
proudhonien anti-communiste et libertaire contre le communisme marxiste autoritaire; victoire du communisme marxiste contre le socialisme anticommuniste proudhonien ; résistance de l'anarchisme proudhonien, ou d'origine proudhonienne, défendu par Bakounine et ses amis du Jura suisse, contre la méthode politique marxiste, la centralisation marxiste, l'autoritarisme marxiste ; épuisement des vainqueurs par leur triomphe et leurs abus d'autorité, dissolution de l'Internationale.
Les causes et le sens de ces deux derniers épisodes nous sont bien connus, grâce à Bakounine, à Kropotkine, à James Guillaume, acteurs des événements, sans compter les historiens survenus de l'extérieur. A quoi les marxistes (i) objectent que Marx, à partir d'une certaine époque, ou même toute sa vie, a exprimé çà et là des opinions antiétatiques, communalistes, fédéralistes, et ils alignent pour le prouver des citations de Marx fort exactes, dont la valeur vraie pourrait être ainsi exprimée, dans le plus grand nombre des cas: concessions forcées de Marx au proudhonisme. Ceci est dit
(i) Les marxistes ou les défenseurs de Marx ; v. G. Sorel, L'Église et l'État, Paris, Jacques, sd., p. 58; Hubert Lagardelle, A propos de Marx, dans le Socialiste du 8 au 15 mars 1908, article reproduit dans le Mouvement Socialiste du 15 mars 1908.
historiquement, sans aucun anti-marxisme, sentiment qui serait stupide chez un socialiste. M. Bernstein a noté qu'on trouve chez Marx de quoi lui attribuer le bénéfice de toutes les opinions. Ce n'est pas sur des bouts de phrase qu'on peut déterminer la doctrine d'un homme, ni surtout rendre compte de son esprit. Autrement, il ne serait pas malaisé de montrer dans le Proudhon de 48 et 49 un socialiste d'état et d'autorité, comme on nous a présenté un Bossuet libéral, un Napoléon antimilitariste, et autres fantaisies du même genre.
Sur ces déchirements de l'Internationale, Kropotkine a dit : « Le conflit entre les marxistes et les bakounistes ne fut pas une affaire personnelle. Ce fut le conflit nécessaire entre les principes de fédéralisme et les principes de centralisation, entre la Commune libre et le gouvernement paternel de l'État, entre l'action libre des masses populaires marchant vers leur affranchissement et le perfectionnement légal du capitalisme en vigueur — un conflit entre l'esprit latin et l'esprit allemand (1). » L'esprit latin représenté par Bakounine, un Russe ! Voilà qui est moins concevable encore (2) que l'alliance actuelle du peuple qui a pris la Bastille
(1) Kropotkixe, Autour d'une Vie, 1905, p. 397; v. du même, Paroles d'un Révolté, Paris, sd., nouv. éd., p. 121.
(2) V. cependant une note de Bakounine, citée par James Guillaume, L'Internationale, II, p. 161, n. 1.
avec l'autocrate dont les moyens de gouvernement sont Schlùsselburg et la potence, sans compter la nagaïka et la Sibérie.
L'instruction que nous donne à ce sujet Bakou nine lui-même est plus complète et plus précise : « C'est la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l'école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d'un côté, — et le proudhonisme largement développé jusqu'à ses dernières conséquences, de l'autre, accepté par le prolétariat des pays latins. » Et Bakounine s'insurge contre le communisme autoritaire de Marx comme un amant fanatique de la liberté (1).
Donc, tous deux s'accordent à reconnaître, Bakounine et Kropotkine, que l'anarchisme révolutionnaire, dont ils sont les champions, est d'origine latine. Bakounine, qui doit savoir ce qu'il en est de sa doctrine, la rapporte à Proudhon comme à sa source.
Il faut remarquer d'autre part, dans la citation qui précède, un mot digne d'attention : « le proudhonisme... accepté par le prolétariat des pays latins. » Le prolétariat français, qui avait donné aux peuples latins l'exemple de l'adhésion au prou-
(1) Bakounine, cité par James Guillaume, 11., II, pp. 160-161.
dhonismc, était-il donc né ennemi de l'autorité et de l'État? Non; lui aussi, et peu d'années auparavant, de lui-même comme sous l'influence de conseillers aimés, tels que Louis Blanc, il avait invoqué l'État, il avait compté sur lui, il avait formé le dessein de s'en emparer, et, après les journées de Février, il lui avait accordé trois mois, trois mois de misère, pour rétablir le peuple dans ses droits. Les tristes déceptions qui suivirent tant d'espérances ne furent pas suffisantes encore pour lui ôter sa foi clans la capacité bienfaisante du pouvoir.
Qui donc lui avait appris dans la suite à se méfier de l'État, à le craindre ? Qui lui avait inculqué l'ambition et la confiance de le résorber ? Qui, sinon Proudhon, l'homme qui avait voté contre la Constitution de novembre 48, parce que c'était une Constitution, à la grande surprise des Français « monarchisés », et qui depuis avait réclamé contre Girardin, contre Louis Blanc, contre Pierre Leroux, contre tous, hormis peut-être quelques babouvistes, la suppression du gouvernement ?
Cette transformation prodigieuse d'une mentalité nationale est la plus forte marque de l'ascendant de Proudhon et de son génie, un des effets les plus étonnants que jamais ait produits un homme. La recherche des causes en histoire est délicate et décevante. Cette fois, cependant, il semble qu'on ne peut attribuer ce changement d'un peuple, ou mieux d'une classe de ce peuple, représentée par son élite,
que par les enseignements anarchistes de Proudhon. Et si les sentiments nouveaux, que Proudhon lui a comme imposés, subsistent, on pourra mesurer l'influence de l'instituteur à la vitalité de ce qu'il a su inspirer.
Ainsi, avant Bakounine, c'est le prolétariat français qui s'était mis à l'école de Proudhon. Maintenant, qu'on lise les ouvrages de Bakounine, on n'y verra comme idées sociales que les idées de Proudhon. En ce qui regarde les moyens pratiques de faire passer dans la vie des peuples ces théories communes à l'un et à l'autre, et qui viennent à l'un de l'autre, Bakounine est beaucoup plus révolutionnaire quant aux procédés; il entend faire plus vite, et le souci des formes légales, dorit Proudhon était plus respectueux, quoique sans idolâtrie, ne l'arrêtait pas un instant. Aussi peut-on conclure avec M. Diehl que « la doctrine de Bakounine n'est à un certain point de vue que la doctrine de Proudhon, mise à la russe » (1).
Il faudra se souvenir de ce jugement, qui doit nous servir encore tout à l'heure. Quand un certain anarchisme se développera postérieurement en France, par le fait d'hommes qui auront connu Bakounine et ses amis, ce sera encore Proudhon
(1) Diehl, P.-J. Proudhon, II, p. 322.
qui sera à l'origine de ce mouvement, sans qu'on soit d'ailleurs en droit de confondre son anarchisme avec celui de Henry ou de Ravachol, pas plus que le christianisme de saint Jean avec celui de Grégoire VII, de Calvin ou d'Alexandre VI Borgia.
Et Kropotkine lui-même, quoique moins redevable à Proudhon, comme Proudhon est souvent présent à sa pensée ! On connaît sa réponse au procès de Lyon, en janvier 1883, quand le président lui reprochait d'avoir donné naissance à l'anarchie : « On me fait trop d'honneur. Le père de l'anarchie, c'est l'immortel Proudhon » (1).
(1) Id., ibid., III, p. 2ii, n. i, d'après Plékhanort.
Cette question éclaircie, revenons sur nos pas pour étudier la fortune du proudhonisme auprès des organisations ouvrières françaises.
Jusqu'à la guerre de 70-71, la faveur de Proudhon subsiste. Dans la Commune de Paris entrent un certain nombre de ses disciples et amis, parmi lesquels Charles Beslay, si droit, si simple, si probe, si désintéressé, si courageux, si humain, qu'il nous fait aujourd'hui l'effet d'un être mythologique. Que pouvaient là, et dans ces circonstances, Beslay et les autres proudhoniens, eussent-ils été l'unanimité ? A en croire M. Paul Lafargue, l'échec de la Commune consomma la ruine du proudhonisme, comme les journées de Juin celle du socialisme utopique. On s'étonne de voir que le premier de ces deux jugements a été reproduit par un homme tel que M. Antonio Labriola, qui a fait grief aux proudhoniens de la Commune de n'avoir pas applique les doctrines de leur maître (1). Si M. Labriola
(1) Antonio Labriola, Essais sur la conception matérialiste de l'histoire, Paris, 1902, p. 36. — V. Bourgin, Proudhon, p. 81.
avait été de la Commune, qu'aurait-il fait pour le marxisme? Au surplus, son oracle, Marx, n'a-t-il pas glorifié les tendances de la Commune, qui voulait réaliser le libre gouvernement des producteurs ?
