‹ P.-J. Proudhon et la PropriétéChapitre 38 sur 43 · LISE · texte numérisé non relu

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que partiellement telle ou telle sorte de propriété, Proudhon a montré dans le principe même de la propriété, en général, la cause de la misère (1). » Celui qui allait bientôt écrire l’âpre pamphlet qu'est la Misère de la Philosophie, rendait encore justice à cetle époque au maître français auquel il devrait plus d’une inspiration (2). Mais c’est seulement la critique de celui-ci qu'il retient. Frappé, comme il l'était, par l'exemple de l'Angleterre, où se généralisait si rapidement la grande propriété, et disposé à considérer partout, en agriculture aussi bien que dans l’insdutrie, la concentration des entreprises comme une Conséquence nécessaire — et au demeurant bienfaisante — des progrès de la technique, il ne pouvait s'arrêter un seul instant au côté positif d’une doctrine qui, sous le nom de possession ou de propriété, tendait directement à éterniser les petites exploitations: Ce ne pouvait être pour lui qu’utopie funeste de « petit bourgeois ». | Et c’est encore le côté négatif seulement des idées de Proudhon sur la propriété que retiendra Bakounine, qui fut son plus illustre disciple, comme Marx qui fut son plus illustre adversaire. S'il est vrai, ainsi qne le déclare Ed. Droz, que les ouvrages de Bakounine ne

(1) Karl Marx, Die heilige Familie, oder Kritik der Kritischen Kritik, p. 39.

(2) V. sur ce point Adler, Die Grundlage der Karl Marxschen

Kritik der bestehenden Volkswirtschaft, Tubingen 1887, pages 190 et suiv.

contiennent d'idées sociales que les idées de Proudhon (1) et que Proudhon encore ait inspiré une bonne part de ses idées philosophiques, que son athéisme, en particulier, ne soit qu'une adaptation sentimentale de « lantithéisme » proudhonien, il n’en est pas moins vrai que Son communisme nihiliste ne pouvait s’accommoder des arguments de Proudhon en faveur de la propriéte (2). II l’écrira à James Guillaume, à propos de ces . proudhonniens modérés de la fin de l'empire, Tolain,Chemalé etc., qui n'étaient pas loin de préconiser l’alliance du socialisme avec « l'opposition libérale » : « Ils sont des socialistes, dis-tu. Mais il y a socialisme et socialisme. Ils sont proudhoniens de la seconde, de la mauvaise manière de Proudhon. Is ont le .... tort de vouloir la propriété individuelle (3). » Bakounine repousse la propriété individuelle. Mais il ne voulait pas davantage de la possession individuelle des premiers Mémoires. Dans sa partie positive, la première manière de Proudhon ne pouvait pas plus lui plaire que la seconde.

(4) Ed, Droz, P.-J. Proudhon, Paris 1909, page 48, V. aussi Diehl, op. cit , p. 322, II, « la doctrine de Bakounine n’est à un certain point de vue que la doctrine de Proudhon mise à la russe », cité par Ed. Droz, tbidem. |

(2) V. sur Bakounine : Emile de Laveleye, Le Socialismie contem- ” gorain, chapitre x : L'alliance uuiverselle de la démocralie et l'apôtre du nihilisme et un intéressant article d'Hubert Lagardelle dans la Revue politique et parlementaire du 10 août 1909.

(3) James Guillaume, L'Internationale, Paris 1905, t. I, p. 154. Sur cette tentalive de quelques proudhonniens pour faire. alliance avec la gauche libérale, v. aussi Albert Thomas : Histoire socialiste, le Second Empire, p. 330.

Seulement, dans cette première manière, la négation tenait tant de place qu’il était aisé de ne voir qu'elle. Ainsi, les deux rivaux de l’Internationale, l’apôtre du fédéralisme libertaire aussi bien que le théoricien du collectivisme autoritaire sont d'accord au moins en ceci qu’ils repoussent également les idées positives de Proudhon sur la propriété. Il n’est pas surprenant que ces idées n’aient pas eu, dans les milieux socialistes et révolutionnaires, l’action qu’elles méritaient.

Mais il nous faut insister sur ces congrès de l'Internationale où s’engagea le conflit entrelecollectivisme et le mutuellisme proudhonnien, et où celui-ci fut vaincu. Ils présentent ici pour nous cet intérêt particulier que la question de la £erre,de la propriété rurale, fut l'occasion et le centre du débat.

