‹ P. J. ProudhonChapitre 20 sur 95 · UNE VEINE DE CRAN ERIE PROVOCANTE · texte numérisé non relu

UNE VEINE DE CRAN ERIE PROVOCANTE

Pascal que le titre par lequel on possède n’est pas un titre de nature, mais d’établissement humain, et que la propriété telle qu’elle est et qu’elle se présente dans nos sociétés n’a d’autre fondement que la loi civile et les conventions. Ce qu’on peut dire, c’est qu’il est périlleux de remuer ce fondement, et que cette recherche à fond ne mène qu’à ébranler et à démolir. Cela devient une autre question. Il n’en est pas moins vrai que philosophiquement, dans toute sa partie rationnelle et sévère, le livre de Proudhon subsiste et que, s’il s’était borné à pousser, l’épce dans les reins, les philosophes et à serrer le bouton aux économistes, que s’il n’était pas sorti du cercle de la discussion et de la science, il y aurait peu à lui répondre, sinon au point de vue de l’histoire, de la politique et du fait. Après cela, son tort grave, — non pas dès le titre, comme il y avait songé d’abord (car il renonça à son premier titre), — mais dès son premier paragraphe , c’est d’avoir allumé la mèche et mis le feu aux poudres. La propriété, c'est le vol ! Une telle affiche, il a beau dire (et il le sentait bien tout le premier) , est un coup de toscin et ressemble à un violent appel à tous les déshérités qui peuvent s’y méprendre; et c’est aussi à ce cri imprudent que tout ce qu’il y a de sage et de sensé le conjure et l’arrête. Mais il avait, dira-t-il, à se faire écouter avant tout, à se faire jour, à soulever comme Encelade son Etna. Le jurassien Proudhon avait naturellement en lui et

P.-J. PROUDIION.

il tenait peut-être de son pays natal une veine de crânerie provocante; il aimait à étonner, à faire dresser l’oreille à l’interlocuteur 1 ou au lecteur. Fort de son honnêteté profonde et de sa probité inattaquable, il avait de ces manières de sentir et de dire qui faisaient trembler et qui, sous quelque régime qu’on vécût (monarchie, république ou empire), semblaient des attentats contre l’ordre établi. Quant au fond, on dira tout ce qu’on voudra de son système : oui , c’est un système extrême et forcé, mais un système qui a cette vertu, qu’il opère puissamment sur ceux même qui le repoussent, et qu’il les oblige à faire du chemin et à en venir bientôt aux dernières limites des concessions. Par ce qu’ils appellent ses paradoxes et ses sophismes et qui n’est que de la logique à outrance, Proudhon fait suer sang et eau à ses adversaires; il les contraint à s’ingénier, à se mettre en quatre, à faire un chemin du diable pour le joindre et lui répondre, c’est-

1. Dans une lettre de lui à. Ackcrmann, datée de Paris, 12 février 1 8 40, je lis : « L’autre jour, je fus chez M. Cuvier (sans doute M. le pasteur Cuvier, oncle de Fallot); quelqu’un s’avisa de dire que quiconque ne travaille pas devrait perdre ses rentes. — Je lui dis : Monsieur, où irions-nous avec ce principe? — lit qu'y trouvez-vous à reprendre? me dit M. Cuvier. — Moi, rien; mais si l’on supprime les rentes aux rentiers oisifs, il faut les supprimer encore aux rentiers qui travaillent, car s’ils sont payés pour leur travail, ils sont toujours oisifs par rapport à leurs rentes. — Ce fut un ébahissement universel; votre ami Bourette me regarda du coin de l’œil, et la conversation finit là. » Proudhon avait la logique embarrassante et coercitive.

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