Ces terribles événements, guerre étrangère et guerre civile, massacre et proscription des insurgés, arrêtèrent un moment l'effort d'organisation et d'émancipation ouvrières.
Le premier Congrès ouvrier qui se tint sous la troisième République n'eut lieu qu'à la fin de 1876, à Paris (1). Il excita une attention extraordinaire. Il faudrait tirer les choses à soi pour affirmer que la doctrine qui y prédomina, autant qu'il y en eut une, ait été exclusivement ou même essentiellement proudhonienne ; mais elle le fut pour la plus grande part : esprit pacifique et légalitaire, crainte et éloignement de tous politiciens, réprobation des grèves, condamnation de l'intérêt servi au capitaliste oisif, revendication pour l'ouvrier du produit intégral de son travail, action de classe du prolétariat, développement des associations ouvrières, et, par dessus tout, une méfiance de l'État, qui fut peut-être le trait le plus remarqué de ce Congrès, où cependant l'intervention de l'État fut
(1) V. Georges Weill, Histoire du mouvement social en France (1852-1902), Paris, 1904 ; Léon Blum, Les Congrès ouvriers et socialistes français, Paris, 1901.
requise. Le Temps du 5 octobre 1876 notait le fait et l'expliquait en ces termes : « La nécessité de cette intervention se retrouve au fond de la plupart de ces plans ; mais ils font de continuels efforts pour se le dissimuler à eux-mêmes, tant a été grande l'influence de Proudhon sur le personnel socialiste. »
Les blanquistes de Londres témoignèrent à cette modération du premier Congrès un mécontentement qui s'exprima en termes violents. Les dissensions du socialisme français commençaient à la même heure où recommençait sa vie de parti. Il y eut cependant une trêve, grâce au 16 mai, qui réunit les ouvriers à la bourgeoisie pour défendre Marianne contre la réaction cléricale et peut-être royaliste (1877).
Après que les élections du 14 octobre 1877 eurent renvoyé à la Chambre la majorité républicaine, le marxisme s'affirma dans le journal YÉgalité, fondé par Jules Guesde, et dont le premier numéro parut le 18 novembre suivant. Naturellement, les rédacteurs de Y Égalité ont pensé, dit et écrit que c'est leur journal « qui a seul donné l'impulsion au mouvement socialiste révolutionnaire actuel » (1).
Quelque envie qu'on puisse avoir de s'en re-
(1) Gabriel Deville, Le «.Capital» de Karl Marx, Paris, Flammarion, sd., p. g.
mettre à leur témoignage, il est difficile de rapporter à leur influence de deux mois l'esprit révolutionnaire du Congrès ouvrier, qui s'ouvrit à Lyon le 28 janvier 1878. Là, le titre de Parti socialiste ouvrier fut pris pour la première fois par le prolétariat organisé. Le délégué Ballivet préconisa la sécession de la plèbe : éloignons-nous de toutes les manifestations de la vie bourgeoise. Il entendait, comme Proudhon, que la démocratie ouvrière ébauchât, dans le sein même de la société capitaliste, l'organisation de la société libre de l'avenir, afin que, le jour où le développement social aurait amené la mort de la société bourgeoise, la société nouvelle fût à côté, toute prête pour la remplacer. D'ailleurs, un instant après, le même délégué, de concert avec un faux-frère qui avait mission de compromettre le Congrès, proposait un ordre du jour invitant les associations ouvrières à étudier les moyens pratiques pour mettre en application le principe de la propriété collective du sol et des instruments du travail. Jusque là, les deux doctrines antagonistes se pénétraient mutuellement ou se balançaient.
Mais le marxisme triompha en 1879, à Marseille, dans un Congrès où Pelloutier notait plus tard une déviation politique de l'action ouvrière (1). Il fut
(1) Fernand Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail, Paris, 1902, p. 50. 11 entendait par là l'intrusion et la prépo-
le maître, en 1880, au Congrès régional de Paris, où l'Union fédérative du Centre fit voter un programme arrêté par Marx en personne. Toutefois, il faut remarquer que parmi les groupes qui y figurèrent, il s'en trouvait d'anarchistes, représentés notamment par Jean Grave.
Un des articles du programme politique qui y fut voté, préconisait bien l'autonomie communale, admise par un Marx converti ou averti. Mais l'esprit d'autorité, inhérent au marxisme, et qui, chez nous, a toujours apporté avec lui sa négation, n'allait pas tarder à se manifester dans les publications et les actes de ses principaux représentants, tendant à inquiéter l'autonomie régionale et l'égalité fédéraliste que le Congrès de Marseille avait consacrées.
En novembre 1880, au Havre, après la scission des éléments modérés, les anarchistes, réunis aux collectivistes, votèrent le programme marxiste minimum, comprenant la socialisation de la matière première et de l'instrument du travail, mais en le faisant précéder d'une déclaration selon laquelle une dernière expérience électorale serait faite en 1881 ; en cas d'insuccès, on se réduirait
tence, dans les Congrès ouvriers, d'hommes qui n'étaient pas ouvriers et qui voulaient conduire les ouvriers. Après le Congrès de Paris, qui suivit, l'Union fédérative du Centre admettait, outre les travailleurs manuels, « tous les groupes » qui adhéreraient à ses statuts.
ty6 P.-J. PROUDHON
à l'action révolutionnaire proprement dite. C'était l'abandon proudhonien de l'effort marxiste pour la conquête des pouvoirs publics.
Le besoin d'autonomie des Fédérations et même des Comités généraux constitués dans les circonscriptions, la répulsion contre le programme arrêté par Marx et qui était peu propice au succès des campagnes électorales en France, se manifestèrent avec force au Congrès de Reims (1881). Le duel politique de l'Internationale recommençait. Le danger parut assez grand aux marxistes pour faire reparaître l'Égalité (11 décembre 1881), qui se déclara franchement et « scientifiquement » centralisatrice, et se donna comme tâche de démolir <c cette dernière forme du bourgeoisisme, ces idées ennemies, qui, sous leur ancien nom de fédéralisme, sous leurs noms nouveaux de communalisme et d'autonomie, hantent encore un certain nombre de cerveaux ouvriers ».
C'est ainsi que Guesde rétablissait entre Proudhon et Benoît Malon, révolté contre cet autoritarisme, un lien dont ce dernier n'avait pas conscience et qu'il aurait répudié. De là, des querelles et des luttes, où les possibilistes Joffrin et Paul Brousse, — un ancien bakouniste, — appuyés par Allemane, défendaient l'autonomie des Fédérations contre les dictateurs politiciens et centralisateurs, et qui aboutirent en septembre 1882, dans le Congrès de Saint-Étienne, à une scission violente.
De l'histoire confuse qui suit, nous ne dégagerons que quelques faits caractéristiques. En 1886, la Fédération possibiliste du centre décide la création d'une Bourse centrale du Travail, à Paris, et manifeste la volonté d'exercer sa propagande dans le sens de l'organisation économique. Le premier Congrès de la Fédération des syndicats se réunit à Lyon la même année. Au Congrès du Bouscat-Bordeaux, tenu en 1888 par cette Fédération, est proposée pour la première fois la grève générale, destinée à remplacer la conquête des pouvoirs publics pour réaliser la révolution. En 1891, le Congrès national du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, sous l'inspiration d'Allemane, réclame « l'anéantissement des personnalités » (1), met l'action politique au second plan, comme un simple moyen d'agitation, et marque sa préférence pour l'action syndicaliste et économique.
Ceux qui, aujourd'hui, proclament la génération spontanée du « syndicalisme » actuel, consentent cependant à reconnaître une période pré-syndicaliste (2), où ils veulent bien distinguer l'action du militant énergique, clairvoyant, ouvrier et humain que fut toujours et qu'est encore le citoyen
(1) Proudhon, Corresp., V, 316 : « Je suis la négation des personnalités. »
(2) Syndicalisme et Socialisme, Paris, 1908, Appendice, par M. Hubert Lagardelle, p. 61.
