STRASBOURG
J’ai eu deux fois le regret, à quelques mois de distance, de ne pouvoir rendre en personne les devoirs funèbres à deux hommes à qui je portais haute estime et grand respect. L’un d’eux, Enfantin, que j’avais connu aux jours de ma jeunesse et dont j’avais apprécié la largeur de cœur, les belles facultés affectives et généreuses; l’autre, Proudhon, que je n’avais rencontré que tard, mais dont j’avais pu reconnaître directement la ferme intelligence et la droiture morale : tous deux furent enterrés un vendredi, à une heure où ma tâche hebdomadaire non terminée me retenait encore impérieusement. Je souffris beaucoup de ne pouvoir rendre à ces deux honnêtes gens, de nature extraordinaire, si divisés d’ailleurs de ligne d’opinion et de doctrine, ce suprême témoignage d’estime. Je viens du moins ici m’acquitter autant que je le puis envers la mémoire de l’un d’eux.
Je n’ai jamais connu Proudhon qu’ après la poli-
tique et en dehors de la politique. Nous avions les mêmes éditeurs, MM. Garnier; j’avais lu de ses livres; je faisais cas de son talent; il m’arriva de lui de ces témoignages d’indulgence qui, venant d’une nature sévère, ont d’autant plus de prix. On nous ménagea l’occasion de nous rencontrer : la conversation fut toute philosophique, plus socialiste que politique : sur ces questions d’amélioration et d’avenir, de souffrances actuelles profondes, de réparation et de justice pour le grand nombre et pour la masse travailleuse, nous tombâmes aisément d’accord ; lui avec poids, conviction et autorité, moi-même par un penchant naturel et par le désir. La littérature et son influence sur la société entrèrent aussi pour quelque chose dans ce premier entretien. J’étais un peu étonné, en sortant, d’avoir trouvé si conciliant et si ouvert un homme et un lutteur de renommée si rude : Proudhon alla lui-même au-devant de ma pensée en me disant : « J’ai laissé ma passion à la porte. » C’est comme s’il avait voulu me dire : « Je ne suis pas tous les jours ni avec tout le monde ainsi. »
J’eus, en ces années (1856-1857), quelques occasions de le revoir; j’y mettais de la discrétion. Lorsqu’il préparait son livre de la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, il témoigna le désir de me retrouver pour causer ensemble de quelques littérateurs du jour qu’il ne croyait pas connaître assez bien. Il avait donné d’abord à la littérature dans ce livre une part plus détaillée et
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plus ample que celle qui est restée. 11 avait lu plusieurs des auteurs modernes les plus en renom, entre autres Alfred de Musset; il a supprimé depuis tout un placard déjà composé où il avait développé ses appréciations et jugements, qui eussent certainement fait crier les artistes et les délicats. Il désirait surtout causer avec moi de George Sand. Je fis tout mon possible pour l’amener à un sentiment moins sévère, et pour cela je n’eus qu’à raconter le passé tel que je le savais pour y avoir assisté ; à redescendre naturellement le cours de ces années 1832, 33 et les suivantes ; à montrer combien la passion alors, avec ses émotions cherchées ou non cherchées et ses orages, était la seule loi de nous tous et l’inspiratrice d’une littérature, d’une poésie qui, sans pouvoir être dite morale, avait eu pourtant jusque dans ses plus grands écarts son élévation, sa recherche inquiète, tempétueuse, sa soif de l’infini, plus de fièvre et d’entraînement en tout cas que de malice : on avait obéi à son temps et aux courants qui souillaient dans l’air et sur les âmes. J’avais bien de la peine, je le sentais, à faire accepter mes explications et mes raisons atténuantes à cet esprit rigoureux, qui, dans la pratique littéraire, se retrouvait de l’école du pur bon sens et de la religion de Boileau. 11 tint compte, je le crois, de quelques-unes de mes remarques; il m’assura même, en me quittant, que je l’avais ramené et adouci ; mais lorsque, quelque temps
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après, son volume parut avec un chapitre bien dur sur nos amis les gens de lettres, je m’aperçus que j’avais bien peu gagné. Le rencontrant un matin au Luxembourg vers ce moment, je ne pus m’empêcher de le lui dire, surtout en ce qui était de George Sand, et je vois encore son geste d’homme convaincu et sincère, lorsque, frappant la terre de sa canne et laissant tomber son bras, il me dit : « Mais je vous le demande à vous-même, monsieur Sainte-Beuve, pouvais-je en dire moins ? » Évidemment la morale sociale appliquée à la littérature s’imposait à cet esprit rigoureux, comme une règle, une loi de conscience *.
