I. Jules Simon, le Devoir, quatrième partie, cliap. IV
âoO l'UOUDIlûN
l'homme. Autant l'infini, c'est-à-dire l'intuition spontanée et universelle dans la science répug-ne à l'humanité, autant la providence répugne à l'hypothèse d'un être divin. Dieu, pour qui toutes les idées sont ég-ales et simultanées; Dieu, dont la raison ne sépare pas la synthèse de l'antinomie ; Dieu, à qui l'éternité rend toutes choses présentes et contemporaines, na pu, en nous créant, nous révéler le mystère de nos contradictions ; et cela précisément parce qu'il ne voit pas la contradiction, parce que son intelligence ne tombe pas sous la catégorie du temps et la loi du progrès. La providence en Dieu est une contradiction dans une autre contradiction.
C'est un plaisant sophisme que de limiter ainsi la vision intellectuelle et par suite la puissance de Dieu en conséquence de sa raison intuitive et de sa science infinie. Proudhon prévoit l'objection et croit la résoudre en remarquant que, si Dieu a la perception de l'ordre, le sentiment du bien, il voit cet ordre, ce bien, comme éternel et absolu, mais non dans ce qu'il a de successif, d'imparfait, et n'en saisit pas les défauts. Tandis que nous voyons à la fois l'ordre et le désordre, le fini et l'infini, que nous voyons en nous et hors de nous, Dieu ne saisirait pas « ce qui arrive », parce que « ce qui (( arrive » est au-dessous de lui, au-dessous de son horizon ! Paradoxe absurde. Pourquoi donc Dieu ne verraitil pas en lui et hors de lui ? pourquoi ne verrait-il pas au-dessous de lui? De ce que tout en Dieu est infini, donc infiniment disproportionné à l'homme, on conclut lég-itimement qu'il y a en Dieu une infinité incompréliensible à un être fini ^ ; mais conclure que l'essence
1. Comp. Saisset, Essai da philosophie reUyieiise, t. II, pp. i4 et s.
de l'homme est inaccessible à Dieu, c'est le comble de la déraison.
Proudhon fait donc ressortir l'antag-onisme de Dieu et de l'homme. A l'un, la spontanéité, « l'immédiateté, » l'infaillibilité, l'éternité; à l'autre, l'imprévoyance, la déduction, la mobilité, le temps. L'un est l'antipode de l'autre. Dieu et Ihomme se tiennent en échec perpétuel et se fuient sans cesse l'un l'autre ; tandis que celui-ci marche sans se reposer jamais dans la réflexion et la théorie, celui-là, « par son incapacité providentielle, « semble reculer dans la spontanéité de sa nature » . C'est pourquoi non seulement la providence n'existe pas, mais elle est impossible, et le seul remède au fanatisme est de prouver à l'humanité queDieu, au cas qu'il y ait un Dieu, est son ennemi.
Une reste plus qu'à tirer de ces propositions unedéduction log-ique et pratique. La voici. La première tâche de l'homme intellig-ent et libre est de chasser incessamment l'idée de Dieu de son esprit et de sa conscience. Par l'opposition radicale des deux natures, l'homme n'a rien à espérer ni à craindre de l'auteur mystérieux que sa conscience involontairement suppose ; V athéisme pratique doit être désormais la loi de son cœur et de sa raison; c'est « delà fatalité observable » qu'il doit incessamment apprendre la rcg-le de sa conduite; il doit repousser et combattre tout commandement mystique, tout droit divin qui lui serait proposé; le retour à Dieu par la religion, la paresse, l'ig'norance ou la soumission est un attentat contre nous-mêmes. Tel est « l'anti- (' théisme» dans toute sa beauté. Non seulement l'homme n'a pas de devoirs envers Dieu; mais, s'il se figure en avoir, il manque à ses devoirs envers lui-même. Proudhon se demande encore, dans les Confessions
d'un révolutionnaire, comment les thaumaturg-es ont t'ait de Dieu un être fixe et personnel, tantôt roi absolu^ comme le dieu des Juifs et des chrétiens, tantôt souverain constitutionnel comme celui des déistes, et dont la Providence incompréhensible n'est occupée, par ses préceptes comme par ses actes, qu'à dérouter notre raison. Le temps lui semble venu où l'allég-orie doit faire place à la réalité, oîi « la théologie est impiété et la foi « sacrilèg-e » . « Un Dieu qui nous g-ouverne et qui ne « s'explique pas, dit- il, est un Dieu que je nie, que je (( hais par-dessus toute chose. » Il redemande donc à Dieu pourquoi la société est divisée en fractions ennemies, intolérantes, et, comme Dieu ne lui répond pas, l'informe qu'il s'instruira lui-même si le révélateur suprême refuse de l'in'^truire : « Je mang^erai, comme « mon père, le fruit sacré de la science et, quand je me « tromperais, j'aurais du moins le mérite de mon « audace, tandis que Lui n'aurait pas l'excuse de son (( silence. » C'est, en abrég'é,la thèse des Contradictions économiques. Le réformateur ne se place sur un nouveau terrain que dans la préface de la troisième édition *. Il paraît s'y rapprocher des humanistes, qu'il avait réfutés trois ans plus tôt.
Il énonce d'abord que la philosophie est incapable de prouver Dieu. Sans doute, le principal attribut, le trait signalétique de notre espèce est, après la pensée, la croyance et, avant toutes choses, la croyance en Dieu. Mais le déiste, le panthéiste, comme le chrétien et l'idolâtre, est réduit à la foi pure. On dirait môme qu'il répug-ne à la raison de connaître et de savoir Dieu; il ne nous est donné que d'y croire, et c'est pourquoi, à