Allemane. En fait, c'est une genèse qui commençait, et dont nous venons de signaler les faits primordiaux. Le syndicalisme allait naître, quand la ruine du boulangisme permit à l'action ouvrière de reprendre sa logique et son indépendance.
Nous sommes arrivés à cette année 1892 où M. Bourguin demandait : « Qui pense encore à Proudhon ? » C'est précisément en 1892 qu'eut lieu à Saint-Étienne le premier Congrès de la Fédération des Bourses du Travail (1), et c'est précisément dans cette organisation ouvrière que devait bientôt jouer un rôle essentiel un jeune bourgeois de Bretagne, voué par raison et par passion à l'émancipation du prolétariat, comme Proudhon, et destiné comme lui à périr, mais plus jeune, dans son effort libérateur, Fernand Pelloutier.
Pelloutier devint, en 1895, le secrétaire général de la Fédération des Bourses du Travail. Homme d'action et de pensée, il remplit ces fonctions avec un dévouement sans bornes, et fonda une doctrine de construction et de propagande à laquelle M. Georges Sorel attribue justement une impor-
(1) « A partir de ce jour, il y a en France un mouvement syndical réellement autonome ». Paul Delesallk, La Confédération générale du Travail, Paris, 1907, p. 4.
tance capitale dans l'histoire de la pensée et de l'action ouvrières (i). Pelloutier fut en réalité l'accoucheur du « syndicalisme », que d'autres baptisèrent dans la suite. A qui donc se rattachet-il, dans sa philosophie sociale ?
A Marx, a répondu M. Georges Sorel (2). Et cette affirmation est stupéfiante. Le biographe qui a collaboré avec M. Sorel à l'édition posthume de l'œuvre de Pelloutier, raconte dans sa notice comment Pelloutier, ayant quitté Saint-Nazaire pour Paris dans les premiers mois de 1893, « ne tarda pas à se séparer du parti marxiste, séduit par les idées libertaires qu'il ignorait presque au fond de sa province, et qu'il embrassa sous l'influence des écrivains et des camarades anarchistes qu'il eut l'occasion de fréquenter dès son arrivée dans la capitale, au centre même du mouvement ». Ainsi, Pelloutier cesse d'être marxiste; c'est après être devenu anarchiste qu'il conçoit la nouvelle action révolutionnaire ; les hommes qui coopèrent avec lui, « il est extrêmement remarquable qu'ils ne connaissaient le marxisme que d'une façon super-
Ci ) Fernand Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail, avec notice biographique par Victor Dave, et préface par Georges Sorel, Paris, 1902. V. les témoignages rendus à Pelloutier par ses camarades dans IXe Congres des Bourses du Travail, Nice, 1901.
(2) G. Sorel, La Décomposition du Marxisme, Paris, J908, PP- 57 sqq.
ficielle » ; cette constatation est de M. Sorel, et cependant M. Sorel conclut que « la nouvelle école » rétablit le marxisme dans sa pureté, en le débarrassant de tout ce qui n'était pas spécifiquement marxiste.
Au contraire, nous pensons, nous, que l'influence de l'anarchisme sur Pelloutier l'amena à Proudhon, par ses disciples russes et leurs élèves ou camarades français. Toute l'expression de sa pensée le montre imbu des idées de Proudhon, comme l'a dit justement Daniel Halévy (i), et la lecture de ses écrits nous le fait voir fréquemment retenant jusqu'à la lettre des écrits de Proudhon.
Les citations mêmes de M. Sorel réfutent M. Sorel. Ainsi, Pelloutier engageait ses amis, nous dit l'un d'eux, « à poursuivre plus méthodiquement que jamais l'œuvre d'éducation morale, administrative et technique nécessaire pour rendre viable une société d'hommes libres » (2).
Une œuvre d'éducation morale ! pourquoi pas une
(1) Essais sur le mouvement ouvrier au XIXe siècle, p. 282.
(2) Cf. Proudhon, Corresp., IV, p. 259, lettre du 21 mars 1852 : « Au fond, tout en me tenant prêt à profiter de tous les raccrocs politiques, je n'attends rien que d'une éducation progressive des masses... Apprenons au peuple la loi du travail, les effets de l'échange, du crédit, les abus de l'autorité ; apprenons-lui à former des traités de commerce, des sociétés de participation, de garantie, etc. ; voilà la vraie révolution. » Ceci écrit, il est vrai, au lendemain du 2 décembre.
LE CENTENAIRE DE PROUDHON 6l
société protectrice des animaux ? aurait demandé Marx (i) — nonobstant le fameux paragraphe du Manifeste de l'Internationale, sur la Vérité, la Justice, la Morale, servi à tant de sauces. — Pourquoi pas une société protectrice des petits teigneux ? aurait demandé son disciple Jules Guesde. Et l'on renonce à imaginer la proposition énorme qu'aurait trouvée M. Paul La f argue, pour exprimer son mépris, devant cette évocation des « grues métaphysiques ».
Il faut encore, disait Pelloutier, cité par M. Sorel, « prouver expérimentalement à la foule ouvrière, au sein de ses propres institutions, qu'un gouvernement de soi par soi-même est possible, et aussi l'armer, en l'instruisant de la nécessité de la révolution, contre les suggestions énervantes du capitalisme ». Ce programme n'est-il pas un résumé fidèle des enseignements — « nébuleux », selon M. Bourguin — de la Capacité politique des classes ouvrières, et, à une date antérieure, du Manuel du spéculateur, dans la partie relative aux associations ouvrières, si hautement anarchiste et morale, si franchement révolutionnaire, où l'on se demande comment l'Empire a laissé Proudhon appeler « la secousse finale » (2) ? En écoutant Pelloutier,
(1) Manifeste communiste, trad. Andler, § 67.
(2) Manuel du spéculateur à la Bourse, Paris, 1869, p. 417- — Bourguin, dans Séance de rentrée des Facultés de Lille,
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nous dit M. Sorel, les docteurs marxistes criaient à l'anarchisme ; on le croit sans peine, et M. Sorel les eût bien étonnés, en criant alors au marxisme, comme il l'a fait en 1908.
Dans l'article des Temps nouveaux, que M. Paul Delesalle consacra à Pelloutier, mort le 13 mars 1901, mort, comme Proudhon, de travail et de dévouement à la cause ouvrière, l'auteur résumait ainsi le dessein de son ami : « Opposer à l'action politique une action économique forte, puissante, tel était le rêve qu'il avait conçu, et qui, prenant corps, est devenu une réalité. » En face de l'anarchie égoïste et inorganique, Pelloutier, partisan comme Proudhon « de l'ordre dans l'humanité », membre comme Proudhon de « ce parti indéfectible de l'ordre », le seul parti révolutionnaire vraiment français (1), suppliait les individualistes opposés à l'action syndicale de respecter ceux qui croient à la mission révolutionnaire du prolétariat éclairé, de poursuivre plus activement, plus méthodiquement et plus obstinément que
1902, p. 39, n. 1 : « La Capacité politique des classes ouvrières... est une œuvre molle et nébuleuse qui ne pouvait évidemment pas avoir la prétention de devenir, comme Le Capital (sic), la Bible des travailleurs. »
(1) La Justice dans la Révolution et dans l'Église, Paris, 1858, t. III, p. 580.
jamais « l'œuvre d'éducation morale, administrative et technique nécessaire pour rendre viable une société d'hommes libres ».
C'est la phrase citée tout à l'heure que nous retrouvons là. M. Sorel y découvrait la marque d'une opposition marxiste à l'anarchie. On y voit en fait l'opposition de l'anarchie positive et mutualiste de Proudhon, reprise par Bakounine, à l'anarchie destructive ou personnaliste d'individus qui veulent se venger ou satisfaire leur moi sans entrave.
Dans cette Histoire des Bourses du Travail, partout on respire l'esprit de Proudhon ; à tout endroit l'on retrouve ses opinions, et parfois ses formules. Pelloutier reprend les idées de Proudhon sur l'importance extraordinaire de la statistique. Il assigne à la Révolution ce devoir, de supprimer la valeur d'échange, le capital qu'elle engendre, les institutions qu'elle crée. Pelloutier ne peut imaginer la société future que comme « l'association volontaire et libre des travailleurs ». Il cite Proudhon sur « l'Autorité en décroissance continue, la Liberté en ascension ». Au régime actuel d'autorité, il voit succéder un système « où la hiérarchie gouvernementale, au lieu d'être posée sur son sommet, soit carrément établie sur sa base ». Et il se reprend à citer Proudhon, afin de prouver que les conditions de ce système sont remplies par les associations ouvrières, qui « réa-
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lisent le principe fédératif, tel que l'ont formulé Prouclhon ou Bakounine », Bakounine après Proudhon et d'après Proudhon.
