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Lettre ù M. Édouard Cros, ingénieur civil des mines

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losophie; puis j’ai aperçu de loin en loin le nom de M. *** dans le Journal des Débals. J’étais loin de me douter que j’eusse jamais pu attirer l’attention de ce philologue hébraïsant et rabbinisant : il paraît que je me suis trompé.

« Je suis logé trop loin du Collège de France pour que je puisse savoir ce qui s’y passe, à plus forte raison ce que l’on y dit de moi. De quoi cela me servirait-il d’ailleurs? Parmi les innombrables critiques qui, depuis quinze ans, se sont mis à m 'échiner, je n’en ai pas rencontré un seul qui se soit seulement aperçu que la très-grande partie de mes publications ne formait jusqu’à présent qu’un travail de dissection et de ventilation, si j’ose ainsi dire, au moyen duquel je m’achemine lentement vers une conception supérieure des lois politiques et économiques. Aussi Dieu sait ce que ces honorables critiques ont fait de moi. Déjà quelques-unes des idées que je cherche ont commencé de se faire jour dans mon esprit avec une ampleur et une netteté qui efface toutes les théories reçues : n’importe, on met sur le compte de la contradiction ce qui est le fruit de la dialectique, et, pour l’honneur des saines doctrines, on persiste à faire de moi un communiste, ergo un ennemi de la famille et de la morale, un prêcheur de désordre, de. spoliation et de matérialisme. Ce qu’il y a de plus drôle, c’est qu’on a fait de moi, en dernier lieu, un légitimiste, un orléaniste, un papiste et même un partisan du régime prétorien.

« Je serai bien aise de savoir ce que va débiter M. ***. Déjà son collègue, M. ***, le protégé d’une dame vaudoise qui écrit de gros livres sur l’Impôt, s’est exercé sur ma personne; mais je n’ai pu savoir sur quoi portait sa critique. Si je puis me donner un jour de congé, j’irai entendre, au moins une fois, M. ***.

« Je vous remercie, monsieur, et vous salue bien cordialement.

« P.-J. P RO u DU on. »

Le défaut ou plutôt l’excès de conformation du cerveau de Proudhon était de rassembler, de grouper artificiellement sous son regard quantité de faits, de les concentrer fortement en les liant entre eux ; puis d’en tirer un résultat ou une résultante dont il rapprochait le but par une sorte d’illusion d’optique, de manière à le voir prochain et comme imminent. Victor Hugo a quelque chose de ce défaut ou de cet excès cérébral dans l’ordre visuel et pour ce qui est des couleurs : il voit tout trop gros, trop rouge et trop saillant. Proudhon portait comme invinciblement de cette faculté excessive dans l’ordre des considérations et des idées. Il voyait trop gros, trop rapproché, trop serré, trop prochain.

Proudhon, discutant devant le prince Napoléon et avec lui, avait exposé plusieurs de ses théories et de ses vues d’avenir. « Mais, dit le prince étonné et qui ne s’étonne pourtant pas volontiers, quelle société rêvez -vous donc? » — «Prince, répondit Proudhon avec son éclat mordant, je rêve une société où je serai guillotiné comme conservateur. »

Dans une grande remise d’auberge de campagne, près de Montpellier, en 1849 ou 50, deux cardeurs de matelas, homme et femme, tout en battant leur laine, causaient politique. C’étaient de ces ouvriers qui gagnent à peu près dix sous par jour. Ils par-

laient de Proudhon : « Cette canaille, ce voleur, disaient-ils, qui veut partager les biens! » C’était dit en patois languedocien. Quelqu’un qui les entendit leur demanda : « Avez-vous peur qu’il partage les vôtres? »

La propriété est un privilège dont il convient, à chaque génération, de renouveler et de justifier les titres par le travail.

« Je sors une fois la semaine (il écrivait de la prison). Quelquefois nous déjeunons chez ma femme, auprès du berceau d eKathe, Mathey, Darimon, Crétin, enfin les plus intimes... » (Lettre de Proudhon à Charles -Edmond, 11 mai 1851.)