Dès le deuxième congrès (Lausanne, septembre 1867) Caesar de Paepe, dans un rapport encore tout imprégné d'idées proudhoniennes, mais où se manifestait aussi l’influeuce de Colins, réclamait l’entrée du so/ dans la propriété collective (1). L'opposition des parisiens, des « Gravilliers », fit échouer la proposition. Mais la discussion avait été vive; les Allemands et les Anglais,

(1) V. Puech : Le Proudhonisme dans l'Association Internationale des Travailleurs, Paris 1907, p. 216 et suiv.

ces derniers surtout, étaient pour la propriété collective du sol ; les Belges également ; leur opinionallait prévaloir au troisième Congrès (Bruxelles, septembre 1868). « L'acte principal du congrès de Bruxelles, dit James Guillaume, fut son vote dans la question de la propriété foncière. Cette question avait fait l’année précédente, au Congrès de Lausanne l’objet d’un échange de vue et de Paepe s'était trouvé à peu près seul à défendre l’opinion « Collectiviste ». Cette fois le sujet fut sérieusement étudié ; une commission de neuf membres présenta au Congrès un projet de résolution disant en substance : Les mines, houillères, carrières, etc., ainsi que les chemins de fer doivent appartenir à la collectivité sociale ; il doiten être de même du so/ arable, des canaux, routes, lignes télégraphiques, el autres voies de communication, etdes forêts. Sur une cinquantaine de délégués, trente se prononcèrent en faveur de la proposition, savoir : huit Anglais, quatre Français, quatre Allemands, un Italien et treize Belges ; cinq votèrent contre : un Français et quatre Belges; les autres, une quinzaine, s’abstinrent. Ils fut convenu que la question serait de nouveau mise à l'étude, pour être placée à l’ordre du jour d’un autre Congrès(1), » Ellereparut,eneffet,l’annéesuivante, à Bâle

(1) James Guillaume, l’nternationale, documents et souvenirs 1864-1878, t I, Paris 1905, p. 66. Guillaume ajoute que l’abstention des délégués suisses était due à ce que leur mandat ne contenait pas d'instruction sur la question ; mais que la plupart d’entre eux étaient revenus convertis à l’idée collectiviste. Jbidem, note 1.

(Quatrième Congrès, septembre 1869). « Les Proudhoniens, déjà battus à Bruxelles y furent pour ainsi dire écrasés, et le gros de la lutte, cette fois, fut entre les marxistes et d’autres fractions de collectivistes qui, tout en aboutissant comme Marx à la propriété collective n’y arrivaient point par les mêmes voies » (1). Finalement on vota, avec d'énormes majorités, les deux résolutions suivantes :

« 4° Le Congrès déclare que la société a le droit d’abolirlapropriété individuelle du solet de faireentrerle sol à la communauté ».

« 2° Il déclare encore qu'il y a aujourd'hui nécessité de faire entrer le sol à la propriété collective, »

Pour de longues années la doctrine agraire du parti socialiste semblait fixée : le sol arable, comme tous les autres instruments de production, « devait entrer à la propriété collective ».

Avant d'expliquer quelles difficultés cette doctrine allait soulever, et comment on s’est progressivement acheminé à son abandon, qui paraît aujourd’hui, malgré les hésitations du récent Congrès de Saint-Étienne, un

V. aussi, sur l'importance du Congrès de Bruxelles dans l’histoire des idées socialistes. Albert Thomas, Histoire Socialiste, le Second Empire, p. 334 et suiv. et sur les causes qui amenèrent à ce congrès le triomphe des tendances « communistes » Tchernof. Le parti républicain au Coup d'Etat et sous le Second Empire, Paris 1906, p. 176 et suiv.

(1) Albert Richard, les débuts du parti socialiste français, Revue politique et parlementaire, janvier 1897, p. 87.

fait accompli, il nous faut analyser avec quelque détail, pour les rapprocher de la pensée de Proudhon, ces dis- . cussions du Congrès de Bâle dont on ne saurait exagérer l'importance historique.

La pensée dernière de Proudhon, celle de la Théorie de la Propriélé parait avoir été exprimée assez exactement par Tolain. Après avoir revendiqué les droits naturels de l'individu, auxquels la collectivité ne peut porter atteinte, 1 proposait une déclaration ainsi conçue: « Le Congrès déclare que pour réaliser l'émancipation des travailleurs, il faut transformer les baux de fermage, etc.,-en un mot tous les contrats de location en contrats de vente ; qu’alors la propriété, étant continuellement en circulation, cesse d’être abusive par ce fait même ; que par conséquent dansl’agriculturecomme dans l'industrie, les travailleurs se grouperont comme et quand ils le jugeront convenable, sous la garantie d’un contrat librement conclu, sauvegardant la liberté des individus et des groupes (1). » Mais d’autres Proudhoniens, moins confiants peut-être dans les effets de l’absolue liberté et de la mobilisation, insistant davantage, en tout cas, sur cette théorie de la rente foncière, dont nous avons dit l'importance dans la pensée de Proudhon, se rapprochaient de cette idée de possession à laquelle le maître s'était longtemps arrêtée, et arrivaient ainsi, comme le remarque James Guillaume (2), à être pratiquement

