LETTRES
« Paris, le 14 avril 1850.
« Mon cher Darimon *,
« Mathey vient de m’apprendre le choix du comité. J’étais bien sûr que Girardin ne passerait pas; je m’attendais également que les démoc. soc. ne manqueraient pas de faire une sottise : il n’y avait qu’Eugène Sue à qui je ne pensasse point.
« La faute est énorme : la réaction ne manquera pas de l’explôiter. Il est impossible, d’autre part, que le Siècle s’y rallie; quant au National , engagé comme nous, il sentira que l’élection est dirigée autant contre les Amis de la Constitution que contre l’influence de la Voix du Peuple.
« Eugène Sue, c’est le communisme et le fouriérisme, ni plus ni moins. — Voilà le suffrage à deux degrés; voilà la vérité du suffrage par délégation. Deux sectes imperceptibles dominent une population de treize cent soixante mille âmes. Nous avons trop présumé de la sagesse du
1. Cette lettre, écrite de la prison, interceptée par le chef du parquet d’alors, M. Victor Fouciier, m’a été communiquée par lui-même. (Note de M. Sainte-Beuve.)
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comité; nous n’accepterons plus à l’avenir de comités ni de clubs.
« '.'ous porterez le nom d’Eugène Sue en tête de la Voix du Peuple, sans commentaires, sans réclames. Vous bannirez toutes annonces relatives à cette candidature, ainsi qu’aux élections. Puisque c’est contre nous que s’est produite tout à coup cette élection, dépourvue de sens, je ne veux pas pousser la duperie .jusqu’à l’appuyer ostensiblement, ou la mauvaise foi jusqu’à la prôner.
« Notre devoir ainsi rempli, nous allons commencer une guerre sans pitié contre les sectes. Ah! nous avons bien le droit d’être un parti aussi, nous, puisque les icariens sont un parti, les phalanstériens un parti, et M. Louis Blanc un autre parti.
« Je ne serais point étonné que demain le Siècle , le Crédit et autres journaux, profitant de la faute du comité, ne reprissent la candidature de Dupont (de l’Eure) qui, dans mon opinion, est à peu près assurée du succès. Je le souhaite pour sauver la situation, affermir la République et donner une leçon à nos sectaires.
« S’ils osent le faire, ce n’est pas la Voix du Peuple qui les combattra : seulement, nous ne parlerons pas pour eux; nous resterons muets.
« Apprêtez-vous à enregistrer le jugement des journaux réacs sur le travail du comité : ils ne peuvent manquer de tirer à boulets rouges sur un parti d’incorrigibles qui repousse un Dupont (de l’Eure)! Le rejet de ce candidat, après ce qui a été dit entre la Presse et nous, à ce sujet, est trop significatif pour n’être pas exploité perfidement. Et vous, mon cher ami, comprenez-vous à présent combien j’avais raison de dire que l’homme n'était rien, que Vidée était tout? On ne veut pas de l’idée qu’exprimait Dupont; on condamne toute notre politique; on désavoue nos tendances et nos efforts : est-ce clair ? —
« Attendons patiemment le scrutin : quel que soit le résultat, nous nous expliquerons après sur cette candi-
dature. Reprenons vite notre liberté : quittons la tête du parti ; restons dehors : ceux qui seront avec nous seront avec nous.
« A l’heure qu’il est, nous sommes libres : nous n’avons plus charge de révolution. Le mouvement que nous voulions pousser en avant, et rendre général, se particularise et va de côté. Au diable l’espèce humaine! A nous le fouet de l’ironie, à nous l’ironie sanglante sur les hommes et sur les choses. Moquez-vous du tiers comme du quart, dites la vérité à tort et à travers; frappez, schlaguez, vous n’avez plus d’autre rôle. Que la Montagne agisse à sa guise; que les communistes fassent leurs évolutions de clubs; que les fouriéristes ânonnent leurs formules : c’est la comédie humaine. Nous rirons à mort jusque sous la guillotine. Point de quartier. On n’est fort, on n’est amusant que quand on est libre : le conclave du 13 avril nous a débarrassés de nos liens. Nous ne serons rien ou nous serons tout; et en avant.
« C’est ainsi que nous allons nous poser, it partir du 28 mars. Dès demain commençons le feu tout doucement. Bravez tous les cris, f . , .-vous des meneurs, et allez de l’avant. Girardin dit quhï ne doit rien à la République; et nous donc ! il me semble que nous sommes bien un peu ses créanciers. Plus d’initiative, en rien, m’entendezvous? plus de conseils, si ce n’est des conseils de philanthropie, ou des avis de pure science. De la critique partout; de la critique toujours, et à mort. . .