1. C’est ainsi que, dans une lettre de lui, écrite de Bruxelles le 10 janvier 1859, je lis : « M. Michelet m’a envoyé son livre sur l'Amour... J'ai reçu aussi le livre de M"’e Juliette L..., toujours sur l’Amour; je ne possède point encore celui de M. Louis J... Il faudra que je revienne à la charge sur ce sujet qui me répugne; mais il y a nécessité. Tout tourne à la fornication ; il n’y a plus que cela. Si personne ne se charge de nettoyer cette pourriture, je suis décidé à prendre sur moi la chose. » Et dans une autre lettre du 29 janvier 1862, adressée à MM. Garnier, éditeurs : «Je n’ai pas oublié le travail que je vous ai promis en réponse à ces daines : c’est chose très-sérieuse et qui ne doit pas être traitée à la légère, si nous voulons produire un effet durable. J’ai lu et annoté les volumes des classiques latins que vous avez bien voulu m’adresser, Pétrone et Ovide... C’est en lisant Ovide que j’ai pensé que la lecture des trois autres poètes érotiques latins me serait indispensable: Catulle, Tibulle et Properce... Il faut que j’en finisse avec cette question des amours , sur laquelle notre génération se traîne et pourrit comme firent autrefois les Grecs et les Latins. » Et enfin (15 février 1802) : « J’ai reçu le volume de Catulle et vous en remercie. Toute cette littérature érotique se supporte encore en latin; mais je ne comprends pas pourquoi on la
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Il quitta la France peu de temps après, et je ne le revis plus. Mais je lui envoyai en Belgique mon ouvrage complet de Port-Royal dès que je l’eus terminé; il était un des juges les plus compétents que je pusse désirer pour ce tableau d’un christianisme austère, où j’ai cherché à faire entrer le plus de vues philosophiques possible sous le couvert historique et en les distribuant de telle sorte qu’elles ne se découvrent dans leur suite qu’à celui qui sait les chercher. Proudhon me répondit par une lettre qui est pour moi un témoignage précieux et que je considère comme un titre d’honneur. Je la donnerai ici tout entière. Ayant principalement dessein de faire connaître l’homme en Proudhon, c’est avec des citations que je compte surtout procéder: il se peindra ainsi à nous dans toute sa vérité et dans son habitude même :
« Ixelles-les-Bruxelles, rue du Conseil, 8, 25 avril 1800.
« Cher monsieur,
« J’ai reçu votre cadeau, bien précieux pour moi, et dès le soir même je me suis mis à la lecture. J’ai achevé la discussion de Y Augustinus, le livre de la Fréquente Communion, et j’ai assisté à la mort de l’abbé de Saint- Cyran. Je ne connaissais que bien en gros l’histoire de Port-Royal; je savais mieux à quoi m’en tenir sur le Jansénisme. Je vousdevrai de connaître à fond tout ce monde, tout un monde, tout un côté du xvue siècle et du règne de Louis XIV. Ce qui m’a fait surtout plaisir a été de voir
traduit en français, où elle n’a plus ni fraîcheur ni saveur. » Sur ce point de littérature et de morale, Proudhon et M. de Ronald sont exactement d’accord.
que nos jugements sur les hommes et sur les idées coïncident généralement, si toutefois je ne me méprends pas sur le sens de votre narration toujours réservée, quoique, selon moi, assez transparente.
« Dans mon opinion, les Jansénistes se trompaient, autant au point de vue philosophique qu’au point de vue chrétien , et leur condamnation, de quelque côté qu’on l’envisage, me paraît juste.
« Mais les Jésuites, leurs adversaires, n’en valent pas mieux pour cela; — mais il n’en est pas moins vrai que les cinq Propositions sont de saint Augustin, et que si saint Augustin, après lui Bossuet, l’Église de Rome, etc., affirmant par une heureuse contradiction la liberté en même temps que la grâce, sont plus dans' le vrai, les Jansénistes ont du moins le mérite de la logique et de la franchise; — mais on ne saurait leur refuser, enfin, que si leur morale n’est pas d’une sanite parfaite, elle a coulé bas les turpitudes jésuitiques, et opéré une révolution dans la direction spirituelle des âmes, qui, grâce à la Société1, tournait alors au Lamaïsme. Du Jansénisme, on n’a guère écarté que l’idée pure, la métaphysique; la pratique est demeurée, et l’on peut dire que le Christianisme en a prolongé son existence. Que serait-il arrivé, je vous le demande, si, au lieu de Pascal, ç’avait été Voltaire qui eût écrit les Provinciales?. .
