AGENT D’AFFAIRES ET THÉORICIEN
conclure de l’habileté toute spéciale dont il fit preuve dans ces questions judiciaires et dans les discussions de droit, que sa vraie vocation eût été d’être jurisconsulte, à l’exemple de son cousin le professeur de Dijon. Il nous donne une idée fort nette de cette vie si occupée et surchargée, dans un autre passage d’une lettre à M. Bergmann :
« Qu’ai-je fait depuis ta dernière lettre? lui écrivait-il de Paris [U juin 18/i7). — En octobre, novembre et décembre, les affaires et les procès de la maison m’ont retenu à Lyon presque continuellement; j’ai eu l’agrément de voir arriver à bien plusieurs de ces litiges dont l’étude forme la partie essentielle de mes fonctions, et dont l’importance financière varie depuis cinquante jusqu’à deux cent mille francs. J’en suis au huitième arrêt de Cour royale, rendu sur les conclusions de mes Mémoires. Tu vois que si je suis utopiste dans mes livres, je suis assez praticien dans les affaires; j’ajoute qu’à mes yeux je raisonne partout de la même manière, et toujours d’après les mêmes principes, mais diversement exprimés: en un mot, ma théorie et ma pratique sont parfaitement adéquates ; tu me permettras d’en conclure un favorable gugure pour mes plans de réforme.
« J’ai passé presque tout le mois de janvier à Besançon et à Burgille, petit village où ma mère réside avec mon frère1. J’ai cru un moment que j’allais enterrer la pauvre
1. C’est à l’époque où il était déjà chez M.V1. Gauthier, mais avant la mort de son père et la retraite de sa mère à Burgille, que se rapporte la lettre suivante, adressée par Proudhon à scs parents, et dont je dois communication à M. Oudet. On y verra dans quels termes de déférence il leur écrivait. Il s’excuse au
vieille; cela m’a donné beaucoup d’inquiétude et m’a fait voir combien, après cette mort, j’allais lue trouver seul
fond de ne pas les aidcv davantage. 11 répond indirectement à bien des propos de province, à de petites méchancetés qu’on débitait sur son compte ; quelques-uns des Académiciens, qui étaient contre lui, triomphaient sans doute de le voir manquer par sa faute une carrière tracée, et réduit à l’état de commis; il croit devoir se justifier auprès de ses parents de faire encore un gros livre, qui lui est nécessaire pour réfuter tous ces mauvais bruits et montrer ce qu’il vaut. La lettre est adressée à Monsieur C.-F. Proudhon , tonnelier, rue du Petit-Battant , 37 , à Besançon :
« Paris, Il novembre 1844.
« Chers père et mère,
« M. Desprets vous a-t-il rendu un paquet de lettres, avec une paire de lunettes pour ma mère? — Avez- vous remis à leur adresse. les incluses? — Avez-vous jeté à la boîte de la poste celle pour le boiteux Proudhon?.... Réponse, s’il vous plaît.
« Voici une lettre pour M. Huguenet, avec diverses commissions concernant mes livres. Il devra incessamment me répondre; et vous vous entendrez avec lui pour que sa lettre et la vôtre m’arrivent en même temps. — Écrivez tous deux sur feuillet simple et papier mince. ( Toujours la question du port de lettres.)
« Je désire impatiemment savoir où vous en êtes, et si vos finances sont tout à fait à sec. Je compte quitter Paris aussitôt que mon présent travail (les Contradictions économiques) sera sous presse; j’y mettrai la dernière main, et lirai les épreuves à Besançon. C’est vers la fin de février que je compte partir d'ici.
« L’ouvrage auquel je suis en ce moment livré est pour moi d’une grande importance; ce sera une nouvelle occasion de débouches et de placements pour mes précédentes publications, et, très-probablement, il me produira plus de bénéfice, lin tout cas, il ne m’était pas permis de m’arrêter, et je devais au public de nouvelles explications. Je commence à compter ici pour quelque chose aux yeux des savants comme des ouvriers; il me manque encore que justice me soit rendue publiquement par la presse et