‹ P.-J. ProudhonChapitre 18 sur 21 · RENTREE EN FRANCE · texte numérisé non relu

RENTREE EN FRANCE

Contre la dynastie piémontaise qui voulait réunir sous son sceptre toute l'Italie, il s'était élevé dans les articles indiqués plus haut : « Ces grands acteurs, dont le génie étoufferait dans une confédération de villes libres, et à qui il faut des empires de quarante millions d'hommes... » Aux patriotes fiévreux qui encourageaient Victor-Emmanuel du dedans, aux libres-penseurs borgnes et aux nationalistes aveugles qui l'applaudissaient du dehors, il avait répondu : « L'unité aujourd'hui, et depuis 1815. c'est tout simplement une forme d'exploitation bourgeoise sous la protection des baïonnettes... Dans un petit État, rien à grappiller pour un bourgeois... On dit : Rome est aux Italiens ; je réplique que Rome est aux Romains, comme Xaples aux Napolitains et Paris aux Parisiens... ; sous le nom d'unité, vous organisez l'extinction des nationalités... Le progrès civilisateur, les services rendus au monde sont en raison inverse de l'immensité des empires... Toute agglomération d'hommes, comprise dans un territoire nettement circonscrit et pouvant y vivre d'une vie indépendante, est prédestinée à l'autonomie... Le principe de fédération, corollaire de celui de la séparation des pouvoirs, s'oppose au principe funeste de l'agglomération des peuples et de la centralisation administrative. »

Dans son nouveau livre, Proudhon reprend, généralise et systématise ces idées, pour montrer dans la fédération le système politique le plus conforme

à la Justice et à la liberté, le seul capable de mettre en harmonie la forme politique des États avec la constitution économique des peuples, dont l'organe est la fédération agricole-industrielle. «. Par ce garantisme politico-économique, expression la plus haute du fédéralisme, la France, ramenée à sa loi, qui est la moyenne propriété, qui est l'honnête médiocrité, le niveau de plus en plus approché des fortunes, l'égalité, — la France, rendue à son génie et à ses mœurs, constituée en un faisceau de souverainetés garanties les unes par les autres, n'a rien à redouter du déluge communiste, pas plus que des invasions dynastiques. »

C'est au nom de l'anarchie, il faut le redire ici, et non, comme on l'a prétendu, à la place de l'anarchie, que Proudhon préconise le fédéralisme.

Le sous-titre De la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution répondait bien moins au contenu du livre qu'à certaines méditations politiques dont Proudhon exprime le sens et le résultat dans ses lettres du temps. Des élections sont proches ; il faut que la nouvelle démocratie s'abstienne. Déjà, l'année précédente, il écrivait de Belgique à Darimon : Ce qu'il faut, c'est « une transformation radicale ; il s'agit bien aujourd'hui de dynastie et de parlementage ». Il souffre plus que jamais de la tête ; mais il ne se donnera congé que quand il aura dit son mot sur les prochaines élections.

Le 10 avril, il annonce Les Démocrates assermentés et les Réfractaires : « C'est une petite philosophie du suffrage universel, où je montre que ce grand principe de la démocratie n'est qu'un corollaire du principe fédératif, ou rien... Quiconque résistera à cela et ira voter quand même, n'a que faire de se dire démocrate ; c'est un acolyte du Palais-Royal ou un mufrle. » En 1852, il avait enjoint aux électeurs de voter, permis aux députés de prêter serment ; aujourd'hui, à peu près comme en 57, il interdit aux uns de voter, sinon par bulletin blanc, aux autres de jurer. On ne l'écoute pas plus cette fois-ci que les autres ; toutes les oppositions votent avec frénésie contre les candidats officiels, et l'emportent en maint endroit ; il n'y a dans les urnes du 31 mai que 4.556 bulletins blancs; mais il y a 86.000 abstentions totales à Paris ; « la moitié au moins nous appartient » ; ainsi se réconfortent les petits esprits et les grands.

L'échec de l'Empire remplit Proudhon de joie ; mais il se demande si on va recommencer les parlottes du Corps législatif. L'opposition des Trente-six lui apparaît comme le véritable ennemi.

La fièvre des élections lui a rendu un semblant de force ; au fond, sa santé se délabre de plus en plus. Son histoire, à partir de ce moment, ne serait qu'un lamentable bulletin de maladie, si, à travers ses souffrances, sa lassitude, parfois son dégoût de

tout, l'activité de son esprit, toujours stimulée par ses préoccupations sociales, même lorsqu'il paraît traiter un sujet d'un autre ordre, ne s'employait à de nouvelles productions, une brochure sur les tableaux de son compatriote comtois Courbet, qui deviendra le livre Du principe de l'art, une autre Si les traités de 18 15 ont cessé d'exister, où Proudhon montre dans les traités de Vienne l'organisation des libertés constitutionnelles et la consécration par les gouvernements du droit des peuples au perfectionnement indéfini de leurs institutions, comme les traités de Westphalie avaient posé le principe de l'équilibre européen.