(1) James Guillaume, op. cit, I, 197, (2) Zbidem.

d'accord avec de Paepe et les Colinsiens sur le mode d'organisation de la production agricole. On sait en effet que Colins, s’il réclame l'appropriation collective du sol, en concède l’exploitation par baux trentenaires soit à des associations, soit à des individus : son but, très voisin de celui de Proudhon, est de détruire le monopole du propriétaire foncier et spécialement, d’empécher l'appropriation individuellede la renté foncière (1). De Paepe son disciple admettait donc « que la société devait accorder l’occupationde la terre soit aux agriculteurs individuels, soit de préférence à des associations agricoles qui paieraient la rente à lacollectivité. » Il n’était pas loin de s'entendre avec des mutuellistes comme Langlois ou Murat qui aflirmaient que « tout en concédant à quelques-uns (individus ou groupes) le droit de cultiver, à l'exclusion de tous autres, une partie de domaine commun, la société ne sauraitleur abandonner aucun droitsur la rente foncière, et que cette rente appartient à la collectivité (2). » Mais en face des Proudhoniens et des Colinsiens, disposés à admettre sinon la propriété individuelle de la terre, au moins la possession individuelle, il y avait Bakounine, partisan d’une exploitation collective dont la commune serait l’organisme ; etil y avait surtout les Allemands, entraînant la majorité de la commission, et chez qui dominaient les

(1) V. Em. de Laveleye, le Socialisme contemporain, troisième édition, p. 286 ct suiv. ; (2) J. Guillaume, op. cit , 1, 197.

idées marxistes (1) sur la concentration nécessaire des entreprises et la supériorité technique de la grande exploitation ; leur avis était que « le sol doit être cultivé et exploité par les communes solidarisées ». Cependant, aucune décision ferme ne fut prise sur ce problème capital du mode d'exploitation à APPART a la terre. La question restait ouverte.

En réalité, dans la pensée de la majorité des congressistes, l’idée d'exploitation collective était incluse dans celle de propriété collective. Cette interprétation devait triompher. Elle avait pour elle l'apparence extérieure des formules, ce mot de « collectivisme » que de Paepe avait lancé au congrès de Bruxelles, et que les marxistes adoptaient ; elle avait pour elle aussi la survivance dans les masses ouvrières de cet esprit « communiste », qui avait trouvé sa plus complète expression dans l’utopie fraternitaire du bon Cabet, qui dominait les discussions de la fameuse Commission du Luxembourg, et qui, en dépit des âpres critiques de Proudhon reprises et commentées par ses disciples, reparaissait triomphant chez les disciples de Colins comme chez ceux de Marx, chez ceux de Bakounine comme chez ceux de Blanqui (2): elle avait pour elle

(4) V. Gaston Richard, Loc. cit., Revue politique et parlementaire de janvier 1897, p. 88. :

(2) Sur le progrès des tendances communistes dans l'Internationale à partir du Congrès de Bruxelles. V. Tchernoff, op. cit,

p. 475 et suiv.

surtout l'influence croissante qu’allait prendre la doctrine de K. Marx dans le socialisme européen. — Mais elle avait contre elle, en dépit des prédictions de K. Marx, la résistance vivace de la petite propriété rurale, l'attachement du paysan à sa terre, la nécessité pour un parti qui allait prétendre de plus en plus à «la conquête des pouvoirs publics », de compter avec la masse de ces petits propriétaires campagnards, sans l'appui ou tout au moins la neutralité desquels le socialisme ne triompherait pas. « Le socialisme se perdra, s'était écrié Langlois — le fidèle ami et l’un des exécuteurs testamentaires de Proudhon — au Congrès de Bâle, le socialisme se perdra en s’aliénant tous les habitants des campagnes, si l’on maintient les décisions prises à Bruxelles en dehors d'eux et sans les consulter. Nous verrons les paysans se lever en masse contre les ouvriers des villes, et rendre illusoire le triomphe de la révolution (1) ».. Nous entendrons bien des fois dans les années qui vont suivre, en Allemagne, en Italie, comme en France, dans la bouche dés « militants » les moins suspects de timidité bourgeoise, l’expression renouvelée de cette crainte (2).