« J’ai donné à ma seconde fille le nom de Marcelle, du noble faubourg que j’habite. C’est un souvenir de captivité, une espérance révolutionnaire et un hommage à l’un des hommes les plus purs de l’ancienne Révolution, Marceau. » (Lettre de Proudhon à Charles-Edmond, du 10 janvier 1852 *.)

Proudhon, dans les dernières années, était fatigué; tandis qu’il écrivait le livre de la Justice, un ami, qui allait le voir et à qui il se plaignait de fatigue de tête, lui disait qu’il devrait aller à la cam-

1. Rapprocher cette lettre et la précédente de celle qui a été citée page 16, sur le nom que Proudhon donna, en souvenir de sa mère, à sa fille aînée, Catherine.

i\-J. PROUDHON.

pagne, un peu loin de Paris, passer quelque temps ; au même moment les cris des enfants qui jouaient dans le petit jardin (qu’avait Proudhon, rue d’Enfer) se firent entendre : « Voilà mon remède, » dit Proudhon.

« Après sa dernière condamnation, Proudhon s’était réfugié à Bruxelles, et logeait dans un des faubourgs. En 1859, j’allai le saluer. Après une promenade, dont sa santé avait déjà grand besoin, je l’accompagnai à son domicile, tout en devisant de l’ouvrage qui lui avait valu des poursuites...

« 11 était midi, et je prenais congé de notre expatrié : « C’est l’heure de mon dîner, me dit-il ; voulez-vous le partager? » — « Volontiers et de grand cœur, lui répondis-je. » — Là dessus, s’adressant à Mn,e Proudhon : « Femme (c’était son terme familier), voici un compatriote qui dîne avec nous; il faut le régaler. » — Nous nous mettons à table ; le menu se composait d’une soupe aux choux, d’un plat de petit salé et d’une omelette. Ce dernier service avait été ajouté à mon intention... »

(Lettre de M. le commandant Clerc àM. Sainte-Beuve, 10 juin 1868.)

Dans cette suite de procès qui sont entamés au sujet des Évangiles annotés par Proudhon, il a semblé à l’un de nos lecteurs qu’un avocat du célèbre prolétaire pourrait tirer parti de l’accusation même et, faisant appel à l’image du Christ, qui est placée derrière le tribunal , évoquer cette sublime figure dans une sorte de prosopopée. Jésus serait censé prendre la parole et dirait par exemple en s’adressant aux juges :

« 11 me semble que vous êtes trop occupés de moi dans la pensée de me défendre et de me venger. Hommes de la justice, vous êtes trop prompts au glaive en mon nom. J’ai connu le cœur de cet homme. Il n’était pas mon ennemi : il était mien. Comment ne l’aurait-il pas été, puisqu’il était à tout moment pénétré de la triste situation du grand nombre, et de l’idée et des moyens d’améliorer leur sort et leurs mœurs? Il n’a jamais songé, à travers les épreuves et même les erreurs, qu’à rester fidèle à ses frères. Combien de ceux qui ne passent pas pour me blasphémer, et qui ont l’air de me servir, ont été moins fidèles que lui! Il avait certes de rudes et farouches façons; il était descendu trop nouvellement de sa montagne. Deux ou trois fois, notamment, il a mal parlé de mon Père, comme un enfant mal appris qui a trop vécu avec les ours dans les cavernes des rochers. Mais de moi il n’a jamais mal parlé ni mal pensé ; dans les paroles même les plus incongrues, surprises à sa familiarité, s’il s’est exprimé à mon sujet sans assez de respect, ce n’a pas été du moins sans sympathie; il ne voyait en moi qu’un homme, il est vrai; et comme je ne serais rien qu’un homme en effet si je n’étais pas la Miséricorde même et le souverain Pardon, non content de lui pardonner, je me charge de son affaire auprès de mon Père. C’est trop douter de moi et trop vouloir m’honorer sous une seule forme que d’être si délicats et si prompts pour quelques paroles légères ou rudes : je suis plus fort

