‹ P.-J. Proudhon et la PropriétéChapitre 6 sur 43 · LIST · texte numérisé non relu

LIST

plus énergiques de la production et forme la transition entre les vols défendus et les vols autorisés. Aussi donne-t-elle lieu, par sa nature équivoque, à une foule de contradictions dans les lois et dans la morale, contradictions fort habilement exploitées des gens de palais, de finance et de commerce. Ainsi l’usurier qui prête à 10 0/0 sur hypothèque encourt une amende énorme, s’il est surpris, le banquier qui perçoit le même intérêt, non, il est vrai à titre de prêt, mais à titre de commission, est protégé par privilège royal... On vole par constitution de rente, fermage, loyer et amodiation… Il y a vol dans le travail et l’industrie toutes les fois que l'entrepreneur retient à l'ouvrier quelque chose sur le salaire, où perçoit une bonification en sus de ce qui lui revient (1) »…

Il ne nous est pas possible d'analyser ici en détail tous les termes de cette série. L'ensemble des théories économiques de Proudhon y passerait: Mais quel en est, pour prendre l'expression de Proudhon, le point de vue ? C’est qu’il y a vo/ toutes les fois qu'un gain n'est pas la récompense d’un é#ravail correspondant. Nous dirons plus loin quelles difficultés, très bien aper- - çues par Proudhon, soulève la formule chère à Anton Menger du droit au produit intégral du travail (2) ; mais il reste que les attaques de Proudhon contre la

(4) Contr. Ec., v, 243 à 246.

(2) V. plus loin pages 64 et suiv.

propriété ne tendent qu’à la suppression de tous les revenus Sans travail. C’est parce que la propriété est le grand moyen de jouir, sans travailler, des fruits du travail d’autrui,qu’elle est vol ; c’est là ce qui constitue ce droit d'aubaine (1), tellement inhérent, « tellement intime à la propriété que là où il-n'existe pas la propriété est nulle (2) », c'est de là que dérivent, à cela que se ramènent tous ces abus dont la disparition équivaut, à ses yeux, en 1840, à la disparition de la propriété elle-même. |

Ainsi, tandis que, dans ses dernières années, Proudhon interprète de tellesorte sa fameuse propositionqu'il s’en sert pour justifier la propriété absolue, au moins en son principe, le véritable sens de cette proposition dans les premiers mémoires impliquait la condamnation de l’absolutisme de la propriété ; mais c'était pour aboutir à la défense de cette propriété relative, limitée et subordonnée à laquelle il donne le nom de possession. Pas plus ici que là il ne conclut au communisme ou ne préconise la dépossession générale. On l'aurait moins fréquemment accusé de contradiction si l'on avait toujours pris garde de n'être pas dupe des mots.

Nous dirons peu de chose ici des nombreux auteurs

qui ont écrit, avant nous, sur les idées de Proudhon

(4) Premier Mémoire, 1. 122 et suiv.

(2) 1bidem, 123.

OR

relatives à la propriété; nous en citerons, utiliserons ou rectifierons un certain nombre chemin faisant ; beaucoup en face d'œuvres qui furent surtout des œuvres de polémique, répondirent par d’autres polémiques, et se soucièrent moins d'expliquer notre auteur que de le réfuter ; beaucoup aussi, écrivant du vivant de Proudhon comme Sudre que nous citions tout à l'heure,ou comme Ludwig Stein (1), n’ont pu présenter de ses idées qu'un exposé fragmentaire, auquel manquait le nécessaire complément des œuvres postérieures, beaucoup enfin etdes meilleurs comme Arthur Mülberger (2), Edouard Droz (3) et Hubert Bourgin (4), dans des études rapides de l’œuvre totale de Proudhon n’ont pu donner sur ce sujet spécial de la propriété, que des indications utiles mais brèves. Nous ne voyons à signaler, comme exposés d'ensemble des idées de Proudhon sur la propriété que celui de Karl Diehl(5) qui a consacré à ce sujet la plus grande partie de son premier volume, et celui d'Arthur Desjardins(6), dansson deuxième volume. Mais

(1) Ludwig von Stein, Geschichte der sociale Bewcegung in Frankreich; Leipzig, 1850.

(2) Arthur Mülberger, P.-J. Proudhon, Leben and Werke, Stuttzart, Frommann, 1899.

(3) Edouard Droz, P.-J. Proudhon. Librairie de « Pages libres », Paris, 1909.

(4) Hubert Bourgin, Proudhon, Paris, Société nouvelle de librairie et d'édition, 1901.

@) Karl Diehl, P.-J. Proudhon, Seine Lehre and Sein Leben, Téna, Gust. Fischer, 1er vol. 1888, 2e vol. 1890, 3e vol. 1896. (6) Arthur Desjardins. P.-J. Proudhon, Sa vie, ses œuvres, sa . doctrine, Paris, librairie académique, Perrin et Cie, 1896, 2 vol.

PRO] Pres

ni l’une ni l’autre de ces deux études ne sont de nature à nous satisfaire. S'agit-il de Karl Diehl, outre que, suivant la méthode qu’il a adoptée dans son ouvrage, il réduit au minimum l’exposé des idées de Proudhon et en prend texte pour un long exposé de ses propres idées, qu'il s’en tient à peu près exclusivement à l’examen du Premier Mémoire et ne nous donne sur les œuvres ultérieures que des indications extrêmement incomplètes et vagues, il a si peu tenté d'approfondir la critique de Proudhon qu'il paraît la considérer quelque part (1) comme une condamnation absolue de toute espèce de propriété ; et, quand il passe à l'exposé des idées positives, il croit les avoir suffisamment expliquées et condamnées en y voyant une simple apologie du mir russe. Comment Diehl n’a-t-il pas compris, notamment, que Proudhon est partisan à toute époque de la possession héréditaire du sol, et qu’ainsi la plupart des critiques adressées justement aux communautés de village ne portent pas contre sa propre conception ? Quant au livre d'Arthur Desjardins,

(4) V. son livre, p. 33 à 52, en particulier p. 47 et 48 et l’interprétation erronée que donne Diehl du mot de Proudhon dans sa réponse à Blanqui : « M. Blanqui reconnaît qu’il y a dans la propriété une foule d’abus et d’odieux abus; de mon côté j'appelle exclusivement propriété la somme de ces abus » ; I, 10, cela ne signifie pas, comme l'écrit Diehl que la propriété « ne soit qu’une source d'abus » et ne se justifie à aucun degré ; Proudhon sera le premier à défendre la propriété moins ses abus, c’est-à-dire la possession. Dans la dernière période de sa vie, il se déclarera d’ailleurs pour la propriété avec ses abus.

Page 1