« Nous voici, ajoute Pelloutier, au terme de notre étude. » Et nous aussi, en ce qui le concerne, quand nous aurons ajouté au résumé de sa doctrine ou de ses plans le rappel de deux faits significatifs. Action économique, action ouvrière, esprit de révolte, indépendance absolue à l'égard de tous, ennemis ou amis, horreur des lois et des dictatures, « y compris celle du prolétariat », l'anarchiste Proudhon aurait souscrit à ce programme et applaudi au dernier article (1), qui eût été sans doute moins agréable à Marx, visé en pleine poitrine par cette rétorsion de sa formule niée.
Au sixième Congrès de la Fédération des Bourses (Toulouse, 1897), on fit effacer à Pelloutier cette phrase d'un rapport : « Tant que les travailleurs de cette région, n'ayant pas éprouvé l'impuissance de l'action politique... » Au huitième Congrès, qui se tint à Paris en 1900, à l'unanimité, il était décidé que la Fédération ne devait adhérer en aucun cas à un groupement politique, ceci pour
(1) On sait ce que Proudhon a dit des lois, et ce qu'il pensait d'une tyrannie populaire : « Je ne veux pas plus de l'Hercule plébéien que de l'Hercule gouvernemental. » La Guerre et la Paix, t. I, p. 19.
répondre et pour se soustraire à l'unification du Parti socialiste décidée en décembre 1899 au premier Congrès général des Organisations socialistes françaises, où déjà un proudhonisme moins intransigeant que celui de Pelloutier contre l'action politique avait lutté avec vigueur, par la voix du Franc-Comtois Ponard et du Bourguignon Marpaux, contre l'autoritarisme marxiste, pour la liberté de l'individu, de la commune, des groupements provinciaux (1).
Nous en venons à la Confédération générale du Travail.
Quelques-uns de ses principaux conducteurs, hommes d'ailleurs remarquables et que je n'ai nulle intention de railler, aujourd'hui moins que jamais, veulent absolument que la C. G. T. soit une création spontanée, sans antécédents, sans auteurs, comme si dans l'histoire il y avait des commencements pour d'autres que pour les croyants de la Genèse. Ce sentiment est bien humain. Les grands inventeurs ou initiateurs, les croyants de tout ordre,
(1) Bourgin, Proudhon, p. 87; G. Weill, IL, pp. 313 sqq. ; Daniel Halévy, 11., pp. 235 sqq. ; v. Pelloutier, le Congres général du parti socialiste français, Paris, 1900. — Dès 1895, le Congrès de Limoges, où fut constituée provisoirement la C. G. T., avait prescrit aux éléments de ce nouvel organisme l'éloignement de toutes écoles politiques.
sans qu'il leur soit nécessaire d'avoir l'imagination ^prestigieuse d'un Fourier, pensent volontiers que le monde est venu au monde avec leur foi, ou même qu'ils sont capables de le mettre au monde.
M. Griffuelhes (i), par exemple, s'étonne du curieux spectacle que lui offrent des esprits bizarres, occupés à relier les origines du mouvement syndicaliste, les uns « aux principes posés par la conception anarchiste », les autres à la conception socialiste. A son avis, bien entendu, « le mouvement ouvrier actuel ne remonte à aucune de ces sources ; il ne se rattache directement à aucune des conceptions qui voudraient se le disputer ; il est le résultat d'une longue pratique créée bien plus par les événements que par les hommes ».
Les recherches historiques de ce genre sont peut-être d'une curiosité livresque ; les écrivains socialistes en sont peut-être friands à l'excès, et les hommes d'action ont sans nul doute des tâches plus pressantes ; mais enfin un syndicaliste pur ou un socialiste syndicaliste conscient peut y donner ses moments perdus, et surprendre M. Griffuelhes en avançant que les événements d'où est sortie la C. G. T. ne se conçoivent même pas sans les hommes qui y ont pris part, en pensant,
(i) Griffuelhes, L'Action syndicaliste, Paris, 1908.
en agissant, en subissant, en réagissant. Cette « longue pratique » dont il parle, c'est précisément la préparation de la C. G. T., qui a demandé plus d'efforts et de génie aux architectes de sa préhistoire qu'aux maçons de la dernière heure, œuvre collective d'ailleurs, sur laquelle personne, même parmi les plus grands et les plus méritants, n'a le droit de mettre son seul nom, comme le sculpteur sur la statue qu'il a façonnée.
Peut-être M. Griffuelhes n'a-t-il rien voulu dire de plus, auquel cas nous sommes d'accord. Je doute que M. Georges Yvetot et M. Paul Delesalle soient prêts à concéder à qui que ce soit que, même du dehors, l'influence syndicaliste de Pelloutier n'a pas été grande sur la C. G. T., dont au surplus il désirait la réunion, opérée seulement après sa mort, avec la Fédération des Bourses (i). Et, par Pelloutier, nous remontons à Proudhon, à son action diffuse sur la mentalité du prolétariat français, à son action personnelle et reconnue sur le vrai promoteur du syndicalisme français.
(1) Réunion nécessaire, disait-il, pour qu'il y eût véritablement Confédération générale ; v. Se Congrès de la F. N. des Bourses du Travail, Paris, 1900, p. 28. En 1901, Niel proposait cette réunion, en s'appuyant de l'opinion de Pelloutier ; Yvetot s'y opposait, en invoquant l'opinion de Pelloutier ; il semble bien que c'était Niel qui le comprenait le mieux ; v. 9* Congrès des B. du T., Nice, 1901, pp. 44, 47, 60.
M. Hubert Lagardelle a mis des arguments historiques, en apparence du moins, au service de la même thèse (i). Il prétend prouver que « le mouvement syndicaliste révolutionnaire ne date réellement que de 1 900-1 901 », et il offre à ce sujet les témoignages « des syndicalistes et des anarchistes les plus autorisés ».
Ce genre de preuve est d'ordre théologique, et l'exposition de faits propres à démontrer cette absolue nouveauté serait plus convaincante. Dans le discours qu'il a prononcé au Congrès socialiste de Nancy sur le syndicalisme, M. Lagardelle a fait voir seulement que le syndicalisme a rallié à lui des anarchistes et des socialistes, en amenant les premiers à l'action concertée et positive, en dégoûtant les autres de la politique électorale ; or, ce fut là justement le programme et le succès de Pelloutier. Le souvenir de Pelloutier gêne visiblement M. Lagardelle, d'autant plus que M. Sorel a maintes fois vanté la grandeur de l'œuvre accomplie par l'ancien secrétaire fédéral des Bourses du Travail. Mais quoi ? Pelloutier aboutissait à une contradiction « en mettant à la base des institutions syndicales les subventions des pouvoirs publics ». Et voilà comment la C. G. T. est démontrée originale, grâce à une équivoque, et au prix d'une injustice.
(1) Syndicalisme et Socialisme, Paris, M. Rivière, 1908, pp. 60 sqq.
M. Lagardelle ignore-t-il que plus d'une Bourse du Travail, adhérente à la C. G. T., continue à recevoir, huit ans après la mort de Pelloutier, des subsides municipaux et départementaux ? D'autre part, Pelloutier et la Fédération des Bourses regardaient le subventionnement comme un mal nécessaire au début, mais dont il importait de se délivrer au plus tôt. Malheureusement, le remède était plus facile à souhaiter qu'à trouver. Dès 1896, on le cherchait à Tours. On le cherchait encore en 1901, à Nice, où on étudiait « les moyens propres à assurer la vitalité des Bourses par elles-mêmes » ; en attendant, avec une parfaite dignité, M. Georges Yvetot, successeur de Pelloutier, mort quelques mois auparavant, jugeait que les Bourses pouvaient encore accepter l'argent des pouvoirs publics, « si, pour l'obtenir, il n'est exigé de nous aucune bassesse et si, pour l'employer, nous n'avons à subir aucun contrôle blessant » (1).
Telle est aujourd'hui encore la pratique ; il n'y a donc pas lieu de l'invoquer pour renier Pelloutier.
Pelloutier comme principal auteur, Proudhon comme ancêtre et inspirateur, voilà des ascendants dont il semble qu'il n'y a pas lieu de rougir. A la
(1) 5' Congrès de la F. N. des B. du T., Tours, 1896, p. 25 ; 9e Congres, etc., Nice, 1901, pp. 97 sqq.
