AGENT D’AFFAIHES ET THÉORICIEN
« La vignette qui décore la tête de ma lettre1 vous fera connaître mon adresse, ce que je fais et où je suis... En remettant ma déplorable industrie, je me suis trouvé si serré et si sec, que force m’a été d’entrer dans un bureau en qualité de commis, pour subvenir immédiatement aux besoins les plus pressés de mon existence. Je suis commis-batelier à Lyon; je passe mes journées avec des mariniers, des crocheteurs, des charretiers, des négociants, des commissionnaires, des chauffeurs, etc., etc.; tantôt dans mon bureau, tantôt à bord de notre remorqueur, le Dragon , l’un des plus forts bateaux à vapeur qui soient sur la Saône. L,à je multiplie mes observations et j’achève ah erverto mon cours d’économie politique, commencé avec Adam Smitli et Say. Mon temps ne sera pas perdu. Après avoir été, comme industriel, tué par la concurrence, je contribue à mon tour à en écraser d’autres; et vous n’imaginerez jamais l’effet terrible que produit une théorie savante, employée en mode destructeur. Comme je suis le principal et même l’unique conseiller de mes patrons, j’ai tout loisir d’appliquer mes idées d’organisation, et j’en profite pour faire des expériences sur les concurrents malintentionnés, in anima vili. — Entre temps, je fais des brochures sur des matières administratives; — des pétitions au ministre; — des requêtes au préfet; — je fournis de notes les bureaux du ministère; — en un mot, si le pouvoir savait l’auxiliaire puissant qu’il a en moi, au lieu de me faire surveiller, il me pensionnerait.
« Je compte cet hiver être à Paris, où je commencerai ma carrière de journaliste : alors, je vous montrerai un
1. Cette vignette, reDrésentant un quai de Lyon et un bateau à vapeur en marche, avait pour inscription : Commerce de houilles; transports par eaux; remorques sur la Saône par bateaux à vapeur; Gauthier frères à Mulhouse , et à Lyon, quai Sainte- Marie-des-Chatnes.
autre homme. Tandis que l’on me croit enseveli dans la métaphysique, je leur révélerai tout à coup des connaissances pratiques, acquises sur une foule de points, et avec lesquelles je ferai enrager, j’espère, bien des gens. L’année prochaine verra des choses nouvelles, soyez-en sur. »
Pendant un des fréquents voyages et séjours qu’il faisait à Paris, il écrivait à Bergmann (24 octobre 1844 ) :
« Je suis de retour à Paris depuis une quinzaine, ave l’agrément de MM. Gauthier, dont je soigne ici quelques affaires difficiles. — Ces messieurs s’obstinent à ne vouloir pas faire de moi leur commis : si bien que je suis contraint, malgré mes propres maximes, de profiter de leur caisse pour me mettre en état de me passer d’eux à l’avenir. Il est vrai que je leur rends quelques services, et qu’en me mettant à leur merci, j’ai manqué peut-être un emploi meilleur ; mais, enfin, je ne suis pas encore dans une position normale. Du reste, on ne peut se montrer mieux disposé que MM. Gauthier; et je ne crois pas trop dire en reconnaissant qu’ils auront remplacé pour moi l’Académie de Besançon : grâce à eux, je puis poursuivre mes études. »
Ses études aboutirent à l’ouvrage capital des Contradictions économiques , qu’il publia en octobre 184b. Il avait eu fort à faire pour le mener à fin au milieu des soins sans nombre qui le partageaient et des nombreux procès qu’il avait à suivre et qu’il gagnait presque tous. Aussi était-il connu à Lyon sous le nom de l'avocat des Gauthier. De bons esprits, qui l’ont vu de près, sont même allés jusqu’à