(1) V. Em. de Laveleye, loc. cit., p. 176.

(2) « Cest Schœnlack, par exemple, s’écriant au congrès de Frankfort (1894): « Les souliers à clous des paysans sont aussi des réalités de fer, et si nous ne faisons pas une juste politique agraire, nous les aurons Contre nous quand ils décideront du combat entre le prolétariat et la bourgeoisie, comme ils l’ont déjà fait en 1848, et en 1871 contre la Commune de Paris » (V. Georges

Le Congrès de Bâle marque ainsi le point de départ de cette longue série de difficultés, auxquelles allait se heurter le parti socialiste, chaque fois qu’il voudrait formuler son programme agricole. Nous n’en ferons pas le récit. Il nous suffit, pour marquer la profondeur et l'étendue du malaise, de constater qu'après tant de congrès et de discussions, après les remarquables études de Kautski, Ed. David, Gatti, Vandervelde, malgré le très sérieux effort fait en ces dernières années pour étudier de près et à fond les conditions de la vie paysanne et de la production agricole, malgré les enquêtes entreprises après le Congrès de Limoges (1907) par les fédérations régionales, malgré plusieurs jours de débats au récent congrès de Saint-Etienne, le Parti socialiste unifié de France n’a pas pu se décider encore

Pelissonnier, £tude sur le socialisme agraire en France, Dijon, 1902, p. 77). C’est encore René Cabannes, le militant syndicalite des Landes, déclarant, après avoir analysé les conditions d’existence et la psychologie du petit propriétaire paysan: « Il faut que le prolétariat rural s’imagine bien qu'il ne pourra tenter aucune action efficace contre la bourgeoisie sans le secours de ces éléments » René Cabannes Le parti socialiste et les paysans, Bayonne, 1907, p. 12). Mais aucune parole n’est plus caractérislique que celles du « Vieux » Blanqui s’écriant, dansson journal « Ni Dieu, nimaïtre »,le 19 juin 1884 : « Les mots partage et communauté sonnent le tocsin aux oreilles des paysans. Ils ont contribué pour une bonne part aux malheurs de la révolulion en 1848 et servent de rechef contre elle aujourd’hui. Il faut déclarer nettement que nul ne pourra jamais être forcé de s’adjoindre avec son champ à une association quelconque, et que s’il y entre, ce sera toujours de sa pleine et libre volonté. »

à conclure, et a remis à un nouveau congrès le soin de fixer sa doctrine.

L'étude que nous avons faite des doctrines agraires de Proudhon nous permettrait-elle de jeter sur cet obscur problème quelque clarté ?

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de demander à Proudhon la solution définitive. Ce serait bien mal le comprendre. N'était-ce pas une de ses idées les plus chères qu'il n’y a pas, en matière sociale de solutions définitives, qu’il est chimérique de vouloir arrêter, au nom de quelques pauvres vérités fragmentairement entrevues, le mouvement sans fin de l’évolution humaine, qu'il n’est possible à chaque moment du temps, que de marquer l'étape accomplie et d'éclairer les premiers pas de l’étape prochaine? En matière agraire, comme en toute autre, un des attraits de la lecture de Proudhon, c’est qu’elle n'arrête jamais la recherche mais incessamment la provoque, offre incessamment, non des solutions, mais des suggestions. Du moins, s’il est vrai que la pierre d'achoppement, pour le socialisme contemporain est la question de la propriété paysanne, s’il est vrai d'autre part que la défense de la propriété paysanne fut à toute époque l’une des préoccupations dominantes de Proudhon, s’il est vrai enfin qu’au point de vue théorique comme au point de vue

pratique, pour la critique des idées aussi bien que pour l'étude des institutions, Proudhon a retourné le problème sous toutes ses faces, ne pourrait-il pas nous aider, sinon à le résoudre, du moins à le poser.

Ce serait bien un résultat.

On se demande si la protection de la propriété paysanne est contraire aux postulats essentiels du socialisme. Mais on oublie de dire avec précision ce que sont ces postulats. Or, toute la question est là. Ce n’est pas une réponse suffisante que de répéter passivement quelques vieilles et vagues formules, promues à la dignité de dogmes, sur « la socialisation des moyens de production et d'échange » et la « transformation de la société capitaliste en société collectiviste ou communiste ». Il ne suffit même pas de se réunir en Congrès et de parler avec éloquence. Le socialisme contemporain estun vaste mouvement qui remue depuis près d’un siècle les masses ouvrières et provoqua d’innombrables théories ; il dépasse infiniment les convictions plus ou moins ardentes ou la science plus ou moins étendue de tel ou tel « militant ». C’est par une étude historique — objective et précise — portant à la fois sur les doctrines et sur les faits, sur les idées des théoriciens et sur les institutions dans lesquelles ces idées se sont plus ou moins complètement réalisées, qu'on

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pourrait essayer de déterminer lestendances maitresses de ce grand mouvement et d'esquisser une définition.

