SA RENTRÉE DANS LA LUTTE
j’ai eu sujet de lue le demander plus souvent encore pendant que j’étudiais Proudhon. Voilà, me disaisje, un homme jeune, ardent, honnête, vigoureux d’intelligence, capable d’une science forte, armé d’une fermeté logique inflexible, d’une parole indomptable. Il est saisi au début d’une pensée, d’un sentiment profond et poignant, celui de l’inégalité, — non de l’inégalité d’honneur et de rang,
— non de l’inégalité constitutionnelle et politique,
— mais de l’inégalité bien autrement positive, qui tient le prolétaire à la gorge dès le premier jour et qui s’attache à lui dans toute sa carrière. Il la trouve inique, il le prouve ou croit le prouver victorieusement par l’arithmétique comme par la morale. Il a l’imprudence d’attacher à ses calculs et à ses raisons, comme si ce n’était pas déjà bien assez pour épouvanter, la plus choquante des enseignes, une sorte de contre-vérité criante ; c’est aussi, de sa part, une tactique, et elle est funeste. Cet homme, pourtant, qui a du sens et de la solidité, conçoit très-bien en même temps que, quelle que soit la dureté du fait qu’il qualifie d’inique, il n’y a pas de remède possible absolu, qu’il ne peut se faire table rase dans la société ni reconstitution ab ovo ; qu’il ne peut ni ne doit se faire d’expropriation en masse ni de dépossession : j’ajouterai même que cet homme ne le désire pas : il est honnête, il est humain ; malgré ses éclats et ses offenses de paroles, il ne hait personne; il sent trop bien d’ailleurs qu’il n’a pas
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d’alliés ou que les alliés qu’il aurait par aventure n’entendraient pas comme lui le problème et n’auraient pas l’esprit tourné à le résoudre économiquement : il n’est ni républicain girondin, ni jacobin, ni communiste, ni pour aucun des anciens partis réchauffés ; il les estime peu, il ne peut s’empêcher de le leur témoigner ; car il est trop franc et trop impétueux pour dissimuler son sentiment. Ajoutez qu’il n’est nullement ennemi du Gouvernement existant et n’en désire pas la chute. Il est bien plus préoccupé de l’état de la société que des querelles politiques qui ne changent guère rien à la nature des conditions et qui ne font le plus souvent que déplacer les abus et ceux qui en jouissent. Eh bien, cet homme, pourtant, n’ira pas chercher dans l’ordre des choses possibles une ou deux questions attaquables et solubles, un ou deux moyens de transition, pour les proposer, les préconiser et les montrer acceptables. Et s’il les proposait, s’il les indiquait avec précision et opiniâtreté (car il est homme, sous ses airs excessifs, à les distinguer, aies préciser nettement), il ne trouverait certes, ni dans le pouvoir ni dans l’opinion, personne qui l’écoutât, qui l’accueillît avec faveur, avec attention, qui se ralliât à lui ; on ne l’en rejetterait pas moins. Les grands meneurs de l’opinion n’auraient pour lui ni plus ni moins de dédain ou de répulsion. Le public qui les suit en aveugle n’en serait ni plus ni moins leur écho dès qu’il l’entendrait nommer : chez nous, c’est à qui ne