‹ P. J. ProudhonChapitre 58 sur 95 · SA RENTRÉE DANS LA LUTTE · texte numérisé non relu

SA RENTRÉE DANS LA LUTTE

sortira pas des rangs, quand on est une fois enrôlé. Il lui est plus sûr encore, à cet homme hardi, à cet esprit original et qui a sa passion aussi, de se faire, avec une infinité d’ennemis, quelques rares amis et disciples par une doctrine absolue, entière, provocante, tranchante. Il trouve tout le monde en garde : eh bien , en conséquence, il chargera à la baïonnette sur tous ; on lui lance l’anathème, il le rendra. Rien de pratique, rien qui puisse se traduire en formule immédiate, ne s’établira entre lui et les contradicteurs et ne se limitera comme champ de discussion. L’idée pratique, il l’a, il l’aurait s’il le voulait. Elle était et elle est dans l’association ouvrière, telle qu’il la concevait et qu’il la définissait, dans cette combinaison d’économie industrielle, démontrée, retournée en tous sens, prèchée sur les toits. Elle triomphera peut-être cent ans après sa mort. Mais, vivant, que faire? il a contre lui la science comme la routine, l’opposition comme le pouvoir. Il ne voit jour à rien ; on ne lui tend pas la main. On lui répond par une fin de non-recevoir absolue; il y a hourra et chorus. Étonnez-vous après cela si, le tempérament y aidant, la patience lui échappe : vous voulez la guerre, mes amis, vous l’aurez ! vous voulez de la contradiction, on vous en servira. Vous êtes des Français routiniers et légers, on sera un montagnard du Jura, « un paysan du Doubs, » un Franc- Comtois intraitable. Et alors, comme on ne lui accorde rien, il demandera tout. Il fait feu sur

toute la ligne. Toutes les choses humaines et divines, il les amène et les cite par devant lui, il les met en cause. 11 prend tous les taureaux à la fois par les cornes. À pareil jeu, infailliblement, on s’irrite, on s’aigrit, on s’exaspère. 11 a le premier mouvement terrible, il s’y livrera. Il est doué d’une certaine gaieté cyclopéenne : il en usera pour vous faire peur. Il a le secret de certaines formules renversantes, il les mettra exprès en avant. Il marchera armé jusqu’aux dents; il se plaît à l'effroi qu’il inspire, aux tempêtes qu’il soulève. I! joue de sa logique, de sa massue d’Hercule, et la promène sur les têtes comme quelqu’un qui n’a rien à ménager... Et voilà une des mille raisons qui font qu’en France on n’a pas de Richard Cobdenl

VIlî

Le livre de la Création de l’Ordre. — Proudhon dans la pratique; employé chez MM. Gauthier. — Agent d’affaires et théoricien. — Son éducation économique consommée.

Proudhon, délivré de son imprimerie le 1er mars 1843, dut chercher à subsister. Il comptait venir à Paris après Pâques de cette année pour présider lui-même à la publication et au débit de son livre : De la Création de l'Ordre dans F Humanité. 11 dut, au lieu de cela, partir pour Lyon, où il trouvait un emploi dans une importante maison de commerce. Son livre, poursuivi et achevé au milieu de tous ces dérangements, ne put être mis en vente que vers le mois de septembre1. L’aspect et la forme de l’ouvrage durent dérouter un peu ceux qui attendaient l’auteur sur le terrain brûlant du pamphlet-mémoire où il avait déjà réussi. J’excepterai pourtant le premier chapitre ou la première division, qui a titre : La Iieligion. L’auteur y est

1. La première édition porte au titre : Besançon, Bintot, imp., successeur de Proudhon.

bien lui-même ; il y dit nettement ce qu’il veut dire ; il le dit avec vigueur, verdeur, et dans tout le numéro 52 où il simule pour le style (en manière de jeu) un pastiche des Paroles d’un Croyant et où il suppose l’Esprit d’ordre, le Génie moderne dictant une suite d’apostrophes àl’adresse du moine ultramontain (Lacordaire), du prêtre légitimiste (Genoude), du prélat dynastique (Affre), du converti démocrate (Lamennais), et même aussi des grossiers apostats (Constant, Châtel), il fait acte de verve et de talent : la botte surtout poussée à Lamennais porte à fond. Je ne sais pas de page plus décisive. La fin du chapitre, où il rassemble comme en souvenir et dans un adieu suprême tous les services et les bienfaits de la Religion dans le passé, est aussi, positis ponendis, un beau passage et d’un sentiment éloquent. Je n’en dirai pas - autant des autres parties. L’appareil scientifique dérobe la clarté. Dans le chapitre de Y Economie politique, on retrouve, il est vrai, Proudhon, mais fort mélangé. En général, ce livre fut peu compris et devait peu l’être. L’auteur, dans le premier moment, en avait la plus haute idée, dont il rabattit par la suite :