que cela dans ma douceur et dans ma tranquillité. Quiconque a le sentiment, quiconque a le foyer de l’humanité, est avec moi. Il y a plus d’une manière de m’aborder. Je me suis déjà transformé plusieurs fois ; je me transformerai encore à l’avenir. Il suffit que je reste toujours l’Humanité la plus compatissante, la plus chaste, la plus tendre, la plus courageuse, ce qui veut dire simplement la plus divine. Il est bien de me voir comme m’ont fait des siècles de vénération et de culte. Mais ne m’enfermez jamais sous une seule forme ; c’est l’esprit seul qui lève la pierre du tombeau. Encore une fois, vous vous préoccupez trop de la majesté de ma robe et même de l’auréole de mon front. Dût un pan de ma tunique être déchiré, dût partie de ma couronne paraître entamée, qu’importe, s’il en revient du bien à quelques êtres souffrants, s’il en tombe un morceau de pain de plus dans la corbeille de la veuve et des orphelins ! »

L’idée1 de progrès et l’idée de décadence sont depuis longtemps aux prises. Elles ne sauraient avoir un sens absolu, ni s’appliquer indistinctement à tout. On a, assez généralement, concédé le pro-

1. Ces deux derniers fragments, qui sont de simples notes, dont la rédaction est restée à l’état imparfait d’ébauche la seconde surtout), ne font point partie, dans les papiers de M. Sainte-Beuve, du dossier Proudhon. Mais ils se rattachent étroitement au sujet

grès pour les sciences, pour l’avancement de la civilisation, de l’industrie et du bien-être; on l’a nié pour les lettres, les arts, les œuvres d’imagination. Je ne pense pas que, même dans ce dernier ordre, la question soit si simple. Il n'y a pas tant lieu de déclarer la bataille perdue. Se croire vaincu, c’est l’être. Se croire vainqueur, c’est se ménager au moins des chances de victoire. Tant qu’on a en main de puissantes ressources, il y a lieu d’agir, non de désespérer. En analysant bien ce qui tient aux lettres et aux arts, on verra en quoi il est vrai

par un programme d’avenir, à propos de littérature, qui intéresse ia question sociale; et ils sont de l’année même où M. Sainte- Beuve allait publier ces articles sur Prouilhon (1865). On a cru pouvoir les détacher d’un autre dossier, où il les avait oubliés, et qui, à la suite de la belle lettre de refus d’indemnité, publiée plus haut (page 322), nous est une occasion de rappeler et de signaler ici, dans la carrière littéraire de M. Sainte-Beuve, un trait de probité qui y a quelque rapport, mais qu’il considérait lui-même aussi comme des plus simples. En 1865, M. Sainte-Beuve préparait les matériaux d’un volume qui devait servir d’introduction à une grande Encyclopédic-Péreire; et il avait déjà reçu en payement vingt mille francs d’avance. Tous les samedis, pendant quelques mois, une conférence se tenait chez M. Charles Duveyrier, où les futurs et principaux collaborateurs, qui devaient se partager la besogne encyclopédique, concertaient le plan de ce vaste ouvrage. Le projet de publication de MM. Péreire ayant été ensuite abandonné avant d’avoir eu un commencement d’exécution , M. Sainte- Beuve exigea qu’on lui laissât rendre intégralement la domine qu’il avait touchée ; il se constitua ainsi le débiteur de MAL Péreire : seulement il demanda à amortir sa dette peu à peu et par à-compte de cinq mille francs. Le dernier solde a été remboursé après sa mort. — C’est ainsi que les deux morceaux publiés ci-dessus ont pris naissance.

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de soutenir que la partie de ce côté n’est nullement perdue et que, la nature aidant (laquelle seule peut créer les talents et les génies), la matière ni le milieu social ne feront pas défaut.