« Je pourrais, je crois, si c’était le lieu dans une lettre, tirer au clair cette fameuse question de la Grâce et de la Concupiscence, question qui, jusqu’à notre siècle, devait rester un mystère, mais qui se résout comme toutes les antinomies de notre nature et de notre raison. J’aime mieux vous faire mon compliment sur le courage qu’il vous a fallu pour écrire ces cinq énormes volumes, si consciencieux, si modérés, si pleins de faits et de choses. Peu de gens, je le crains, vous suivront dans ce dédale
t. 11 entend la Société de Jésus.
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théologique ; quelques fanatiques, — il y en a encore, — trouveront, les uns que vous êtes trop janséniste, les autres que vous ne l’êtes pas assez, et qu’il ne vous appartient pas, à vous littérateur profane, de sonder ces mystères. C’est comme si l’on venait me dire que je n’ai pas le droit d’assister à une représentation de Don Juan, ou du Barbier de Séville , attendu que je ne sais pas la musique.
« Au surplus, comme vous le dites quelque part dans une note, ces prétendues profondeurs ne sont souvent que dans le langage; lirez le rideau, et vous vous retrouvez avec Hobbes, Jean-Jacques et Mandeville.
« Recevez donc, cher monsieur, mes félicitations bien sincères, et croyez-moi, sous les réserves que vous savez, tout à fait de votre communion en Saint-Cyran, Jansénius, Lancelot, Pascal, Nicole, le grand Arnauld : — la famille Arnauld un cran plus bas. Ils ont erré par excès de vertu, au moment même où ils se défiaient le plus de la vertu humaine: nous tombons par notre lâcheté, en nous croyant supérieurs à nos pères et à tous les hommes.
« Je vous serre la main.
« P. -J. PROUDIION. »
Pendant son exil à Bruxelles, l’idée vint naturellement à ses amis d’ici de lui demander de travailler sur quelque sujet qui ne fût point suspect de politique flagrante et qui, roulant sur un passé plutôt littéraire et philosophique, pût se vendre et circuler librement. En même temps qu’un libraire le sollicitait d’écrire un livre qui eût pour titre : Voltaire et Diderot , et comprenant toute leur époque ’, je suggérai à MM. Garnier de lui de-
1. « M. Boussard me propose d’écrire, pour être édité par lui ou
mander une série d’études sur les célébrités de notre xix.e siècle. Une liste provisoire de noms, Chateaubriand, Donald, de Maistre, Mme de Staël... avec tout un programme de questions, lui avait été envoyée et soumise. C’étaient proprement des études critiques : « Je vous dirai, répondit-il à ceux qui les lui proposaient, que cette idée m’était déjà venue. Toutefois je ne m’y livrais qu’avec hésitation, me regardant comme peu compétent en littérature et craignant de m’aventurer dans une carrière qui, en définitive, n’est pas la mienne. » Il mettait à ce travail deux conditions, l’une toute modeste, qu’on l’aiderait et le piloterait sur certains sujets qu’il ignorait ou qui lui étaient peu familiers; la seconde, qu’on lui permettrait d’entremêler les études littéraires et de les relever de fragments philosophiques, historiques, etc., pour rappeler à ses lecteurs son ancienne manière et prouver que chez lui « tant vaut le révolutionnaire, disait— il, tant vaut l’aris-
par son associé, un volume de cinq à six cents pages in-octavo, sous le titre de Voltaire et Diderot. C’est un ouvrage purement littéraire sur le mouvement des esprits au xvmc siècle, comparé au mouvement des xvue et xixe; — un livre qui, fait au point de vue de la philosophie la plus avancée et à ma manière, pourrait obtenir un succès analogue à celui de mon dernier ouvrage (De la Justice), se vendre sans obstacle et trouver place dans toutes les bibliothèques... — M. Chaudey attache une extrême importance à un livre de littérature signé de moi et qui aurait pour titre : Voltaire... Je crois aussi, de mon côté, qu’il y a encore quelque chose de bon à faire sur Voltaire; et je m’imagine que je ne serais peut-être pas au-dessous de la tâche. » (Lettre à MM. Garnier, datée de Bruxelles, 5 juin 1859.)