A la fin de septembre, Proudhon étouffe dans son lit ; il est obligé parfois de passer la nuit dans un fauteuil. Le 31 décembre, il écrit une lettre admirable à un ami sourd, pour le consoler de son infirmité et tourner sa pensée vers la véritable fin de l'homme, qui est de « réaliser sur la terre le règne de l'esprit » ; cela ne nous est donné que dans l'âge mur, « quand les passions commencent à faire silence et que l'âme, de plus en plus dégagée, étend ses ailes vers l'infini ».

Il tombe malade, ou plutôt il est repris d'un nouveau mal le Ier janvier 1864 ; il cumule rhume, catarrhe et asthme, « étouffant, crachant, toussant et bavant ». Le 23 janvier, il se croit en convalescence, triste cependant ; car, après avoir fait une

analyse inquiétante de son état, il ajoute : « Il ne me reste que l'affection pour les amis, sans laquelle je demanderais à mourir. » Il prie Beslay de lui trouver un emploi qui lui permette de vivre en ne travaillant pas beaucoup, trois ou quatre mille francs par an, en échange de sept ou huit heures de travail par jour. Il fait sa seconde sortie le 14 février, au soleil, par un temps printanier; à peine peut-il marcher, ce qui ne l'empêche pas d'arrêter des plans d'études et d'écrits, qu'il communique à Bergmann, le 15.

Le 17 février, paraissait dans l'Opinion nationale le Manifeste des Soixante, signé par une élite de la démocratie travailleuse, qui entendait poser des candidatures ouvrières aux élections complémentaires de mars, et qui expliquait son droit. Us tiennent à être de la fête, dit Proudhon ; pourquoi pas ? le peuple veut aussi manger au râtelier de l'État; mais alors, qui le remplira? Le 8 mars, il donne « aux Ouvriers » son opinion sur le Manifeste. Il réfute les républicains aveugles qui ont reproché aux Soixante d'établir des classes dans ce peuple français que 89 a unifié et égalisé ; comme s'il n'y avait pas dans notre société un prolétariat qui ne vit que de son travail, en face d'une bourgeoisie qui vit d'autre chose que de son travail, quand elle travaille ! La plèbe a donc bien son existence à part ; elle a droit à une représentation qui lui soit propre. Cependant, pour des raisons

d'ordres divers, politiques et sociales, Proudhon lui conseille de s'abstenir dans les élections. Il lui recommande la séparation, ce grand moyen de la plèbe romaine ; en doublant ce séparatisme de fédéralisme et de socialisme, Proudhon la préservera de l'écueil césarien où sombra l'illustre république.

Le 15 avril, il se dit remis de sa troisième rechute. Le Ier juillet, les frères Garnier lui envoient une avance de cinq cents francs, qu'il va s'empresser de gagner ; il promet donc à ses éditeurs de la littérature comme on n'en fait guère, de la morale comme on n'en fait pas, de l'économie politique comme on ne l'a pas soupçonnée jusqu'ici ; il a encore en train des études sur l'Art, sur la Bible ; mais il vient d'être cloué un mois par un érésipèle ; qu'on veuille bien lui laisser le temps de se remettre. Hélas ! il ne se remet pas ; il doit faire un nouvel appel à Delhasse, qui envoie deux mille francs.

A ce moment, l'idée lui vient du pays natal, où il espère se retremper, sous les sapins, en passant trois ou quatre jours à Besançon. Le 20 juillet, il fait part de son itinéraire au bon Maurice dans une lettre où il l'informe qu'il a refusé des émoluments de sept mille deux cents francs par an, à lui offerts par le Nain jaune, pour quatre articles par mois. Il suit passionnément les travaux de Pouchet sur la génération spontanée, et l'encourage contre Pasteur. Il part de Passy le 20 août. A Besançon, il rend visite au vénérable bibliothécaire Weiss, âgé d'en-

viron quatre-vingt-cinq ans ; le vieillard et le moribond s'embrassent avec effusion. Proudhon voyage trop, et, malgré lui, banqueté trop. Il a une crise à Blamont, une à Besançon, une à Dampierresur-Salon; le mal qu'il prend pour un asthme ne s'est pas atténué.