« Dans un moment aussi décisif, aller rejeter Dupont (de l’Eure), l’embauchement en masse de la bourgeoisie, et prendre Eugène Sue, le romancier phalanstérien : cela passe la permission d’être bête.
« Pour moi, je vous le déclare, cette candidature, dont la malveillance secrète ne m’échappe pas, dont le machiavélisme de coupe-tête me crève les yeux, cette candidature me dégage. Ou je me voue au silence, ou je me jette dans la critique universelle, impitoyable.
« Adieu, bonjour aux amis. — La période des aventures est commencée, nous irons loin. Je commence à ne pas croire une restauration impossible.
« Tout à vous,
Dans une lettre du 6 mars 1852, à Charles- Edmond, qui proposait de quitter la France, d’aller en Amérique, je ne sais où, — Proudhon répond :
« C’est ici, vous dis-je, ici, sous le sabre de Bonaparte, sous la férule des jésuites et le lorgnon de la police, que nous devons travailler à l’émancipation du genre humain. Il n’y a pas pour nous de ciel plus propice, de terre plus fertile. Ma résistance à vos sollicitations prend toute la tournure d’un paradoxe : tant mieux! c’est qu’elle commence à être vraie. »
Et, revenant sur cette idée qu’il partira s’il y est contraint, s’il est expulsé, mais pas autrement, il ajoute :
« Mais céder quand rien ne m’y force, donner à mou tour le signal de la débâcle, fuir de Paris quand les destinées du monde s’y jouent, abandonner le poste quand l’heure de la crise approche, vous ne me ferez entrer dans la tête une pareille résolution. »
Il se trompe complètement dans ses prévisions sur les faits, sur les conséquences que, comme Lamennais et tous les passionnés, il voit plus ardentes et plus rapides ; mais sur le fond même il voit plus vrai :
« Mon cher Cosaque, vous ne connaissez rien à nos Velches. Depuis dix ou douze ans, on est parvenu à les émouvoir — la postérité le croira-t-elle? — en faveur de l’autorité, de la religion, du capital et de tout ce qui s’ensuit. Bien mieux, cela s’est fait au nom de je ne sais quel philosophisme qui a produit la même illusion de 1848 à 1852 que celle qu’avait produite de 1815 à 1825 le romantisme de Chateaubriand, Lamennais et de Maistre. Cela s’en ira, comme cela est venu : je vous le jure par mes entrailles de Gaulois1. »
Proudhon. — Quand il travaille, il travaille tout d’une pièce, d’arrache-pied. 11 oublie les rendezvous :
« Mon cher Edmond,
« J’ai bien regretté de n’avoir pu vous voir avant-hier, d’autant plus que je me reprochais d’avoir manqué, con- (rairement à ma promesse, à votre rendez-vous de jeudi. C’a été de ma part un pur oubli : une fois absorbé dans mon travail, je laisse couler les jours et les heures sans m’en apercevoir, et ne suis rappelé à la vie que par les repas et le tour du soleil.
< Paris, 2 novembre 1858. »
Proudhon à Charles-Edmond malade (lettre du 10 janvier 1854) :
« Appelez à vous les pensers de science et d’art, la 1. Ailleurs il dit de lui-mtme : en ma Qualité de rocher juras¬
sien.
philosophie et la politique, et bercez-vous mollement dans la révolution. Je sais ce que c’est que souffrir, et c’est toujours avec les méditations les plus profondes que je trompe mon mal. il se peut que ce travail du cerveau paralyse l’action médicale : aussi vous avouerai-je que la médecine ne m’a jamais procuré de soulagement. Mais enfin j’ai pu supporter le mal, et j’ai guéri. »
« Devinez ce que j’ai lu ces jours passés? — Paul de Kock. J’ai voulu connaître ce romancier. Cette lecture m’a fait faire quelques réflexions importantes, que je joindrai à mes observations générales sur la littérature contemporaine. Je suis convaincu que, pour bien connaître une société, il faut en connaître les romans. Il me semble que je pourrais définir Victor Hugo, quant aux détails et aux descriptions, un Paul de Kock sublimé; quant au plan général des récits, je vais vous scandaliser, il y a dans Paul de Kock une entente supérieure des machines, et parfois des situations comiques et tragiques que n’a jamais Victor Hugo. » (Lettre de Proudhon à M. Rolland, ancien représentant du peuple, datée deBruxelles, 29 juillet 1862. )
« Paris, Passy, Grande-Rue, 10, 6 février 1863.
« Monsieur1,
« Je vous suis infiniment reconnaissant de votre obligeante communication. Au temps où je fréquentais comme vous le Collège de France, j’ai eu l’occasion de connaître M. *** par une traduction très-mauvaise du premier livre du Penlateuque ; plus tard, j’ai lu sa Kabbale , traduite du Thalmoud, ouvrage intéressant pour l’histoire de la phi-