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date même où l'historien du syndicalisme fixe la naissance du syndicalisme, la C. G. T. semblait vouloir publier sa dette envers Proudhon, lorsqu'au commencement de décembre 1900, elle donnait à son journal nouveau-né ce titre proudhonien : La Voix du Peuple.
Mais il y a des pères, et même des mères, dit-on, qui reculent devant leurs enfants, parce qu'ils les trouvent monstrueux. Quel serait le sentiment de Proudhon, regardant et jugeant la C. G. T. ? A une question de ce genre, un esprit sérieux refusera de donner une réponse assurée ; mais les conjectures sont permises.
Si Proudhon survivait, tel qu'il vivait et pensait en 1864, nul doute qu'il serait surpris, alarmé, indigné par une certaine entente de la grève générale, par certaines modalités de l'action directe. Mais Proudhon, comme tout être humain, aurait évolué, et l'action de la vie transforme parfois nos idées au point de nous rendre méconnaissables à autrui, sinon à nous. Qui eût dit à Proudhon, en 1840, qu'il était destiné à prendre contre luimême la défense de la propriété, en eût été mal reçu.
Victor Considérant, le disciple du doux Fourier, le rédacteur de la Démocratie pacifique, avait flétri,
en 48, ce qu'il appelait les violences de Proudhon : « Je vous trouve, dans la sphère des idées et des principes, ce caractère mystérieux, fatal et sacrosaint que de Maistre trouvait à la guerre dans le domaine des faits, et qu'il retrouvait dans la conception antique et quasi-pontificale du Bourreau... Votre nom historique et extérieur est Érostrate, votre nom intime est bien plus sinistre encore ; vous vous appelez Destruction. Cela, je le sais, et vous en jouissez, constitue une grandeur. Cette grandeur, je ne la conteste pas, et je vous plais en constatant ici que l'histoire ne conteste pas non plus la grandeur d'Attila (1). » Quarante-deux ans plus tard, le Ier mai 1890, arrivé à un âge où l'on devient ordinairement plus modéré, le même Considérant saluait de paroles enthousiastes les prolétaires organisés de l'ancien et du nouveau monde, quittant l'usine et l'atelier pour fêter ensemble l'aube de la révolution sociale.
Une vaste association ouvrière, ramifiée dans tout le pays, et prenant une part essentielle à la direction de la vie ouvrière ! Mais, pourrait dire Proudhon, c'est ce que j'ai proposé moi-même le 4 et le 5 mai 1848, la veille et le jour de l'ouverture de l'Assemblée nationale. Et je n'attendais pas, comme votre Congrès d'Amiens, les temps à venir, pour
(1) Les Socialistes peints par eux-mêmes, Besançon, Jacquin, sd. (1848), p. 2.
faire de cette association et de ses comités régionaux « le groupe de production et de répartition » . Lisez plutôt (1) :
« Citoyens, la patrie est en danger !
« Je propose qu'un comité provisoire soit installé pour l'organisation de l'échange, du crédit et de la circulation entre les travailleurs ;
« Que ce comité se mette en rapport avec des comités analogues, établis entre les principales villes de France ;
« Que, par les soins de ces comités, une représentation du prolétariat soit formée à Paris, imperium in impcrio, en face de la représentation bourgeoise ;
« Qu'une société nouvelle soit fondée au milieu de la société ancienne ;
« Que la charte du travail soit immédiatement mise à l'ordre du jour, et les principaux articles définis dans le plus bref délai ;
« Que les bases du gouvernement républicain soient arrêtées et des pouvoirs spéciaux délégués aux représentants des travailleurs ;
« Citoyens, la République est aux abois ; le gouvernement ne peut rien pour vous. Mais vous pouvez tout pour vous-mêmes : j'en fais serment devant Dieu et devant les hommes ! »
On dira qu'entre l'organisation proposée en ces termes et la C. G. T., les différences sont grandes. D'accord. Mais les principes de vie et d'action
(1) Mélanges, I, pp. 25, 28.
indépendantes, d'anarchisme antipolitique et de révolution sociale, sont les mêmes de part et d'autre. Reste le mode d'action. Nous sommes révolutionnaires, disait Proudhon, mais pas bousculeurs. Sur quoi on a voulu lui faire une réputation de souffretout. En réalité, il était hostile aux violences, non à la violence.
On a rapporté plus haut ce vœu du Manuel du spéculateur : « Vienne la secousse finale ! » Il l'appelait de tout son cœur. Mais il l'entendait de « l'effort nécessaire pour faire tomber de vieilles branches, pour donner de l'air à des créations jeunes et pleines de vie, pour assurer la victoire à des institutions ayant fait leurs preuves ». Cette définition si heureuse est de M. G. Sorel (i).
De lui aussi, cette formule qui résume, dit-il. l'action du socialisme contemporain : combattre en édifiant (2). Proudhon jugerait peut-être que la C. G. T. combat beaucoup plus qu'elle n'édifie ; que certains de ses dirigeants, à force d'exalter les minorités, finissent par croire qu'on peut faire la révolutionna cent ou à mille, avec le seul esprit révolutionnaire pour arme, comme le bon Cabet croyait qu'on peut fonder la cité nouvelle avec la
(1) L'Éthique du Socialisme, dans Revue de métaphysique et de morale, 1899, p. 289.
(2) La Ruine du monde antique, p. 276.
seule fraternité ; qu'il y a quelque contradiction à tenir des congrès corporatifs pour y vitupérer l'action corporative au profit de la seule action syndicaliste, comme si on ne refroidissait pas les soldats d'une armée en leur interdisant de trop penser à l'augmentation de leur maigre ration quotidienne et de porter les yeux ailleurs qu'au terme de la bataille universelle et séculaire pour l'égalité.
« La société future nous indiffère », disait un placard de Jaunes, affiché sur les murs de Besançon, pendant la grève des Soieries de Chardonnet, en juillet dernier. Les syndicats allemands, si dédaignés de nos syndicalistes révolutionnaires, rendent la société présente plus supportable à leurs adhérents, en créant des institutions de secours et de solidarité, qui leur attachent la masse, sans faire oublier le but final à la minorité consciente.
Proudhon avait assisté aux massacres de Juin. Là, ce stoïcien, qui s'était vanté naguère de ne jamais pleurer, fut vu le visage baigné de larmes. De tels spectacles laissent au cœur des hommes vraiment humains une horreur du sang versé qui les rend plus retenus à engager des luttes civiles. Tel, le citoyen Vaillant, ancien soldat de la Commune, au dernier anniversaire du 18 mars, dans un discours public, déclarait avec une sincérité vraiment courageuse, vu la faveur où est encore « la blagologie révolutionnaire », qu'il ne désirait pas voir le retour de ces tristes combats.
Proudhon avait fini par donner dans ses rêves une forme pacifique à la révolution qu'il appelait. La voici telle qu'il la conçut, qu'il la vécut, qu'il en jouit un jour d'octobre 1864, en pensant à la formation toute récente de l'Internationale.
Des yeux de l'âme, il regardait la démocratie ouvrière refusant de payer la dette publique, et provoquant ainsi la bienheureuse catastrophe; tour à tour, dans tous les États, les banques et les sociétés financières s'écroulaient ; la débâcle gagnait toute l'industrie, tout le commerce et l'agriculture; c'étaient ensuite les gouvernements qui se dissipaient en fumée; et Proudhon exhalait ainsi sa joie: « Je crois, cher ami, que, si chétif que je sois, je vivrai assez longtemps pour assister à cette débâcle dont le dernier mot, je me hâte de le dire, sera un rafraîchissement universel. La terreur sera immense; il y aura, par milliers, des gens qui mourront de peur, frappés d'apoplexie ou désespérés de leur ruine. Au fond, qu'y aura-t-il de perdu? Rien, pas un grain de blé, pas un morceau de betterave, pas un fragment de fer ou de houille, pas un fil de soie, coton, laine ou chanvre. Nos livres seront brûlés, voilà tout. Les grandes propriétés pourront bien éclater en morceaux; en ce qui touche les petites propriétés, il n'y aura pas un patrimoine d'usurpé ni de confondu (1). »
(1) Lettre du 9 octobre 1864, Corrcsp., t. XIV, p. 65. — En
A un homme animé de tels sentiments, malgré son éloignement des grèves, qui sait si la grève générale n'aurait pas souri, telle du moins qu'on l'avait projetée d'abord, « la grève des bras croisés » (1), telle que Pelloutier l'avait définie et justifiée au Congrès de Tours, en 1892 ?