Il est de retour à Passy le 14 septembre. Après cette paresse de vingt-cinq jours, le voici attelé de nouveau à sa lourde charrue. Il se sent bas. Mais le vieux monde est plus malade encore. L'Internationale ouvrière vient de se constituer. La Révolution est imminente. Si chétif que soit Proudhon, il espère vivre assez pour assister à la débâcle, qui se produira sans doute avant dix ans. Il a tant de choses dans la tête et dans le cœur qu'il voudrait compter sur douze années de bon travail.

Le 15 octobre, il est plus mal, mais d'une façon nouvelle. Il ne suffoque plus ; « c'est difficulté de vivre, soustraction de forces vitales, insuffisance des fonctions essentielles ». Le 30, il reprend la plume : « N'importe, j'ai voulu me remettre au travail. Tous les jours, de sept à midi, je fais ma tâche ; besogne répugnante, inspirée par le chagrin, la colère, le dégoût, le désir de la mort, et que je n'ai pu encore terminer. Il me reste à l'heure qu'il est environ soixante pages à écrire, et voilà que, aujourd'hui même, l'oppression redouble, et je n'ai pu travailler... Si je continue à dépérir comme j'ai fait depuis deux mois, je doute que je puisse arriver

au printemps, et puis, que me servirait ? Je mourrai avec le regret de n'avoir pu écrire les derniers articles de mon testament. » Il se console dans des conversations avec des ouvriers, des étudiants, qui lui rendent visite, élite d'hommes que leur ferveur éclaire, qui ne demandent qu'à marcher, plus avancés que le malade auprès duquel ils viennent pieusement, en apparence pour le consulter.

Le 23 novembre, il décrit à Delhasse son pitoyable état, qui ne l'empêche pas de travailler quatre ou cinq heures par jour, « autant pour s'occuper que parce qu'il le faut. » C'est sa fille Catherine, âgée de quatorze ans, qui écrit à Maurice le 30 novembre. Puis Proudhon reprend la plume, le Ier et le 10 décembre, pour mettre au courant de son mal son médecin et ami Crétin. Le 14, Catherine remplit de nouveau l'office de secrétaire. Le 31 décembre, Delhasse, de lui-même, fait un envoi de mille francs qui émeut Proudhon jusqu'aux larmes. Le 12 janvier, Proudhon dicte sa dernière lettre, à Buzon : « En ce moment, je suis plus accablé que jamais ; plus que jamais, je doute de ma résurrection, et je sue sang et eau pour appliquer encore une fois ma griffe sur cette missive dont je ne voudrais pas jurer qu'elle ne sera pas à vous la dernière. — A vous, à toujours ! »

Il mourait le 19. Langlois, son ami et le témoin de sa mort, a parlé de lésions au cœur.

Proudhon n'avait pu mettre la dernière main à son ouvrage sur La Capacité politique des classes ouvrières, chant suprême de son rude amour pour ses frères du prolétariat, résumé de sa science économique et de son expérience politique, expression confiante des vœux et des espérances de toute sa vie. Mais il avait eu le temps, en décembre 1864, d'écrire une introduction ou dédicace, adressée par « l'auteur, à quelques ouvriers de Paris et de Rouen qui l'avaient consulté sur les élections », et, quand il se sentit perdu, il tint avec Chaudey une conversation de plusieurs heures, où il communiqua à ce sûr confident de sa pensée tout ce qui était nécessaire pour rédiger à sa place la conclusion du livre.

Le secret du nouveau monde était contenu là; il ne fallait pas que rien manquât à ces instructions pour être intelligibles et efficaces.

La capacité politique d'une classe réclame d'elle la conscience de la situation qui lui est faite, l'idée de l'action qu'elle doit entreprendre pour l'améliorer, la volonté de mener cette action à terme.

Le Manifeste des Soixante prouve que le prolétariat français remplit ces trois conditions. Donc, on peut dire que « la démocratie ouvrière fait son entrée sur la scène politique ». Elle a livré son secret : toute sa pensée est consacrée au principe de mutualité. Cela étant, Proudhon n'a plus à l'interroger ; au besoin, il l'instruira. C'est au surplus ce qu'il fait dès le début, et il feint de tirer d'elle ce qu'il lui a enseigné antérieurement, quitte à supposer entre la doctrine du Manifeste et la sienne une unanimité qui parfois manque.

L'idée mutuelliste règle selon la Justice le travail, le salaire, le commerce, les loyers, les transports, le crédit, tout ce qui fait l'existence économique des individus et des sociétés. Elle réduit l'association à ses vrais principes et à ses fonctions nécessaires. Transporté dans la sphère politique, le mutuellisme prend le nom de fédéralisme ; il y combine, et seul il y peut combiner l'ordre et la liberté, les deux conditions indispensables de la société, dont la fraternité n'est que le condiment. L'État mutuelliste, c'est le peuple vraiment souverain.