Nous n’entreprendrons pas ici cette tâche.

Qu'il nous soit permis du moins, sans aucune prétention, d'indiquer, le plus clairementet le plus simplement possible, en dehors de toute chancelante hypothèse et de toute métaphysique ambitieuse, les quelques principes qui nous semblent inclus dans toute revendication socialiste, et en dehors desquels, à nos yeux, il n’y a pas de socialisme. Ils nous paraissent se ramener aux trois idées suivantes.

1° Une idée de productivité économique, idée commune d’ailleurs aux socialistes et aux économistes classiques, mais qui les conduit souvent à des conclusions opposées. Il s’agit d'organiser la production de manière à obtenir. avec le minimum d'effort le maximum de résultat. C'est inspirés par cette idée que les socialistes ont tant insisté, à toute époque, sur le phénomène des crises commerciales, sur le manque d'équilibre entre la consommation et la production, sur les méfaits de la concurrence, etc. ; c’est cette idée que nous reconnaissons dans les plaintes de Fourier quand il s’indigne, par exemple, de voir jeter à la mer des cargaisons de grains pour faire hausser les prix ; c’est cette idée encore qui forme la véritable base économique du matérialisme historique, la concentration industrielle ne s’expliquant et nese justifiant que par la productivité supérieure des grandes entreprises. Cette idée n’est

pas non plus étrangère à Proudhon, malgré la prédominance chez lui des préoccupations éthiques. Rappélons-nous, entre autres, les considérations qu'il emprunte à Sismondi sur la stérilité des Zati/undia.

2% Uneidée de liberté, d’affranchissement de l’individu. C’est cette idée qui s’est traduite, en matière d’organisation politique, par la critique de l'Etat, de l'idée d'autorité, par la volonté, clairement manifestée, aussi bien chez les Marxistes centralisateurs et autoritaires que chez les Proudhoniens libertaires et fédéralistes, de remplacer « le gouvernement des hommes par l’administration des choses ». C'est cette idée qui, en matière d'organisation économique, inspire les multiples tentatives faites pour remplacer, comme on dit, dans l’organisation du travail, le système autocratique par le système constitutionnel, pour faire participer de plus en plusles travailleurs à la direction des entreprises ; elle a produit la juridiction prudhommale, les conseils du travail, et les délégués ouvriers ; elle est le grand ressort du mouvement coopératif.

3° Il v a enfin une idée d'égalité, ou plus exacte- - ment de proportionnalité, ou, plus simplement de Justice économique. C’est l’idée qui domine la doctrine de Proudhon, et c’est à nos veux l’idée essentielle. Il s’agit de supprimer tous les gains qui n’ont pas pour origine le travail et de proportionner, le plus exactement possible, la rétribution à J'eflort. Le dédain si hautement affiché par le matérialisme histo-

rique pour toute considération de droit, pour toute « idéologie », a pu faire oublier l'importance capitale de ce principe. Il ne serait pas difficile de démontrer qu'il est à la base de la critique marxiste elle-même. Quel sens aurait la fameuse théorie de la plus-value en dehors de ce postulat inexprimé qu’une organisation économique dans laquelle le producteur est frustré d’une partie: de son produit est une organisation injuste? « On ne peut parler, dit Benedetto Croce, du caractère usurpateur du profit que lorsqu'on applique, comme un réactif chimique [à la société capitaliste] la mesure qui est propre à une société basée sur l'égalité humaine, type qui a atteint la solidité d'un préjugé populaire (A). » Ces derniers mots sont de Karl Marx.

Telles étant les trois idées générales, ou plutôt les trois grandes tendances par lesquelles on peut définir l’évolution socialiste, que dirons-nous d’un socialisme qui prétend maintenir et protéger la propriété paysanne Nous allons retrouver les quelques arguments qu’on présente traditionnellement pour ou contre cettethèse. Nous essayerons cette fois de les juger.