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tarque. » Le projet, malheureusement, n’eut point de suite. Cette nature forte et adhérente se fût laissée difficilement distraire et dériver à volonté. 11 en revint bientôt à ses sujets familiers, et médita le livre de la Guerre et de la Paix. La littérature pour lui n’était qu’un hors-d’œuvre et un luxe : les questions de droit pur l’avaient ressaisi 1.
Ayant dit comment j’avais connu Proudhon, comment cet homme de pensée, de lutte et d’audace
1. « Vous me demandez si je n’ai pas autre chose en portefeuille, et si j’ai oublié le projet que m’avait soumis M. Sainte-Beuve. Certes, oui, j'ai d’autres travaux, et je me souviens des conseils de notre aimable et savant académicien. Mais, je vous l’ai dit, je suis obligé de mettre une certaine suite dans mes publications; je rattache l’une à l’autre, et je ne puis rien donner au public tant que le Droit îles gens n’aura pas vu le jour. — Mes études critiques et littéraires ont besoin de cette publication préalable. — J'ai de la politique, do la philosophie, de l’économie politique, de la littérature . tout cela fait suite et corps, et je ne peux pas indifféremment commencer par A ou par Z. — J’étudie en ce moment notre jeune littérature; j’ai lu toutes les œuvres de M. About, par exemple. Vous pensez bien que je n’entends pas avoir perdu mon temps ; mais je ne puis pas ainsi sauter d’un ordre d’idées à un autre sans transition, et les transitions pour moi sont dans les idées mêmes. — Je puis cependant, si cela vous accommode, vous envoyer un opuscule de quatre vingts à cent pages. C'est une réponse à M"1*5 Jenny d'H... et Juliette L... sur l’amour libre. Cette réponse paraîtra à la suite de la onzième livraison de mon livre de la Justice, qui, comme vous savez, se réimprime chez Lebèguc. Si ce sujet du libre amour vous tente, vous n’aurez qu’à parler : d'ici à quinze jours je pourrai, je présume, vous envoyer d’ici les épreuves, avec quelques notes manuscrites que j’y ajouterais. Mais tout cela est de la bagatelle : il faut revenir aux choses sérieuses, hors desquelles point de salut... » (Lettre à MM. Garnier, du 12 décembre 1800.)
s’était montré à moi par des côtés tout pacifiques et comment aussi je me trouvais lié par une sorte de sentiment non-seulement d’estime, mais de reconnaissance, enverslui ‘J’arrive à le raconter tel que de bons témoins me l’ont représenté dès son enfance et dans ses tout premiers commencements. Mon but dans cette Etude n’est pas, comme bien l’on pense, de venir plaider pour Proudhon, ni même d’exposer et de discuter très à fond ses doctrines; mais je désirerais faire acte de littérature jusqu’au sein de ce grand révolutionnaire, aujourd’hui couché dans la tombe, et j’appelle faire acte de littérature montrer l’homme au vrai, dégager ses qualités morales, son fonds sincère, sa forme de talent, sa personnalité enfin, comme elle a su se faire respecter et même aimer par ceux qui ont approché de lui. Il est bon aussi et utile de faire tomber les barrières
1. J'insiste sur ce mot de reconnaissance : je lui en dois pour ee qu’on vient de lire sur Port-Royal, et pour cet autre jugement tout indulgent que je trouve exprimé à mon sujet dans une lettre écrite de Bruxelles, le 1er juillet 1859, à nos communs éditeurs : « J’ai reçu les Causeries du Lundi... J’ai déjà parcouru sept de ces volumes. Il y ades articles dont je suis on ne peutplus content; d’autres qui me plaisent moins. En général, je remarque que M. Sainte-Beuve est plus heureux avec les écrivains de premier ordre qu’avec les autres. Au total, on doit savoir gré à cet aimable critique de la peine qu’il se donne de faire connaître au public une foule d’écrits et de personnages qui, sans lui, resteraient enterrés. Ses jugements sont justes, bien motivés; sa critique toujours bienveillante, quoique ferme et libre. Je ne lui reproche guère que de s’être trop souvenu par moments qu’il écrivait sous l’impression des événements de 1848, sur lesquels l’histoire n’a pas dit son dernier mot. »
