I. Extraite de la Voix du peuple du 5 novembre
toutes les époques, certains hommes, plus hardis en apparence que les autres, ne comprenant pas Dieu, ont pris le parti de le nier. Mais l'athéisme est encore moins log-ique que la foi. Le fait primitif, irréfrag-able de la croyance spontanée à l'Etre suprême subsistant toujours et le problème que ce fait implique se posant inévitablement, l'athéisme n'a été embrassé que par le très petit nombre. L'humanité semblait donc placée pour toujours entre une question insoluble et une nég-ation impossible lorsque Kant, au dix-huitième siècle, se demanda non plus : qii est-ce que Dieu ? mais : d'où vient que Je crois en Dieu ? Renonçant à poursuivre davantag'e le contenu ou la réalité de l'idée deDieu^ il en fit la biographie; il considéra dans la relig"ion non plus une révélation externe et surnaturelle de l'Etre infini, mais un phénomène de notre entendement.
Mais Kant, dans la Critique de la raison pure, se borne à développer cette proposition : comme il est impossible quun être pensant connaisse autrement quavec son esprit organisé d'une certaine façon, et comme connaître avec son esprit, c'est connaître subjectivement, fout esprit est nécessairement enfermé dans le subjectif '. Proudhon sort, au contraire, du subjectif pour g-lisser dans Vliumanisme : « Dès ce (( moment, dit-il, le charme fut lompu : le mystère de « la relig-ion fut révélé à la philosophie. Ce que nous « cherchons et voyons en Dieu, comme parlait Male- « branche, ce n'est point cet être ou, pour parler plus
I. Ce à quoi l'on a jiulicieuseiuent répondu : en disanl cela, Kant sort du subjectif au monienl niCine où il croit nous yenf'eriiier; il fait de son scepticisme une loi qui vaut universellemenl ; il accorde à son doute la valeur objective qu'il dénie aux éternelles vérités de la raison. Mais nous sortirions de notre cadre eu insistant sur le scepticisme de Kaul.
254 l'ROUDHON
« juste, cette entité chimérique que notre imagination « ag-randit sans cesse et qui, par cela même qu'elle doit « Être tout d'après la notion que s'en fait notre esprit, ne « peut, dans la réalité, être rien : c'est notre propre idéal, « l'essence pure de l'humanité. Ce que le théologien (( poursuitj à son insu, dans le dogme qu'il enseigne, ce « ne sont pas les mystères de l'infini : ce sont les lois de « notre spontanéité collective et individuelle. L'âme « humaine ne s'aperçoit point d'abord par la contempla- (( tion réfléchie de son moi, ainsi que l'entendent les « psychologues; elle s'aperçoit hors d'elle-même, comme « si elle était un être ditlérent placé vis-à-vis d'elle : « c'est cette image renversée qu'elle appelle Dieu, Ainsi « la morale, la justice, l'ordre, les lois ne sont plus (( choses révélées d'en haut, imposées à notre libre arbitre « par un soi-disant créateur inconnu, inintelligible; ce « sont choses qui nous sont propres et essentielles comme K nos facultés et nos organes, comme notre chair et « notre sang );. Mais ({uoi! celte conclusion n'est-elle pas autre chose qu'un pur phénomène? Si nous nous bornions à contempler les formes de notre intelligence, y trouverions-nous l'origine des lois et la métaphore de l'image renversée? aboutir à la réalité d'une faculté, d'un organe, de notre chair, de notre sang, que dis-je ? de notre existence, n'est-ce pas tomber dans l'objectif ? Si l'idée de notre existence n'est pas simplement une forme de notre esprit, pourquoi les vérités qu'on ne peut nier sans tomber dans l'absurde, pourquoi la loi de causalité sei'aientelles purement subjectives? Si la loi de causalité existe hors de moi, ce n'est pas l'homme que nous cherchons en Dieu, mais Dieu lui môme.
Enfin, en octobre i85i, un de ses correspondants lui posa la question suivante : Quelles sont vos idées en
PROUDllU.N GO.MIŒ DIEU 235
matière de religion ? Chose remarquable ! En deux ans, ses idées ne s'étaient pas modifiées. Il distingua, dans sa réponse *, « comme font les procureurs, n la forme et le fond. En la forme, à supposer qu'il existe un individu quelconque à qui l'on puisse décerner les attributs de la divinité, les raisons qu'on apporte de son existence sont, jusqu'à ce jour, une pure illusion deloplique intellectuelle, une vaine réalisation de concepts qui, précisément parce qu'ils nous représentent linfini, sont sans réalité possible. Au fond, sous rhvpollièse à jamais indémontrable d'un être divin, l'humanité ne poursuit autre chose qu'elle-même, c'est-à-dire la constitution et l'intcllig-ence de son unité collective. Dieu n'est plus dès lors qu'une « sjmbolisation de l'humanité )), tandis que le Dieu des déistes, « actuellement en décadence prononcée, » est l'antipode de l'humanité, le spectre de notre bestialité primitive. Ce Dieu-ci s'en va, tandis que l'autre vient. Renan diia de niéme, dans un article mémorable - : « En ce sens, Dieu sera plutôt qu'il n'est; il est en voie de se faire. » Mais la pensée de Proudhon est moins flottante : « J'ai appelé cette « manière de résoudre le problème ihéologique a/i- « ii/héisme, poursuit-il, pour exprimer tout à la fois « d'un côté l'opposition entre le Dieu (fixe) de la con- « ceplion métaphysique et le Dieu (progressif) de l'ob- « servation historique; de l'autre, la perfectibilité indé- « finie de l'humanité ». C'est encore ainsi qu'il a pa sans se contredire « nier Dieu et protester contre l'accu- « sation d'athéisme )), il s'en vante! En vérité, qui .se laissera prendre à ce pièg-e? Ce Dieu n'est qu'une abstraction fondée sur unechimère; il n'est plus qu'un mot,