A l'idée de la productivité économique se rattachent les discussions qui se sont longtemps élevées entre socialistes et conservateurs, qui séparent aujourd’hui marxites orthodoxes et socialistes révisionnistes (2),

(1) AR Historique et Economie Maræiste, Paris, 1901, DRE

(2) V. Emile Vandervelde, Le socialisme agraire, Paris, 1908, p. 217 et suiv.

sur la vitalité et la fécondité relative de la grande et de la petite culture. On les rattache très étroitement d’ordinaire à l'hypothèse marxiste de la concentration nécessaire des entreprises. De là l'importance qu'on donne aux enquêtes et statistiques relatives au développement plus ou moins grand, en chaque pays, de la petite ou de la grande propriété. Et certes, ces observations historiques sont du plus haut intérêt. Il n’est pas de meilleur moyen, pour juger de la vitalité d’une inslitution que de constater si, en fait, elle vit, si elle est en progres ou en décadence. Il ne faudrait pas oublier cependant que ces observations n’ont qu'un but, qui n'est pas de vérifier telle ou telle hypothèse métaphysique ou d'illustrer telle ou telle philosophie de l'histoire, mais d'aider à reconnaître laquelleest la plus féconde, la plus productive, en conséquence, la plus pleine d’utilité sociale, de la grande ou de la petite exploitation. C’est l'immense mérite de l'ouvrage si remarquable d’Ed David, d’avoir ainsi posé le problème et de l'avoir traité à fond (1). En d’autres termes, il ne s’agit pas de savoir, comme on paraît le croire d'ordinaire, si la propriété se concentre ou ne se concentre pas ; il s’agit de déterminer si la concentration des entreprises est en agriculture comme dans l'industrie une cause de supériorité technique, c’est-à-dire de plus

(1) Edouard David, Socialismus and Landwirstschaft. On trouvera un résumé des arguments de David dans le Socialisme à l’œuvre, Paris, 1907, p. 220 et suiv.

haute productivité. Quand bien même il serait possible, par des mesures législatives, de maintenir artificiellement la petite propriété, un socialiste ne s'y résignera jamais s’il est convaincu qu’il conserve ainsi une forme de production arrièrée et misérable et qu'il perpétue l'indigence. Et inversement, quand bien même la petite propriété serait victime de circonstances défavorables, on pourra travailler à sa défense, s’il est prouvé qu'elle peut, aussi bien ou mieux que la grande, contribuer à l'accroissement de la richesse générale.

A poser le problème en ces termes, on trouvera certainement bien insuffisante l’argumentation que depuis le Congrès de Marseille (1892) où fut élaboré le Programmeagricole du Parti ouvrier français, jusqu'au récent congrès de Saint Etienne, les théoriciens français du socialisme ont l'habitude de présenter en faveur de la petite propriété. J'en emprunte l'un des exposés les plus clairs au discours que prononçait à la Chambre des députés, en 1897, M. Gabriel Deville, alors l'un des membres les plus en vue du parti guesdiste :

« Nous ne nous attaquerons qu'à la grande propriété, déclare M. Deville, car le socialisme n’a pas à intervenir là où les travailleurs possèdent encore les moyens de production qu'ils utilisent, c'est-à-dire là où ces moyens n'ont pas encore atteint un degré de développementqui les fasse échapper à l’action directe de leur possesseur et les transforme en capital. Car cette

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transformation s'opère grâce àde simples changements dans la quantité. Il faut posséder un- certain minimum de moyens de production pour avoir la dignité de capitaliste. La où ce minimum n'est pas atteint, il y a propriété véritablement « individuelle ». L'individu propriétaire a encore sur elle une action personnelle, directe, immédiate. » |

« Ainsi la différence qualitative existant entre là propriété individuelle et la propriété capitaliste, provient d'une différence quantitative. D'une façon générale, là où il y a petite propriété il y a propriété individuelle, là où il y a grande propriété.il y a propriété capitaliste. » ; |

« Nous sommes done amenés théoriquement à distinguer entre les gros etles petits propriétaires. L’expropriation des premiers permettra de donner la possession des moyens de travail qu'ils détiennent à ceux qui les mettent vraiment en valeur. Le respect et la protection accordés aux seconds, qui possèdent ce qu'ils mettent eux-mêmes et directement en valeur, consacreral’union féconde des deux facteurs de la produc= tion, la force de travail et les moyens de travailler (1). »

Cette distinction est en elle-même fort loin d’êtreindifférente. La séparation du travailleur et du capitaliste, de « la force de travail et des moyens de tra-

(1) Journal officiel, Débats parlementaires. Ch. des Députés, 1897, p. 2321.

