‹ P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 132 sur 169 · Ch. Vin, |ii · texte numérisé non relu

Ch. Vin, |ii

sentement universel en affirmant un Dieu ? Proudhon admet que « rjavpothôse de Dieu, loin de s'affaiblir se « fortifie par la divergence môme et l'opposition des « cultes ». Il faut aller plus loin, crovons-nous : la foi i-elig-ieuse est dans l'homme un caractère essentiel un attribut de rè-ne, comme la vie dans la plante, le mouvement volontaire et la sensibilité dans l'animal Des naturalistes, comme Quatrefaoes, ont pu définir l'homme un être or-anisé « vivant, sentant, se mouvant sponta- « nement, douéde moralité et de relig-iosité ». La raison ne peut pas plus se détacher du divin que se détacher d elle-même. Il faut donc, pour contester la portée de celte croyance unanime, récuser la raison même de 1 nomme.

Le théisme cherche une autre preuve dans lordre du monde. Il observe, dit Proudhon, que la nature affirme spontanément, par la voix de l'homme, sa propre distinction en esprit et en matière. Si donc l'ordre est un indice infaillible de la présence de l'esprit, on ne peut méconnaître dans l'univers la présence d'un Dieu Alalheureusement, remarque le publiciste, ce si n'est point démontré, et ne saurait l'être. Car, d'une part l'esprit pur, conçu par opposition à la matière, est une entité contradictoire, dont rien ne peut attester la roalité- d'un autre côté, certains êtres ordonnés en eux-mêmes, tels que les cristaux, les plantes, le svstème planétaire, nous paraissant tout à fait dépourvus de conscience, il n'v a pas plus de raison de supposer un esprit au centre du monde que de le placer dans un bdton de soufre. l'Iais il faut d'abord, répondons-nous, éliminer du débat la question métaphysique, car il ne s'ai^it pas précisément de savoir si l'esprit pur n'est qu'une entité contradictoire. La raison humaine, mise en présence de

l'univers, volt l'ordre dans ses résultats et croit à la permanence de certaines lois, même quand elle en ig-nore la formule; elle écarte aussitôt l'idée d'un hasard qui produirait la symétrie, parce que l'idée même de l'ordre et de la loi exclut celle du hasard et, percevant que le principe de l'ordre universel n'est pas dans les êtres ordonnés, elle reconnaît hors d'eux un ordonnateur. Pendant que les hommes les moins exercés au raisonnement le découvrent d'un seul regard, Newton dit à son tour : {( Cette ordonnance admirablement belle ne peut venir « que du plan et de la souveraineté d'un être intellig-ent

ft et puissant. »

Nous touchons à la preuve métaphysique, pour laquelle Proudhon a d'ineffables dédains. Quelque chose existe, donc il existe quelque chose, quelque chose est mù, donc quelque chose est moteur, etc. «Voilà, « s'écrie-t-il, ce que l'élite de la jeunesse française est « condamnée à bêler à la suite de ses professeurs, pence dant un an, sous peine de manquer ses diplômes. « Certes, si quelque chose a droit de surprendre, c'est « qu'avec une pareille philosophie l'Europe ne soit pas « encore athée. La persistance de l'idée théiste à côté du ft baragouin des écoles est le plus grand des miracles ; « elle forme le préjugé le plus fort que l'on puisse allé- {( guer en faveur de la divinité. » La réponse est bien simple. J'existe. Ai-je donc en moi, quoique roi du monde, ma raison d'être et mon principe? Non, puisque je n'ai pas toujours existé, puisque je ne peux pas prolonger ma vie d'une minute. Les molécules inertes dont le'^monde est formé sont tout aussi contingentes, soit dans leurs particules élémentaires, soit dans leurs combinaisons que ma propre personne. Donc j'ai besoin, donc le monde a besoin d'un être nécessaire, et je me

passe, quoi qu'ait dit Proudlion, pour trouver une déduction si simple, de tous les personnaa;-es officiels, y compris le ministre de l'instruction publique.

Voici, quelle est, sur ce premier point, la conclusion du réformateur. Dieu, à la fin, se trouvera-t-il être quelque chose? Il l'ig-nore. Il ignore même ce que l'humanité appelle Dieu. Il ne peut dire si c'est l'homme, l'univers ou quelque réalité invisible, ou bien si ce mot n'exprime qu'un être de raison.

Toutefois il combat avec une e^rande énerg-ie la thèse des humanistes, d'après lesquels Dieu n'est autre que l'humanité même, le moi collectif auquel s'asservit comme à un maître invisible le moi individuel. Ces g-ens-là disent : Dieu n'a pas d'attributs qui lui soient propres ; ses attributs sont ceux de l'homme ; donc l'homme et Dieu, c'est une seule et môme chose. Au contraire, les attributs de l'homme, étant infinis en Dieu, sont par là-même, répond Proudhon, propres et spécifiques : c'est le caractère de l'infini de devenir spécialité, essence, par cela que le fini existe. (Ju'on nie donc la réalité de Dieu comme on nie la réalité d'une idée contradictoire; cela peut jusqu'à un certain point se justifier, « et dans tous les cas ne peut nuire ». Mais qu'on ne fasse pas de Dieu l'homme ni de l'homme Dieu. Il ajoute : « Avec une pareille doctrine, il suffira, chose « d'ailleurs inévitable, que l'homme reconnaisse qu'il « n'est ni Dieu ni bon ni saint ni sag-e pour qu'il se « rejette aussitôt dans les bras de la relig-ion : si bien « qu'en dernière analyse toutce quele monde aurag-agné « à la néeration de Dieu sera la résurrection de Dieu. » Perspective on ne peut plus dcsag-réable au réformateur.

C'est « au point de vue de l'existence démontrée du « mal qu'il veut, à l'aide d'une nouvelle dialectique, son-

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« der l'Etre suprême * » ; c'est sur ce terrain qu'il entend combattre et terrasser le « mythe de la Providence ». Proudhon va nous donner la clef de son « anti-théisme 9. Ce qu'il reproche à Dieu -, ce n'est pas précisément d'avoir permis au mal de s'introduire dans le monde; il se laisse désarmer, en ce point, par le spectacle « de l'imperfection essentielle à la créature ». Sa thèse est beaucoup plus subtile. Il reproche à Dieu de n'avoir pas su révéler à l'homme, dès le commencement du monde, la théorie proudhonienne des contradictions. Dieu savait de toute l'éternité (puisque Proudhon l'a découvert au bout de six mille ans) que l'ordre dans la société, c'est-à-dire la liberté, la richesse, la science se réalise par la conciliation d'idées contraires qui, prises chacune en particulier pour absolues, devaient nous précipiter dans un abîme de misère : pourquoi ne nous a-t-il point avertis? pourquoi n'a-t-il pas, dès l'orig-ine, redressé notre jug-ement? n'cst-il pas vrai qu'ici la g-râce a manqué à l'homme? Dieu, que la foi représente comme un père tendre et un maître prudent, nous livre à la fatalité de nos conceptions incomplètes; il creuse le fossé sous nos pieds ; il nous fait aller en aveug-les ; et puis, à chaque chute, il nous punit en scélérats. Quoi ! Dieu, par ses porteurs de nouvelles et par la loi qu'il a mise en nos cœurs, nous ordonne d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, de faire à autrui comme nous voulons qu'il nous soit fait, de rendre à chacun ce qui lui est dû, de ne pas frauder sur le salaire de l'ouvrier, de ne point

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