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entre les esprits et les intelligences, de détruire le plus possible les préventions d’homme à homme quand ces hommes ont une valeur et qu’ils mériteraient de s’entendre et de s’apprécier, même en se combattant; de diminuer les haines, les mépris injurieux qui naissent si aisément de l’orgueil isolé et de la connaissance incomplète, de l’ignorance mutuelle où l’on vit les uns des autres : la littérature ainsi comprise et s’appliquant à désarmer les offenses, à réduire, ne fùt-ce qu’ après coup, tout ce qui est guerre, hostilité, obstacle, étroitesse, à lever les exclusions, les condamnations absolues, et à rapprocher les sphères, est une des formes supérieures, un des résultats et des instruments de la civilisation. J’imagine un large Institut international élevé à toute sa hauteur d’impartialité; je me figure Proudhon, s’il avait vécu quelques années encore, reçu au sein de cet Institut idéal, et je l’apprécie comme lui-même épuré, apaisé par la retraite et par l’âge, dépouillé de bien des scories, « ayant laissé à la porte ses vieilles colères, » entier d’idées toutefois et plus que jamais fidèle à son principe, il eût aimé à être présenté ce jour-là, jour de réconciliation et de justice, où la bienveillance opérant son lent effet inévitable, tout ce qui n’était que provocation cesse et où le meilleur de l’être humain s’épanouit. C’est de la sorte que je me plais à l’évoquer sur son tombeau.
Origines. — Études. — Apprentissage : imprimerie. — Essai de Grammaire générale. — Mémoire pour le prix Volnej. — La pension Suard. — Profession de foi et symbole.
Pierre-Joseph Proudhon naquit le 15 janvier (et non juillet) 1809, dans un faubourg de Besançon, à la Mouillère. Ses père et mère y étaient occupés à la grande brasserie de M. Renaud. Le père, bien que cousin de M. le professeur Proudhon, jurisconsulte de Dijon, et d’une branche cadette de la même famille, était garçon brasseur; la mère, belle et forte fdle de la campagne, y était servante pour les gros ouvrages. A l’époque du blocus de Besançon, en 181 , le quartier de la Mouillère, bâti sous les murs de la ville, dut être détruit pour la défense de la place : la brasserie disparut avec les autres habitations. Le père de Proudhon s’établit dans le faubourg de Battant, quartier des Vignerons. Il y avait acquis une maison. Il y fit de la tonnellerie pour son compte. C’était un homme très-honnête, mais d’une intelligence commune et, ajoute-t-on,
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d’assez peu de conduite. Son fils l’a appelé homme simple, qui savait peu calculer1. La mère, au contraire, était une personne d’ordre, de bon sens, et mieux que cela, disent ceuv qui l’ont connue une femme supérieure, douée d’un caractère héroïque, selon l’expression du respectable M. Weiss. C’est d’elle surtout que tenait Proudhon et de ce grandpère Tournési, le soldat paysan dont sa mère lui parlait et dont il a raconté les rudes prouesses. Nommant plus tard du nom de Catherine sa iille aînée, il disait : « Je l’appelai Catherine, du nom de ma mère, à qui je dois tout; cela a fait beaucoup rire ; le nom de Catherine n’est pas à la mode; j’ai voulu faire honneur à la paysanne que le monde n’a pas connue et qui en valait bien une autre. » Il eut de tout temps pour sa mère un dévouement, un culte dont il ne trahissait que l’essentiel,, mais qui, comme tous les vrais cultes, avait ses délicatesses et ses pudeurs. Un jour et déjà célèbre, un ami le surprit près de la chaise de sa mère endormie et veillant avec sollicitude à ce que rien ne troublât ce sommeil du milieu de la journée. Il
1. Proudhon, bien que se rattachant surtout à sa mère, n'a jamais parlé de son père qu'avec respect et affection. Dans une lettre à M. Bergmann, datée de Lyon (22 octobre 1840), il dit: « T’aije informé de la mort de mon père, arrivée le 30 mars dernier? Cet événement a été pour moi singulièrement triste; je m’étais promis que ma situation changerait avant la mort de mon père, de telle sorte que le pauvre vieillard emporterait en mourant la satisfaction de voir son fils parvenu à une position convenable. Le Ciel en a disposé autrement; et j’en ai ressenti une vive mortification. »