vailler », comme dit M. Deville, est bien l’un des vices essentiels, aux yeux du socialisme, de l'organisation économique actuelle. Et nous reconnaissons dans cette critique deux des idées directrices que nous analysions tout à l'heure : l’idée de liberté-et l’idée de justice. Parce que le producteur ne possède plus ses instruments de production, il n'est plus libre, il est réduit à l’état de salarié, il obéit aux ordres du patron, du maitre (1) ; et parce qu'il est force, pour travailler, de s'adresser au capitaliste, celui-ci, contrairement à l’égalité, à la justice économique, abuse de son monopole pour prélever sa part léonine sur le produit. Mais à supposer qu à ce double point de vue il n’y ait rien à dire contre ce que M. Deville appelle la « propriété individuelle », encore faudrait-il montrer que cette propriêté individuelle est apte à jouer, dans l’organisation économique moderne, le rôle qui lui est dévolu, qu’elle n’est pas irrémédiablement routinière et inféconde, qu'elle égale en utilité socialela grande propriété. Or, c’est précisément du contraire que les Guesdistes, en fidèles disciples de Marx, sont convaincus. Qu'on s'étonne après cela qu’en défendant la petite propriété, ils souhaitent mentalement sa mort, et ne se consolent,

(1) « Les producteurs ne sauraient être libres qu’autant qu'ils seront en possession des moyens de production » déclarait le P.O.F. au Congrès de Nantes. Et Jules Guesde insistait dans le Socialiste du 27 sept. 1894, sur la lumière éclatante que cette remarque projetait sur le problème agraire.

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en définitive, des obstacles qu’elle met, suivant eux, à l'accroissement de la richesse collective que par la conviction où ils sont que cette mort est irrémédiable et prochaine. .

Mais du moins une telle défense de la « propriété individuelle » est-elle satisfaisante au point de vue de la liberté et dela justice. $

Quant à la liberté on dira que la liberté du paysan est souvent plus apparente que réelle, et que les créanciers hypothécaires sont souvent plus maîtres que lui de son bien. On dira encore que c'est une liberté précaire, celle qui résulte de l'isolement, qu’elle laisse son bénéficiaire incapable de profiter des progrès de la science agricole et de se défendre contre les calamités naturelles et les crises économiques ; on remarquera, suivant des idées que Proudhon a défendues, que si liberté veut dire pouvoir, la vraie liberté ne se réalise pour le paysan que par l'association. Il reste que le paysan propriétaire a la direction de son entreprise, qu'il dispose de son instrument de production avec une indépendance que sous aucun régime économique on ne peut supposer plus grande. Sur ce point du moins, la critique tombe. — Reste l’idée de justice économique. Elle se définit disions-nous, par la proportionnalité du salaire et du travail, ou, pour parler comme Anton Menger, et sous réserves des restrictionsque nous avons faites nous-mêmes (1), par le droit

(4) V. plus haut pages 64 et suiv.

au produit intégral du travail. Mais c'est ici que l’argumentation du P. 0.F., reprise par la plupart des socialistes français, est radicalement insoutenable. La quantité et la valeur de la récolte ne dépendent que pour une part du travail de l'agriculteur. Pour le reste, elles dépendent de la ferre, de sa qualité et de sa situation. Est-il équitable de ratifier, une fois pour toutes, les inégalités parfois énormes qui résultent de ce deuxième élément, sous prétexte que le cultivateur ést en possession de son instrument de travail ? Ne faut-il pas chercher un moyen de rétablir l'équilibre entre les diverses exploitations ? Ne faut-il pas enfin, au cas où le fait de détenir la terre procurerait aux propriétaires fonciers en général un privilège sur l’ensemble des autres producteurs, leur imposer, au profit de la collectivité, une contribution proportionnelle à ce privilège ? C'est toute la question de la rente foncière que nous indiquons ici. Nous savons combien Proudhon y a insisté. Nous savons aussi qu'au Congrès de Bâle, c’est cette question qui fit pencher la balance en faveur du « collectivisme ». Qu'on relise le récit fait par Hins de sa conversion à cette doctrine. « En étudiant de plus près la question de la propriété du sol, ilavait dû reconnaître qu'iln’était pas possible, au nom de la justice, d'admettre qu'avec le même travail deux cultivateurs obtinssent une somme inégale de produits. La supériorité naturelle d’un sol sur un autre crée la rente foncière ; et il fut forcé de se dire que cette rente devait

appartenir non au cultivateur, mais à la collectivité. Seulement, après avoir admis que lasociété devait prélever la rente du sol, il reconnut que sans s’en apercevoir il était arrivé par là à la négation de la propriété individuelle, puisque c’est la jouissance de la rente qui constitue la propriété (1).» Tout est proudhonien dans cette argumentation; c’est avec les raisons de Proudhon que l’on se séparait de lui.