« Vous trouverez dans ce volume, écrivait-il à Ackermann (20 septembre 1843), toute une métaphysique nouvelle, autrement simple, claire et féconde que celle de vos Allemands... J’entends que tout ce que j’ai publié jusqu’à ce jour soit considéré comme éludes et exercices, dans la confidence desquels, il est vrai, j’ai cru devoir

EMPLOYÉ CHEZ MM. GAUTHIER

mettre le public, mais que, néanmoins, je n'entends pas comprendre dans le cercle de mes travaux sérieux et durables. C'est à partir de ce jour que je voudrais, si rien ne s’y oppose, commencer ma carrière littéraire et scientifique. J’ai fait une grande accumulation de matériaux, d'idées, de toursde phrases, etc., etc.; j'ai remué une masse de choses: tout est sur le chantier et attend la mise en œuvre. 11 faut que je sois bien malheureux ou bien maladroit si de tout cela je ne tire rien. »

C’est dans toute la ferveur de ces hautes espérances, mais sous le coup de la nécessité, que Proudhon avait dû prendre un parti et accepter, je l’ai dit, un nouvel emploi des plus étrangers aux lettres. Il avait trouvé chez des amis, hommes de commerce et de grande intelligence, un secours généreux, qu’il leur rendit par des services au moins équivalents. Il avait eu pour camarade et ami particulier d’enfance et de collège l’un des MM. Gauthier frères, négociants à Mulhouse et à Lyon, qui avaient établi un service de bateaux à vapeur remorqueurs pour le transport des houilles par le canal du Rhône au Rhin. Ils eurent l’idée heureuse d’occuper Proudhon, d’utiliser sa capacité dans leur entreprise, et de l’appliquer aux nombreuses affaires contentieuses qu’elle amenait journellement. Dès la publication du premier et du second Mémoire sur la Propriété, M. Antoine Gauthier s’était montré fort attentif aux idées de son ancien camarade, et il lui avait adressé des observations et des objections d’homme pratique qui

P.-J. PUOUDHON.

entend les affaires. Proudhon y avait répondu dès lors par une lettre qui est des plus curieuses et des plus essentielles, en ce qu’elle le montre dans tout le naturel et dans toute la rondeur de la cordialité franc-comtoise, bon compère et compagnon, et aussi sachant très-bien réduire, quand il le fallait, son utopie au minimum , ne la montrant plus que comme une perfection idéale dans un lointain indéfini, et indiquant de près les seules mesures de réforme qu’il désirait pour le présent. On ne saurait rien de plus précis ni de plus sincère. Je donne la lettre tout entière, dont j’ai dû la communication à M. A. Gauthier :

« Paris, 2 mai 1841 .

« Mon vieil ami,

« Je mérite bien tes reproches, car je devrais savoir ce que c’est que d’imprimer un livre ; mais un auteur s’imagine toujours qu’il a tout fait quand il a écrit, et que la presse doit aller aussi vite que sa pensée. L’art de Gutenberg n’en est pas encore là. L’impression de mon petit Mémoire1 a duré cinq semaines et plus ; il y avait de quoi enrager. A présent, c’est une affaire finie, et me voilà sous la griffe des critiques. De tous côtés on m’annonce que je ne serai pas ménagé : le vent souffle et le ciel se fait noir; il y aura du gros temps. Quoi qu’il arrive, au surplus, je n’ai rien à craindre du côté du pouvoir, ce qui est déjà l’essentiel; quant aux chiens de cour et autres, il y a longtemps que je les connais, et je les attends. Je suis étourdi et téméraire autant qu’homme du monde; mais, quand il s’agit d’imprimer, tu me

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