En face de l'Idée ouvrière, considérez l'esprit bourgeois, qui se refuse à toute garantie, à toute mutualité, à toute obligation, qui préfère garder sa liberté et faire du commerce un jeu. Dans la France qui vécut jusque vers 1840, il y avait une âme d'égalité. Depuis, la féodalité financière a triomphé et la classe moyenne a été écrasée.

Le salut du pays est dans l'alliance entre la démocratie ouvrière et la classe moyenne. Aucun secours, aucun concours à attendre de l'opposition parlementaire. Il s'agit pour le parti ouvrier de conquérir la majorité à son idée ; cela fait, de s'imposer au pouvoir, en revendiquant son autorité souveraine. Mais on peut arriver là par une autre voie que par les élections, sans d'ailleurs s'écarter de la légalité. Le suffrage universel est mal organisé, mal consulté, violenté ou corrompu. Le régime unitaire de la France est tel qu'il approche chaque jour du communisme et qu'il rend inévitable une liquidation.

Les classes laborieuses ne doivent pas se compromettre, en se rendant garantes par leurs votes d'un ordre de choses économique et politique contre lequel elles ne cessent de protester, qui rend impossible la consultation sincère du peuple et la liberté de la presse, impossible l'enseignement du peuple tel qu'il doit être donné dans une démocratie, impossible la garantie du travail et de l'échange, qui vient d'autoriser les coalitions et la grève par la loi du 25 mai 1864, c'est-à-dire de légaliser la guerre entre employeurs et employés, parce que, ignorant le droit, il laisse les parties en lutte engager la bataille et s'en lave les mains comme Ponce Pilate, abandonnant ainsi aux contraintes ouvrières la malheureuse classe moyenne, avec laquelle la démocratie travailleuse, mieux inspirée,

voulait naguère se fondre. Au contraire, l'idée mutuelliste établirait un régime de propriété généralisée, de fortunes petites, mais égales, de production abondante, de bien-être assuré, sous une loi de travail universel et de concurrence bienfaisante.

Proudhon laissait inachevés beaucoup d'autres ouvrages, dont les ébauches, diversement poussées, renferment toutes des éléments puissants d'intérêt. On en a donné au public un certain nombre. Chaque jour, des revues publient de lui, ou sous son nom, des pages tronquées, qui font dire Encore ! à nos seigneurs les critiques, attentifs, comme on le sait, aux seules œuvres du génie, et qui trouvent ces tronçons indignes de leur attention. On ne partage pas leur indifférence ou leur impatience, quand on sait la lumière dont une phrase inédite peut quelquefois éclairer la pensée d'un grand esprit. Il faut espérer qu'un jour prochain il se trouvera un homme pour mettre en train une édition sérieuse, complète et critique, des œuvres de Proudhon, où tous ces apports posthumes prendront utilement leur place, mais avec des garanties d'authenticité et de transcription exacte. Ce sera un travail long et difficile, où la collaboration de plusieurs proudhoniens sera nécessaire sans doute. Ce sera aussi une grosse entreprise, dont les éditeurs pourront redouter la dépense. Voilà pour l'État une occasion de

justifier quelque peu son existence contre les reproches d'inutilité et de mal f aisance dont Proudhon l'a accablé.

En attendant, et pour terminer cette étude trop longue, si insuffisante pourtant, nous parlerons brièvement de deux des livres posthumes de Proudhon, Le Principe de l'Art et la Théorie de la Propriété.

Le premier reprend, développe et complète les idées exprimées par Proudhon, çà et là, dans sa Correspondance, dans le chapitre X de la première partie de la Philosophie du Progrès, dans la Neuvième et la Onzième Études de la Justice, dans les Majorats littéraires. Proudhon a des vues profonde* sur la naissance spontanée de l'art (voir déjà le Miserere, 1845), sur sa subordination à la morale, sur ses rapports d'obligation avec le travail et toute la vie économique.

La Théorie de la Propriété a une importance naturellement bien plus considérable. Proudhon y maintient ses anathèmes contre la propriété, née du vol (il oublie ici le droit divin de la force), et qui s'exerce trop souvent par le vol, injustifiable dans ses origines, oui, mais qui peut se purger et s'ennoblir par ses fins.