Nous pouvons maintenant répondre à la question que nous nous posions tout à l'heure : la défense de la propriété paysanne est-elle conciliable avec les principes essentiels du socialisme? Elle l’est, si l’on démontre que la propriété, paysanne peut être, dans certaines conditions à réaliser, aussi productive que la grande propriété, si l’on démontre de plus — la question de la liberté étant hors de cause — que la défense de la propriété paysanne peut se concilier avec le souet de maintenir l'égalité entre les producteurs, avec la justice. Or, ni l’une ni l’autre de ces préoccupations n’est étrangère à Proudhon. On peut dire seulement qu'il n’a pas insisté sur la première autant peut-être qu'il eut fallu. C’est un des grands mérites des Marxistes de l'avoir placée, au contraire, au premier plan. Mais leur

(1) James Guillaume : l'Anternationale, T, 198.

grande erreur est d’avoir à peu près completement oublié l’autre. |

La doctrine de Proudhon sur la propriété est donc bien une doctrine socialiste. Elle l’est dans sa dernière expression comme dans la première. Nous avons dit, pour notre part, les raisons, à la fois théoriques et pratiques, qui nous font préférer l’idée de possession à celle de propriété. Mais lors même qu'il défend la propriété absolue, ce souci ne l’abandonne pas — il est sa préoccupation permanente — de réaliser la proportionnalité du travail et du salaire, de détruire les inégalités qui ont leur source dans le monopole, d'arriver — par la liberté — mais d'arriver quand même à l'entière justice. Le socialisme est cela surtout, ou n’est rien.

Dira-t-on qu'une telle conception du socialisme laisse entièrement de côté cette « socialisation des moyens de production et d'échange » par laquelle il est assez d'usage de le définir? Mais d’abord, cela n’est pas exact. Nous avons dit, en exposant les idées de Proudhon sur la propriété, quelle place il fait lui-même à la socialisation de l'échange, et nous avons tâché de déterminer avec lui quelle part il convient de faire, même en matière agraire, à la socialisation de la production. La vérité est que, dans un très grand nombre de cas, la « socialisation des moyens de production », est le meilleur moyen d'accroître la productivité du travail, et qu’elle est le plus souvent aussi le seul

moyen d'assurer au producteur aussi bien sa légitime influence sur la direction de l’entreprise que sa juste part dans la répartition des produits. Dans tous ces cas là, en vertu des principes que nous avons définis, il convient de poursuivre cette socialisation. Mais c’est là une question d'espèces. La formule usuelle, comme toutes les formules, si on la prend dans un sens absolu, est absurde. Surtout, cette formule, par laquelle on prétend définir le socialisme ne désigne qu’un des moyens — le moyen par excellence si l’on veut — par lequel on peut tâcher de le réaliser. Or, il était naturel que les masses ouvrières, engagées dans l’âpre combat qu’elles mènent pour leur affranchissement et peu faites à l’analyse abstraite des idées, aperçoivent plus aisément le but immédiat que le but final, et symbolisent en lui l’ensemble confus de leurs espoirs. C’est ainsi que plus récemment, elles ont pu voir dans la « grève générale » l'unique et suprême fin sur laquelle ïl fallait concentrer leur effort. Mais la grève générale, si elle n’est pas simplement, comme le dit Georges Sorel, un mythe, n’est assurément, et plus manifestement encore que la « socialisation de la production et de l'échange » qu'un moyen. Nous reconnaissons là l’une des lois les plus connues de la psychologie des sentiments (des sentiments collectifs aussi loin que des sentiments individuels) cette loi de transfert, qui consiste à fixer directement sur un objet, le sentiment qui s’attachait d’abord à un autre objet auquel le premier est constamment

uni, plus spécialement à porter sur le moyen, l'amour ou la haine qu'inspirait d’abord la fin. Comme l’avare aime l'or sans songer à son utilité, le prolétariat s’est épris de grève générale ou de socialisation sans plus songer à l'idéal que cette socialisation ou cette grève doivent réaliser. Et pourtant, c’est l'idéal seul qui importe, et il est de peu de conséquence que les moyens changent, si l'idéal subsiste.

On aurait évité sans doute, dans la question du socialisme agraire, bien des difficultés et bien des contradictions, si l’on n'avait pas perdu de vue cette simple vérité. Nulle lecture, plus que celle de Proudhon, n'est propre à nous la remettre en mémoire.

Vu : par le président de thèse, CH. GIDE.

Vu : le Doyen, LYON-CAEN.

Vu:et permis d'imprimer, Le Vice-Recteur De l’Académie de Paris, FELIARD,

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