Après la floraison de civilisation première où s’accomplit le mariage d’une race vierge avec la contrée avec laquelle elle entre en union étroite et en harmonie (beau temps de l’Inde, de la Grèce première, de Rome), il y a encore lieu pour les nations à des recommencements et à des inspirations nouvelles plus compliquées, plus travaillées, mais originales encore. 11 est à souhaiter que nous soyons à la veille d’une telle époque, plutôt d’un recommencement que d’une traînerie et d’une fin. La volonté et le concours de tous y peut quelque chose.

Tâcher que le vieux théâtre des anciennes civilisations ne soit pas comme un sol épuisé où l’on passe au byzantinisme ou à la chinoiserie, et que le sceptre futur ne soit point transféré aux mains de ces races neuves et rudes qui habitent et peuplent les nouveaux continents et qui seraient alors les maîtresses de l’avenir.

Coup d’œil sur la littérature américaine , trèsimparfaite sans doute , non encore fondue , dont une partie n’est que de la littérature anglaise transposée et appliquée autrement, mais qui a aussi depuis Franklin jusqu’à Emerson son cachet original et qui peut l’avoir de plus en plus. — Dans

toute cette littérature, comme on se passe de la tradition, des vieilles idées reçues! combien est absente l’idée monarchique, l’idée européenne séculaire des rois pasteurs de peuples !

Indices chez nous d’une littérature future originale. En rechercher les symptômes chez nos auteurs, George Sand, même Eugène Sue, Hugo. Celui-ci fait par moments l’effet d’un homme qui ouvre les portes, autant que d’un homme qui les ferme. Les Misérables ont des accents qui percent et ne ressemblent à rien du passé. Se rappeler l’admirable chapitre Une Tempête sous un crâne. Il y a là de quoi empoigner tout un monde et des foules, comme on ne l’avait pas fait auparavant.

Les conquêtes modernes de genres, le Roman, le Journal, le Mélodrame ( le Chiffonnier de Paris, de Pyat), le vaudeville même dans son extension (avec des comédiens comme Bouffé), le chant et les sociétés orphéoniques dans cette proportion et cette puissance, les expositions universelles et ce qui doit en résulter un jour ou l’autre dans les imaginations, tout ce qui n’est encore qu’à l’état élémentaire peut devenir sous la main de gens de talent et de génie des éléments d’un art original, nouveau. — Qu’on se rappelle ce qu’était la Farce avant Molière et le parti qu’il en a tiré! —

On ne peut prévoir comment les choses se feront, mais il y a de certains courants qui ne sauraient tromper dans leur direction générale. Ainsi, en ce qui est de la femme, y aura-t-il changement dans

1\-J. OHOUDHON.

les droits, dans les lois, dans les rapports civils et politiques, etc.? On n’en sait rien; mais on peut assurer avec certitude que, malgré tout, et de plus en plus, il y aura entre les deux sexes un sentiment plus égal de justice, de participation, d’association aux mêmes intérêts et aux mêmes idées, et toute une habitude de société dans ce sens.

Bien marquer où est le danger pour la France. Vanité, corruption parisienne, courtisanes1, genre à la mode détestable, qui entraîne et perd la fleur des générations. Où est le remède, où est la partie saine? — Montrer aussi cette espèce d’hypocrisie sociale, religieuse, catholique, qui tend à énerver et à rendre méconnaissable la France de nos pères, celle de 89; si le Falloux imprimait jamais sa marque à la société française, elle serait perdue : la France de Pascal y est intéressée comme celle de Mirabeau. La bourgeoisie se corrompant si aisément par sa tête, le recours est dans le bon sens et la vigueur des masses qu’il faut éclairer le plus possible et animer d’un souffle à elles, en tâchant de corriger la brutalité sans attiédir la force.

1. Ici nous déchiffrons à grand’peine, et sans les garantir, ces mots jetés entre deux lignes, à la hâte, comme complément de pensée : « Manie, vogue, accès parisiens semblables à ceux des Abdéritains. » Encore une fois, ce sont là plutôt des projets d’idées que des phrases faites que M. Sainte-Beuve a laissés esquissés.

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