La propriété individuelle est nécessaire à la production ; le laboureur ne féconde la terre que si elle lui appartient en légitime mariage. La pro-

priété individuelle est nécessaire à la circulation ; il faut qu'elle puisse être dépecée et mise en vente comme un quartier de bœuf par la volonté d'un maître, afin qu'elle ne soit qu'un monopole passager et qu'elle aide à l'échange par le dégagement du capital qu'elle représente. La propriété individuelle est nécessaire à la liberté contre les empiétements de l'État, dont elle a toujours été le plus rude antagoniste.

Ainsi la défendent l'économie et l'anarchie. Mais ses abus sont là, sous nos yeux, parfois dans notre chair saignante, et qui contrebalancent ses avantages. Soit ! La Justice en aura raison, en rendant l'homme meilleur et meilleures les institutions.

Toutes les réformes proposées par Proudhon, en 48, pour l'abolition du prolétariat, conduisent au nivellement et à la consolidation de la propriété, qui deviendra, grâce à elles, un instrument de garantie, d'ordre, de liberté et d'égalité : instruction intégrale, organisation du crédit et de l'échange, réforme de l'impôt, fédération industrielle-agricole ; par là s'établirait un régime de moyenne propriété, laborieux et fécond, côte à côte avec de puissantes associations ouvrières, chargées de pourvoir à ceux des besoins sociaux qui exigent un travail collectif ; pour tous, la vie facile, grâce au labeur universel et à la probité de l'échange, dans l'égalité des fonctions et des droits, sans prélèvement injuste ni du capital ni du tra-

vail, sans aubaine ni agiotage, sans rien de ce qui déshonorait la propriété et le commerce.

Malgré sa confiance dans ces garanties, malgré sa haine de la communauté, Proudhon conserve un reste de sa vieille inimitié contre la propriété. Dans une dernière page, des plus touchantes qu'il ait écrites, il rapporte comment il se sent le cœur serré, dans ses promenades aux environs de Paris, lorsqu'il voit ses regards et ses pas arrêtés si souvent par tant de murs et de barrières. Quant à lui, si jamais il devient propriétaire, il fera en sorte que Dieu et les hommes le lui pardonnent.

l'idéal de proudhon 269

Tel est donc l'idéal de Proudhon : une collectivité de petits propriétaires et d'ouvriers, individuellement libres et socialement unis par une réciprocité de services, échangeant leurs produits selon la Justice, c'est-à-dire au juste prix, travaillant tous et retirant tous le produit exact de leur travail, produit proportionnel à leur production respective, donc inégal encore, mais approximant de plus en plus l'égalité, au fur et à mesure qu'un large enseignement pratique et théorique, également dispensé à tous, achemine vers l'égalité les intelligences, et que la responsabilité du travailleur lui enseigne l'avantage, en même temps que la dignité, du travail régulier et consciencieux ; dans cette société, où la science assurera l'existence, tandis qu'un art naturel et sain l'embellira, la Justice naîtra nécessairement d'une économie juste ; la famille redeviendra l'institution sainte qu'elle a été dans les premiers siècles de Rome ; l'atelier, noyau et modèle de la société, sera un foyer de savoir, d'adresse, de coopération libre et d'égalité progressive ; plus de gouvernement, du moins plus d'autorité dans le gouvernement ; le contrat réglera toutes les transactions des hommes ; le paupérisme

étant mort, plus de lutte pour la vie entre les individus, les familles, les classes, les cités, les peuples ; la communion universelle, l'unification du genre humain ; alors pourra s'épanouir la dernière fleur d'une société juste, la fraternité, que seule une folle utopie pouvait prétendre cultiver dans le régime inique où les institutions et les usages, sous l'empire d'une fausse économie, tendaient à opposer l'homme à l'homme, comme une proie à exploiter sans merci, à l'abri des lois et des coutumes.

Ce rêve est beau. S'il n'est pas réalisable dans la perfection de sa formule, peut-être n'est-il pas condamné à demeurer un pur rêve. En tout cas, on jugera s'il est d'un petit bourgeois, selon le jugement de Marx, qui condamnera durement Marx, le jour où Proudhon sera lu.

Aujourd'hui qu'on oppose volontiers réforme et révolution, il est bon de retenir la leçon que Proudhon nous a donnée sur la Révolution, mot et chose, et de ne pas le ranger dédaigneusement parmi les réformistes, sous prétexte qu'il répudiait en général la violence, qu'il tenait à la légalité, et qu'il avait les Robespierre en abomination. Ses admirateurs mêmes ont parfois contribué à cette erreur et à cette injustice. Quand Ernst Busch, par exemple, intitulait une étude Marx ou Proudhon? Révolution sociale ou Réforme sociale? il s'exposait à propager une confusion fâcheuse. Dès 1840, il

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