Pelloutier expliquait que « le peuple n'avait jamais acquis aucun avantage aux révolutions sanglantes, dont ont seuls bénéficié les agitateurs et la bourgeoisie ; qu'en présence d'ailleurs de la puissance militaire mise au service du capital, une insurrection à main armée n'offrirait aux classes dirigeantes qu'une occasion nouvelle d'étouffer les revendications sociales dans le sang des travailleurs ». Et il concluait « que parmi les moyens pacifiques et légaux inconsciemment accordés au parti ouvrier pour faire triompher ses légitimes aspirations, il en était un qui doit hâter la transformation économique et assurer, sans réaction
1861, dans La Guerre et la Paix (Paris, 1869, t. I, p. 240), Proudhon avait accepté délibérément l'éventualité d'une lutte armée : « Dans l'ordre civil même, le droit de la force est loin d'avoir dit son dernier mot. Lui seul peut terminer le débat soulevé depuis une trentaine d'années entre la classe dite bourgeoise qui s'en va, et la classe ouvrière et salariée qui vient tous les jours. Que ce soit par une bataille ou par une constitution consentie, peu importe ; il faut que le régime du travail, du crédit et du commerce, change... »
(1) Parti ouvrier socialiste révolut., XIVe Congrès national, Paris, 1897, p. 22.
possible, le succès du quatrième Etat ; que ce moyen est la suspension universelle et simultanée de la force productrice, c'est-à-dire la grève générale, qui, même limitée à une période relativement restreinte, conduirait infailliblement le parti ouvrier au triomphe des revendications formulées dans son programme » (1).
Au Congrès socialiste de Nancy (1907), Jules Guesde, pour confondre les syndicalistes, opposait, comme timide, ce ménagement du sang ouvrier, voulu par un des leurs, à sa conception plus mâle de la révolution à coups de fusil.
Les chefs du syndicalisme sont encore aristocrates comme l'était Proudhon. C'est lui qui leur a enseigné, directement ou par l'intermédiaire de leurs théoriciens intellectuels, le mépris du démocratisme et l'opposition de la démocratie au socialisme.
Sans parler de ses attaques de fond, il écrivait
(1) N'ayant pu mettre la main sur la brochure du Congrès de Tours (non plus que sur celle du Congrès de Marseille, 1892, où l'éloquence de M. Briand fit acclamer la grève générale), je cite Pelloutier d'après le discours de Jules Guesde à Nancy, dans Le Parti socialiste et la Confédération du travail, Paris, Rivière, 1908, pp. 38-40. — On sait que Jaurès a trouvé chez Mirabeau l'idée de la grève générale. Victor Hugo, dans l'Histoire d'un Crime (32e éd., I, p. 252), rapporte qu'Emile de Girardin préconisait la grève universelle et pacifique comme moyen de résistance au coup d'État.
telles choses que ceci dans ses lettres : « Ce qu'il y a de plus arriéré, de plus rétrograde, en tout pays, c'est la masse, c'est ce que vous appelez la démocratie. » Et ceci encore : « Les masses, dans ce qu'elles ont accompli de passable, ont toujours été poussées, sollicitées, ostensiblement ou secrètement, par des esprits d'élite formés dans leur sein. » Ainsi dit Proudhon (i).
Ainsi dit et fait M. Pouget, en expliquant comment la C. G. T. agit d'après cette donnée d'observation (2). Il commence bien par déclarer que la C. G. T. n'est pas un organe de direction, mais seulement d'impulsion; chez elle, tout et tous sont autonomes, individus, syndicats, fédérations, bourses du travail. Au rebours des organismes démocratiques, où, par la mécanique du suffrage universel, la direction est conférée aux inconscients, aux tardigrades, le syndicat syndicaliste ne réunit qu'une minorité dans la corporation ; plus serait trop ; car le non-vouloir d'une masse amorphe, réfractaire, inconsciente, paralyserait toute action. Cette minorité syndiquée imprime donc l'impulsion aux non syndiqués. Mais ne se pourrait-il pas en
(1) Lettre du 8 oct. 1852, Corresp., V, 57. Il faut d'ailleurs noter que cette lettre est écrite sous l'impression encore persistante de l'indifférence des faubourgs au récent coup d'État.
(2) La Confédération générale du Travail, Paris, 1908, PP- 23, 35.
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outre que parfois, dans cette minorité, ce soit encore une minorité qui entraîne la majorité ? Tant mieux, pense M. Pouget ; ce sont les conscients, les révoltés, les courageux, les désintéressés, ceux qui risquent leur pain et leur peau pour les autres. A la bonne heure ; c'est une élite. Mais ne dissimulons pas qu'ils sont dirigeants, s'ils méritent de l'être et s'ils le sont. Seulement, qu'il ne soit pas indifférent à ces généraux d'avoir des sous-ordres disposés à suivre activement leur direction, comme le leur conseillait Jules Guesde, à Nancy.
L'antipatriotisme, tel que l'expose et veut le justifier par exemple M. Griffuelhes (i), paraîtrait vraisemblablement à Proudhon mal compris et contraire à l'intérêt de la Révolution.
Non qu'il fût patriote à la façon commune, celui qui a écrit : « Je serais homme à immoler ma patrie à la justice, si j'étais forcé de choisir entre l'une et l'autre », ou encore : « Périsse la patrie, et que l'humanité soit sauvée (2) ! » M. G. Sorel s'est trompé, je crois, quand il assurait, en soulignant, que Proudhon a lutté contre l'unification italienne dans un intérêt national (3). Toute sa crainte d'alors
(1) L'Action syndicaliste, Paris, 1908, pp. 37 sqq.
(2) Corresp., VI, pp. 155-156; La Fédération et l'Unité en Italie, Œuvres compl., t. XVI, Paris, 1868, p. 159-
(3) Quelques mots sur Proudhon, Cahiers de la Quinzaine, 13e de la 2e série, p. 26.
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était de voir constituer un État jeune, ambitieux, entreprenant, dirigé par un gouvernement fort, et qui fût tenté d'engager ou d'aggraver des guerres politiques, propres à reculer la révolution sociale et la fédération du genre humain.
Il eût résolu sans doute le problème du patriotisme politique comme il a fait celui du patriotisme économique : vous et nous, égalisons, ici nos moyens de production et d'échange, là notre aversion du nationalisme et notre volonté de paix ; après quoi, on pourra causer et se pénétrer mutuellement ; mais si quelqu'un du dehors ou de chez nous venait nous inviter à désarmer nos douaniers et nos soldats sans réciprocité, c'est qu'il ne nous prendrait pas pour des moitiés de bêtes. « Le peuple qui se livrerait seul au passage de la théorie à l'acte serait vainement compromis, et l'antimilitarisme ferait le jeu des puissances les plus réactionnaires et les moins imbues de l'esprit moderne en Europe (i). »
(i) Mouvement Socialiste, juillet 1907, p. 45. — Cf. Prouimox, La Fédération et l'Unité en Italie, Œuvres compl., t. XVI, 1868, p. 132 : « La France donnera quelque jour au monde le signal du désarmement : c'est un honneur qui parait lui être réservé ; c'était le rêve secret de la République. Mais ce sera à la condition, bien entendu, que, tandis qu'elle désarmera, les autres n'armeront point ; que, tandis qu'elle licenciera ses armées, décentralisera son administration, organisera ses communes d'autres, pendant ce temps-là, ne se
concentreront et ne se fortifieront pas sournoisement contre elle. » V. ibid., p. 199.
Ce jugement d'un syndicaliste révolutionnaire allemand, M. Robert Michels, paraît exprimer l'opinion probable de Proudhon sur l'antipatriotisme du syndicalisme français.
Et l'idéologie proudhonienne ! et la morale proudhonienne !
La vue du label confédéral, avec sa devise Bien-être et Liberté, suggérerait à Proudhon des réserves. La liberté d'abord, s'il vous plaît. Bien-être, oui ; « mais je suis de ceux qui ne voient dans la richesse que le matérialisme de la liberté, son premier terme, son plus bas échelon... Je regarde les avantages matériels comme néant, s'ils ne sont commandés par les principes de l'honneur et de la justice » (i).
Le syndicalisme, et en général le socialisme français, ont du chemin à faire pour rejoindre, sur la route de la justice, la philosophie morale de Proudhon. Le marxisme a longtemps incliné ses adhérents à regarder la morale comme « un monstre abominable » (2). Il n'a pas moins discrédité, sous le nom d'idéologie, la philosophie des idées, odieuse aux chefs qui ne veulent pas être discutés, tels que Napoléon et Marx. Deux effets contraires au génie
(1) Corresp., IV, p. 241 ; V, 244.
(2) G. Sorel, Y a-t-il de l'utopie dans le marxisme ? Revue de métaphysique et de morale, 1899, p. 158.
de notre race, aussi bien qu'au progrès chez nous de la cause socialiste ; deux effets qui, par bonheur, sont en train de s'user, au fur et à mesure que nous revenons à nous-mêmes.
Pour nos mœurs actuelles, c'est un professeur de morale bien rude et bien exigeant que Proudhon ; mais si nous voulons tendre aux vertus républicaines (1) sans lesquelles il n'y aura jamais que d'illusoires révolutions sociales, nul ne peut mieux nous y aider que Proudhon, égal aux plus grands moralistes de n'importe où, mais bien de chez nous, Français jusqu'aux moelles, et par là plus propre que qui que ce soit à guider les Français que nous sommes.
(1) Corresp., VIII, p. 293, à Beslay, 18 nov. 58 : « Il est temps, ou jamais, d'être de vrais républicains, c'est-à-dire de pratiquer la vertu ; sinon, je ne comprends pas pourquoi nous ne nous rallierions pas à l'Empire. » Dans un passage souvent ;ité des Contrad. Econ., Proudhon, dès 1846, avait prouvé par l'exemple des portefaix de Lyon, que le règlement de la vie sociale comporte d'autres questions que celles de nourriture. Dans La Guerre et la Paix, son impératif, en même temps que son idéal, est pauvreté et travail, d'où vertu. Le droit à la paresse, qu'un marxiste et demi a revendiqué (que leur fortune préserve les partis populaires de courtisans et de corrupteurs semblables !) lui aurait paru le droit à la crapule, au pourrissement, à la crevaison honteuse. Il aurait aimé, pensons-nous, cette petite Histoire de quatre ans, où Daniel Halévy a émis sur ce sujet tant de vérités, profondes ou fines, conformes à Proudhon dans leur morale, et avec la pensée de Proudhon visiblement présente en maint endroit.
Il est fâcheux en revanche qu'il ait laissé germaniser et mécaniser son idéologie par la dialectique hégélienne, géniale et maniaque (1); mais ce goût même des idées, que Bakounine lui reprochait, est encore de notre pays, et Karl Marx, après Henri Heine, l'avait remarqué avec quelque surprise chez nos ouvriers, qui l'ont conservé à travers l'éclipsé marxiste. Hier encore, un littérateur du syndicalisme tentait de persuader aux travailleurs manuels que leur action doit procéder d'elle-même, c'està-dire sans doute être instinctive ou impulsive, ainsi qu'à l'âge de la pierre, comme si l'idée n'avait pas sa grande part aujourd'hui dans la direction du monde, l'idée conditionnée sans doute par la vie, mais la conditionnant à son tour.
On se rafraîchit et on se rassure, en lisant tel article écrit en réponse par un ouvrier manuel, comme celui qu'a donné dans l'Humanité du 11 juin 1908 le citoyen Louis Niel, sur la Valeur sociale dit syndicalisme. Il faudrait transcrire ici tout entier cet article d'une simplicité pénétrante, d'une philosophie supérieure, d'une moralité proudhonienne, où ce typographe de province donne une si bonne leçon à tous ceux qui le lisent, mais en
(1) « Révolutionnaire scolastique », mot frappant de Raphaël Périé, qui d'ailleurs a exprimé une très vive admiration pour les idées supérieures de Proudhon ; v. Pages libres, numéro 136, du 8 août 1903.
II CEXTEXAIRE DE PROUDHOX 85
particulier à l'idéologue sans le vouloir, qui ratiocine si péniblement sur la spontanéité nécessaire de l'action.
Xiel, syndicaliste qualifié, nous y apprend que, dans les milieux syndicalistes, on discute beaucoup sur cette question : le Syndicalisme et l'Idéologie. Les uns ne veulent connaître dans la vie sociale que des forces économiques en lutte les unes contre les autres pour la satisfaction de besoins physiques et matériels ; pour les autres, le moteur moral, animé par le sentiment et l'idée, est seul capable de mettre le syndicalisme en mouvement. « Qui eût cru, ajoute Xiel, que le syndicalisme élèverait un jour nos discussions à ces hauteurs philosophiques ? Il faut nous en réjouir tout de même, d'abord parce que cela marque un progrès de Fintellectualité des travailleurs, ensuite parce qu'il n'y a rien de tel pour fixer de mieux en mieux la véritable doctrine du syndicalisme intégral. »
Quant à lui, il n'est ni pour l'une ni pour l'autre de ces deux thèses ; la sienne est purgée d'absolu, comme dirait Proudhon ; comme dirait encore Proudhon, elle est la - des deux autres.
Le syndicalisme est d'origine économique, c'est entendu ; il est né des « questions de ventre », soit ; mais s'il se bornait « à cet objet purement matérialiste, sans s'inspirer de sentiments moraux, qui, seuls, peuvent donner à son action une suite
et une intelligence », il ne serait qu'un épisode entre mille de cette lutte pour la vie que mène en tout temps et en tous lieux la bestialité des animaux. Or, nous sommes des animaux, oui, mais des animaux d'une espèce particulière ; et précisément, ce qui nous distingue des autres, c'est que nous sommes toujours en quête de progrès, grâce à nos « sentiments moraux et d'idéologie », tandis que nos frères inférieurs, satisfaits s'ils ont trouvé le bien-être physique, nous laissent aspirer au mieuxêtre social, dont ils n'ont même pas la conception, et ignorent notre volonté « d'embellir notre vie toujours davantage dans toutes ses manifestations » (i).
Encore une fois, ces sentiments moraux, qui nous sont propres, naissent des faits économiques et se modifient avec eux. « Mais dire qu'une fois nés, ils n'auront aucune influence en retour sur les faits économiques d'où ils sont sortis, serait aussi stupide que de dire qu'un enfant, à aucun moment de sa vie, ne pourra avoir aucune influence sur la mère qui lui donna le jour. »
Or, se demande Niel en terminant, le syndicalisme peut-il faire naître ou cultiver ces sentiments. Et il conclut par l'affirmative, en ces termes :
(i) Cf. la page si curieuse des Contrad. Écon. (II, p. 378), sur l'homme « animal façonnier » ; cf. Philos, du Progrès, X, pp. 64 sqq.
Le syndicalisme provoque et développe les meilleurs des sentiments moraux. En forçant l'ouvrier, l'éternel exploité, à se redresser contre le patron, l'éternel exploiteur, il fait naître le sentiment de dignité. En élevant la conscience du salarié jusqu'à la conception d'une société sans patronat, il provoque la haine de l'esclavage et l'amour de la liberté. En groupant les travailleurs contre le mal commun, il leur prouve les dangers de l'isolement, l'impuissance de l'égoïsme inconscient, l'impossibilité de l'individualisme à la mode bourgeoise, et développe en eux cet indispensable sentiment de solidarité sans lequel toute vie sociale sera toujours utopique.
Enfin, le syndicalisme développe, intensifie et épure, de plus en plus, le sentiment de justice. Car rien n'est plus de nature à exalter le sentiment de justice que de mettre sous les yeux ou dans le cœur même des travailleurs la conviction de l'injustice. Et y a-t-il injustice plus grande, plus évidente, plus réelle, dans une société humaine où le travail seul fait vivre, que de voir ceux qui produisent ce travail vivre le plus misérablement ou ne pas vivre du tout, à côté de ceux qui vivent somptueusement sans produire de travail ? Et quel est le milieu qui peut mettre cela en évidence mieux que le syndicalisme ?
La valeur sociale du syndicalisme est donc triple. Elle est politique par les répercussions de l'action syndicale sur les actes purement politiques de nos États et de nos sociétés. Elle est économique d'essence, par la source du syndicalisme, son terrain d'action, sa forme d'organisation et son but principal. Elle est morale, par les sentiments que le syndicalisme développe au détriment de celui de résignation et au bénéfice d'un plus pur qui les résume tous : le sentiment de révolte.
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Il semble bien que, sauf un ou deux froncements de sourcil, Proudhon lirait cette page avec ravissement. Est-ce dans ses livres, est-ce dans la vie que Niel a retrouvé sa philosophie ? Mais, à coup sûr, il l'a retrouvée. Ce matérialisme économique, ou mieux cette explication économique de l'histoire, que Proudhon a enseignée à Marx (i), contre le
(i) Je ne ferai pas autant d'état que Mùlberger de certains textes qu'il allègue, en particulier du chapitre de la Lettre à M. Blanqui, où Proudhon explique comment la propriété est la cause première et immédiate de l'histoire de Sparte, Rome et Athènes. C'est un enseignement que Laboulaye avait donné à Proudhon. Proudhon l'aurait déjà trouvé dans Linguet, qu'il paraît avoir ignoré, mais que Marx a bien connu {Capital, traduction Roy, Paris, sd., p. 271). Toute la partie de la Création de l'ordre relative à l'histoire est à voir avec soin, pour comprendre la suggestion qu'elle a pu donner à un esprit comme celui de Marx. Je renvoie à Mùlberger (P.-J. Proudhon, Leben und Werke, pp. 58, 59), pour y trouver des textes instructifs des Contradictions économiques. J'apporte les suivants, qui me paraissent plus décisifs : Contrad. Écon., I, p. 319: «L'origine économique de la religion»; Mélanges, t. I, p. 157 (extrait du numéro 2 du Peuple, commencement de novembre 48) : « Toutes nos idées sur la religion, la métaphysique, la morale, le droit, le gouvernement, l'association, l'art lui-même, toute notre polémique, en un mot toute notre philosophie découlera de ce grand principe de l'égalité des fonctions, principe dont le premier corollaire est l'improductivité du capital ; la première application, la gratuité du crédit, correspondante à l'abolition de tout parasitisme et de tout privilège ; le premier et le plus grand résultat, la formation de l'individu à l'image de la société. — Or, si l'antique religion, si les systèmes rebattus de la philosophie, si les anciennes constitutions politiques, si la routine juaiciaire, si
préjugé courant, mais sans réduire à rien ou à presque rien, comme Marx, l'action ou la réaction des phénomènes dits spirituels engendrés par l'éco-
ies vieilles formes de communauté et d'association, aussi bien que de littérature et d'art, n'ont été que des formules particulières de l'état matériel des sociétés, n'est-il pas évident que, cet état venant à changer, en d'autres termes, l'économie politique étant révolutionnée de fond en comble par le changement de rapport entre les deux grandes forces de la production, le travail et le capital, tout change dans la société, religion, philosophie, politique, littérature et arts. »; — Confessions d'un révol., p. 198 : « Comme toute philosophie, toute religion, est l'expression métaphysique ou symbolique de l'économie sociale, la Banque du Peuple, changeant la base matérielle de la société, préludait à la révolution philosophique et religieuse. » — Idée générale de la Révol. au XIXe siècle, pp. 265-266 : Proudhon travaille à combler la lacune de la religion, démontrée nulle et impuissante, et il pose (en italiques) cette équation : « L'Etre suprême est à X comme le régime gouvernemental est au régime industriel. » — L'étude, telle qu'elle a été faite jusqu'à présent, des rapports de pensée entre Proudhon et Marx, demande des compléments sérieux, dont celui-ci peut donner une idée partielle.
Admettra-t-on ici une note de pure critique littéraire ? En l'année 48, Taine, ainsi que son ami Prévost-Paradol, suivait avec attention les articles de Proudhon. Proudhon a pu être pour lui un professeur, ou au moins un répétiteur de hégélianisme. Cette théorie de VEntzvickclung, dont Proudhon faisait dans ce deuxième numéro du Peuple une application à la vie sociale, Taine à son tour va l'employer (après une thèse hégélienne sur La Fontaine, dont on ignore en général la première rédaction) à constituer la méthode de la critique littéraire, telle qu'il l'exposera dans les préfaces des Essais de critique et d'histoire, en attendant qu'il y revienne, au t. V de la Littérature anglaise, dans l'étude sur Carlyle.
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nomie sociale ; cette idée, née de l'action et retournant à l'action ; cette répudiation d'une existence matérialiste, ce souci de la dignité, ce respect et cette exaltation de la justice, ce mépris de la résignation lâche, cette glorification de l'esprit de révolte, c'est l'âme de Proudhon, ce sont les termes mêmes de Proudhon.
On ne peut pas être sûr de ces choses là. Mais j'entends Proudhon, après la lecture de cet article, tenant à Niel le langage qu'il prêtait un jour à Dieu, au Dieu de progrès, heureux de voir l'homme, son successeur, marcher sans lisières enfin, dans sa majesté et dans sa force : « Courage, mon cher fils ; tu es digne de moi (i). »
Pendant ce temps, les théoriciens du syndicalisme, c'est-à-dire les rédacteurs du Mouvement socialiste, prennent aussi des inspirations de Proudhon, et certains d'entre eux l'aiment avec ferveur. Ayant questionné le citoyen Edouard Berth sur ce mouvement de néo-proudhonisme, dont M. Georges Sorel avait bien voulu m'avertir, j'ai reçu de lui une réponse, dont il faut transcrire les termes mêmes, si l'on n'en veut pas affaiblir le sens et l'instruction. Je l'aurais donnée ici tout entière, avec sa permission, si je n'avais pas su qu'il fera
(i) La Justice, 1858, t. III, p. 605.
connaître en détail sa pensée sur Proudhon, dans un Cahier de la Quinzaine, au temps du centenaire. Je me contente d'en extraire les passages les plus caractéristiques :
« Je ne saurais vous dire toute l'admiration, et le mot admiration est encore bien froid, que le grand révolutionnaire bisontin m'inspire. J'ai pour Proudhon un véritable culte; il est pour moi beaucoup plus qu'un esprit et une intelligence; c'est une conscience, un homme, vir, dans toute la force du terme. Jamais, je crois, écrivain ne donna à ce point la sensation de la force, de la virilité, de la santé. Marx, à côté de lui, n'est qu'une intelligence, géniale si l'on veut, et tant qu'on voudra, mais une intelligence seulement, et avouons que c'est peu. Nietzsche, pour qui j'ai aussi la plus vive admiration, et que j'ai également beaucoup pratiqué, a des parties de dilettante, de décadent même, d'impressionniste, des parties de malade, en un mot. Proudhon est toute force, toute santé; c'est un vrai mâle; philosophe, moraliste, critique littéraire, pamphlétaire, il est tout cela, et avec quelle puissance, avec quelle vigueur !
« Nous assistons, en ce moment, à une sorte de remontée de Proudhon, et comment ne pas s'en réjouir ? Si une lecture peut faire du bien en ce moment, c'est assurément sa lecture. Maintenant que le prestige du socialisme allemand est plutôt en baisse et que notre syndicalisme révolutionnaire s'est imposé à l'attention, je crois que le moment est venu de ressusciter tout à fait Proudhon, dont la pensée, si française, est mieux adaptée, je crois, que celle de Marx, à notre mouvement ouvrier. Le point qui me paraît essentiel en tout cas, c'est de remettre en honneur la morale, si
longtemps et si sottement mise de côté par nos marxistes. Et qui pourrait mieux servir à une telle œuvre de régénération morale que notre Proudhon, que l'on peut, je crois, estimer sans exagération un des plus grands moralistes que la France ait produits ?
« Revenir à Proudhon, ce serait, pour le socialisme, revenir à la santé. »
Oui, revenir à Proudhon, ce serait, pour le socialisme, revenir à la santé, et marcher au succès.
Un parti qui ajouterait à la bonté et à la beauté de la cause révolutionnaire le respect de la Justice dans ses jugements et dans ses actes, en s'efïorçant d'inculquer à ses adhérents l'amour de la vertu, en même temps que l'esprit de révolte, serait un parti invincible.
Ce programme a plus de chances, hélas ! de donner à rire que de passer dans les faits. N'importe ! il faut travailler à le propager, en attendant et en espérant malgré tout son succès.
Mettons donc Proudhon, si nous le pouvons, à l'ordre du jour du socialisme. Heureux et bienfaisant, qui saura présenter au peuple une image fidèle du grand révolutionnaire, rapporter l'essentiel de sa pensée avec exactitude, et faire entendre un écho de sa voix, irritée souvent et plus d'une fois brutale, mais toujours franche, haute et pénétrante, jusqu'au jour où elle fut brisée par la mort, seule capable d'imposer silence à l'infatigable défenseur du Travail frustré et opprimé !